Avortement, mémoire de femmes

Louise Desmarais: «Pour qu’on retienne la lutte politique et sociale, il fallait écrire ce livre.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Louise Desmarais: «Pour qu’on retienne la lutte politique et sociale, il fallait écrire ce livre.»

« Québécoises, deboutte ! » scandaient les militantes du Front de libération des femmes du Québec au début des années 1970. Elles se sont levées, elles ont milité, mais l’histoire se souvient-elle d’elles ? Louise Desmarais signe un essai important pour redonner leur place historique aux femmes qui ont fait et gagné la lutte pour l’avortement.

« On oublie qu’il fallait vraiment avoir du front », dit Louise Desmarais à propos de ces femmes qui ont lancé la lutte à la fin des années 1960. Elle voudrait qu’on se souvienne de Donna Cherniak, de Chantal Daigle, de Jeanne Saint-Amour, de Thérèse Venne et de tant d’autres. Des groupes militants aussi, comme le Comité de lutte pour la contraception et l’avortement libre et gratuit et la Coalition québécoise pour le droit à l’avortement. « Pour qu’on retienne la lutte politique et sociale, il fallait écrire ce livre ! », juge la militante de longue date.

Celle qui a travaillé au Conseil du statut de la femme dans les années 1980 dépoussière les archives des groupes de femmes depuis des années pour éviter qu’elles ne tombent dans l’oubli. Après une première version parue en 1999, elle publie ces jours-ci une mise à jour de son essai La bataille de l’avortement. Chronique québécoise, aux toujours féministes éditions du Remue-ménage.

L’ouvrage de 500 pages, écrit dans une langue vivante et passionnante, veut « redonner la juste place qui revient au mouvement féministe et à ses militantes, trop souvent réduites par les médias au rôle de cheerleaders du Dr Henry Morgentaler, figure de proue de ce conflit durant 40 ans ». Pendant qu’il mènera la bataille sur le front juridique, les femmes montent au front politique contre la « mise en tutelle » de leurs corps.

Des archives à sauver

Louise Desmarais a sauvé bien des archives d’une mort certaine grâce à sa minutie documentaire. « Un matin, j’ai appelé au Centre de santé des femmes. Sylvie André répond. C’était la seule qui savait que les archives étaient dans un vieux classeur rouillé au fond d’un cagibi, raconte-t-elle. J’y ai passé des semaines à tout dépouiller, tout classer… Je me suis prise de passion pour les documents. » Plusieurs ont été confiés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), accessibles aux chercheurs qui voudront bien s’y plonger.

Au palais de justice de Montréal, elle épluchera aussi les sept boîtes documentant les procès du Dr Henry Morgentaler. Des entrevues avec des militantes viennent aussi compléter ses recherches.

Chansons, tracts, slogans, communiqués de presse, manifestes, photos, elle sera émue par les traces laissées par les femmes qui ont mené la lutte. « Je voulais sortir de l’ombre ces femmes qui ont élaboré le discours féministe qui servira d’argumentaire, plus tard, à la Cour suprême dans la décriminalisation de l’avortement », explique-t-elle. Elle sera souvent émue par ses découvertes, par leur « côté rebelle et irrévérencieux ». Les slogans des différentes époques parsèment son essai comme autant de cailloux pour suivre le chemin de cette grande transformation sociale.

Pour Louise Desmarais, la lutte pour le droit à l’avortement libre et gratuit commence réellement en mai 1970. Un an auparavant, le Parlement canadien a modifié le Code criminel afin de légaliser l’avortement uniquement pour des raisons thérapeutiques. Les femmes manifestent à Ottawa, puis à Montréal.

Naissent des groupes féministes qui ont une « analyse antipatriarcale et anticapitaliste selon laquelle maternité et travail ménager constituent la base de l’exploitation des femmes ». Ces groupes ne veulent pas se battre pour « le droit des médecins de pratiquer des avortements, mais bien pour le droit des femmes d’avorter ».

Une victoire fragile

La décriminalisation survient en 1988, la gratuité en 2006. La lutte a porté ses fruits, mais elle ne doit pas battre en retraite pour autant. Encore aujourd’hui, rappelle Louise Desmarais, le gouvernement fédéral serait libre en tout temps de limiter par voie législative le recours à l’avortement, comme plusieurs députés ont tenté de le faire dans les dernières années par la présentation de projets de loi privés. L’accès aux services est encore inégal. L’accès gratuit et facile à l’avortement médicamenteux, attendu au cours de l’année 2016, est incertain.

« Les mesures d’austérité m’inquiètent également, dit Louise Desmarais. C’est plus subtil. Il y a aussi le fait que l’accès, en région, repose souvent sur un seul médecin, et déménage avec lui. »

L’histoire de l’avortement au Québec en six slogans

 « Le règne des broches à tricoter »
 

1869 : La Loi sur les infractions contre la personne criminalise l’avortement en toutes circonstances.

1969 : Donna Cherniak et Allan Feingold, auteurs du Birth Control Handbook dont la 3e édition sera vendue à deux millions d’exemplaires, dirigent le premier service illégal de référence en contraception et avortement au Québec.

14 mai 1969 : L’avortement pour des raisons thérapeutiques est légalisé : le projet de loi C-150 est adopté à 149 voix pour et 55 voix contre.

« Québécoises deboutte »

9 et 10 mai 1970 : C’est la fête des Mères et, pour l’occasion, le Front de libération des femmes du Québec tient la toute première manifestation québécoise en faveur de l’avortement libre et gratuit. La veille, la Caravane pour l’avortement avait rassemblé des Canadiennes de partout au pays devant la colline parlementaire, à Ottawa.

1970-1976 : La saga juridique du Dr Henri Morgentaler bat son plein. En 1975, il est condamné à 18 mois de prison, ce qui provoque un véritable mouvement social. Il subira en tout trois procès ; le dernier l’innocente.

« Nous aurons les enfants que nous voulons »

Période d’accalmie sur le plan juridique, marquée par l’essor du mouvement féministe québécois. Les femmes luttent pour l’avortement libre et gratuit et exigent de Québec qu’il mette les services en place. En 1980, la Dre Jeanne Saint-Amour et la travailleuse sociale Thérèse Venne forment un comité qui mènera à la mise en place d’une clinique d’avortement illégale en CLSC.

« Maternité un choix, avortement un droit »

La lutte prend une allure plus défensive, écrit Louise Desmarais. Le terme « pro-choix » est utilisé. Les femmes luttent pour la mise en place de nouveaux points de services et doivent se battre contre le mouvement anti-choix.

« Criminelles, plus jamais »

1988 : La Cour suprême du Canada invalide les dispositions du Code criminel relatives à l’avortement.

1989 : L’affaire Chantal Daigle, dont le conjoint obtient une injonction pour l’empêcher de se faire avorter, soulève un mouvement de protestation populaire. Plus de 10 000 femmes manifesteront dans les rues de Montréal. Mme Daigle se fait avorter aux États-Unis, et la Cour suprême lui donne finalement raison.

« Pro-choix pour la vie »

2006 : La Cour d’appel du Québec détermine que l’avortement doit être un service gratuit. La décennie est aussi marquée par un retour en force d’une droite morale et religieuse, souligne Louise Desmarais, et plusieurs projets de loi privés présentés par des députés conservateurs tenteront de recriminaliser l’avortement ou d’en limiter l’accès.


La bataille de l’avortement. Chronique québécoise

Louise Desmarais, Éditions du Remue-ménage, Montréal, 2016, 547 pages

1 commentaire
  • Yves Petit - Inscrit 30 mai 2016 13 h 53

    ...et le foetus, qu'en faites-vous?

    Nos sociétés occidentales ont décidés il y a quelques décennies que la femme avait le droit de mettre un terme à la vie humaine qui se développait en son sein au nom de sa liberté à elle. En d’autres mots, on a légitimé le droit de tuer un être humain au nom de la liberté, même si cet être humain est parfaitement innocent de tout crime.

    Que ce foetus ne soit pas visible, qu'il n'ait pas la parole, pas d'argent, pas d'avocat contribue évidemment à ne pas considérer son point de vue (sa vie, en l'occurrence). Ne serait-il pas plus humain de tenter tout ce qui est possible pour le mener à terme? Des gens généreux ne manqueraient pas pour lui tenir la main pour la suite de sa vie.