Des excuses à la fois douces et amères

Victoire ou défaite ? L’abandon du second procès et l’arrangement à l’amiable survenu entre Jian Ghomeshi et la plaignante ont des odeurs de défaite pour plusieurs victimes d’agression sexuelle. Mais certains avocats et féministes voient plutôt dans les excuses publiques de l’ex-animateur une victoire pour les femmes, voire un pied de nez au système judiciaire.

La déclaration publique faite mercredi matin par Ghomeshi au palais de justice de Toronto en a surpris plus d’un. « Je regrette mon comportement au travail de tout mon cœur et j’espère pouvoir obtenir le pardon de ceux que mes gestes ont tellement ébranlés », a-t-il dit, brisant pour la première fois le silence depuis le scandale entourant ses comportements sexuels, révélés en octobre 2014.

Sans s’avouer coupable, l’ex-vedette de la CBC a admis avoir eu un comportement inapproprié, manqué de respect, abusé de sa position d’autorité et n’avoir pas saisi le tort causé à la plaignante. Brisant l’anonymat, Kathryn Borel, qui avait porté plainte pour agressions sexuelles, a dit avoir consenti à ce règlement pour « faire la lumière sur la vérité ». « Un procès aurait prolongé le mensonge […] qu’il était non coupable, et cela m’aurait exposé aux mêmes abus que ceux auxquels j’ai tenté de mettre fin », a-t-elle déclaré mercredi.

Dans sa propre déclaration, Mme Borel a écorché Ghomeshi et son ex-employeur, la CBC, levant le voile sur trois situations d’attouchements non désirés et l’humiliation à répétition que lui avait fait subir ce dernier pendant trois ans. « Lorsque je me suis tournée vers CBC pour obtenir de l’aide, ce que j’ai reçu a été une directive indiquant que oui, il pouvait faire ça, et que oui, c’était mon travail de le laisser faire », a-t-elle déclaré.
Pour certains avocats, l’obtention par la victime de ces aveux publics est très inusitée. « Si on pense au premier procès Ghomeshi, cela a été très dommageable pour les victimes. Mais cette fois, la victime a reçu le message qu’elle avait raison de dénoncer, qu’elle était dans son droit. Les autres plaignantes, elles, s’étaient fait littéralement traiter de menteuses », soupèse Blair Crew, professeur de Common Law à l’Université d’Ottawa.
Selon ce dernier, ces aveux le privent en plus de tout recours futur contre la plaignante, la CBC ou la Couronne. « Ce n’est pas la justice complète au sens où on l’entend normalement, mais une forme de justice morale », dit-il.

La direction de CBC s’est empressée dans la foulée de diffuser une note aux employés « déplorant que ce type de comportement se soit produit sur les lieux de travail ».
Me Anne-Marie Boisvert, criminaliste et professeure à l’Université de Montréal, rappelle quant à elle que le harcèlement sexuel allégué par la plaignante dans sa déclaration n’était pas un crime au sens du Code criminel, mais plutôt un comportement relevant du droit du travail. « Ça aurait été difficile à plaider. Tout le monde sauve son honneur dans cette entente. Elle obtient des excuses, et lui s’en tire sans procès. Tout un courant aux États-Unis penche en faveur de telles ententes hors cour », dit-elle.

Système à revoir
Mais selon la coordonnatrice du Regroupement des comités d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), Nathalie Duhamel, ce règlement donne l’impression que le harcèlement au travail, « ce n’est pas grave ». Plus encore, Diane Guilbault, vice-présidente de Pour les droits des femmes (PDF), croit que Ghomeshi s’en tire à bon compte, sans casier judiciaire. « Il y a un sentiment d’injustice et une réflexion à faire dans le milieu juridique sur les outils dont disposent les victimes pour obtenir justice. Le système est bancal, estime-t-elle. Tout repose sur le courage et la volonté des femmes qui acceptent de dénoncer. »

Pour d’autres féministes, l’entente constitue plutôt un pied de nez à l’inefficacité du système judiciaire. « La grande victoire, c’est l’aveu. ll reconnaît ses torts, croit Martine Delvaux, professeure à l’Institut de recherche en études féministes de l’UQAM. Dans un procès, la crédibilité de la victime aurait été encore une fois le seul point discuté. Là, l’issue est positive tant pour la victime que pour la société. »

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