Le risque de radicalisation demeure

Les événements de radicalisation qui ont eu lieu au Collège de Maisonneuve ont influé sur le climat étudiant.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Les événements de radicalisation qui ont eu lieu au Collège de Maisonneuve ont influé sur le climat étudiant.

Les récents cas de radicalisation d’étudiants du Collège de Maisonneuve ont eu des conséquences négatives sur la communauté du cégep. Au point que, si rien n’est fait, d’autres cas de radicalisation pourraient survenir, conclut un rapport rendu public mardi par un institut de recherche collégial et dont Le Devoir a obtenu copie.

« La manière dont la société traite de la radicalisation peut entraîner la radicalisation. On ne dit pas que ça crée mécaniquement la radicalisation, mais qu’un de ses effets collatéraux est que ça peut conduire certaines personnes à se radicaliser », explique au Devoir Frédéric Dejean, chercheur à l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants (IRIPI) et auteur du rapport Les étudiants face à la radicalisation religieuse pouvant conduire à la violence. Mieux les connaître pour mieux prévenir. Ce rapport a été commandé par Québec en juin dernier dans le cadre du plan d’action gouvernemental sur la radicalisation 2015-2018.

D’entrée de jeu, l’auteur dit que les médias ont eu leur rôle à jouer. En 2013-2014, il existe à peine 740 occurrences du terme « radicalisation » dans les médias écrits canadiens francophones contre plus de 5000, l’année suivante, en 2014-2015. L’un des problèmes est que le terme « radicalisation » est devenu galvaudé et désormais associé à un islam poussé à l’extrême, qui conduit obligatoirement à la violence.

Mais surtout, ce que le chercheur Frédéric Dejean fait valoir, c’est à quel point les événements de radicalisation qui ont eu lieu au Collège de Maisonneuve ont influé sur le climat dans l’école. Comme un cercle vicieux.

Rappelons qu’à l’hiver et au printemps 2015, 11 jeunes du Collège de Maisonneuve ont été mêlés à une affaire de terrorisme, certains ont été interceptés, d’autres ont réussi à rejoindre les rangs de groupes djihadistes, en Turquie, en Syrie ou ailleurs. Les étudiants, qu’ils soient réellement musulmans ou portant simplement un nom ou un accessoire (hijab, barbe) associé à cette religion, ont vécu une stigmatisation sans précédent. « Comme si le fantôme [des récents événements] était encore dans les couloirs », note M. Dejean. « Ils ont vécu un choc. »

Une ambiance polarisée

Les commentaires idiots ont fusé, raconte un des 27 étudiants interrogés dans cette recherche-action, de même que 16 professeurs et intervenants. « J’avais des amis de partout. On se questionnait, mais l’amitié suffisait. Mais avec tout ce qui s’est passé, les médias ont vraiment fait une propagande. Alors, on doit se justifier tout le temps pour être pris au sérieux. Et du coup, la communauté arabe ou musulmane, on doit se comporter de façon à ne pas être mis sous la suspicion. Ça nous affecte », témoigne un autre étudiant dans le rapport. D’autres évoquent les fréquentes bousculades et insultes dans l’autobus ou l’espace public.

Les enseignants notent aussi les conséquences néfastes des événements du début 2015 sur l’ambiance dans leurs classes, surtout lors des séances de travail de groupe. « Ce qui se passe fait que ça peut empêcher de fraterniser avec les étudiants musulmans », a souligné un professeur.

Cette radicalisation qui polarise, c’est justement ce que craint le chercheur. « Ce qui pourrait m’inquiéter, c’est de voir qu’on a des positions très campées et fortes des deux côtés. On aura de moins en moins de positions médianes, et le risque [de radicalisation] est là », dit M. Dejean. « L’image négative de la religion musulmane constitue une zone de fragilité pour certains étudiants, qui peuvent ainsi être attirés par les discours radicaux des recruteurs, très présents sur Internet », écrit-il dans son rapport. Selon lui, à court terme, la radicalisation pourrait se reproduire. Il ne croit d’ailleurs pas que son cégep puisse grand-chose pour arrêter les jeunes qui sont déjà avancés dans leur réflexion pour devenir djihadistes. « On peut difficilement agir sur les étudiants qui ont déjà ça en tête. Mais on peut agir sur tous les étudiants qui présentent des zones de fragilité qui pourraient les faire tomber dans la radicalisation. »

Des solutions

Comment ? Le rapport suggère des pistes de solutions, comme offrir aux étudiants « fragilisés » des occasions pour exprimer leur malaise, mais également des lieux et des espaces de dialogue, où il y aurait peu de tabous et où tout le monde pourrait s’exprimer. Le rapport laisse entendre que, dans certaines salles de classe, l’enseignant ne laisse trop souvent place qu’à un seul discours dominant, qui a pour effet de museler la communauté musulmane ou toute personne y étant associée. « Il n’y a rien qui manque cruellement à notre collège. Ça fait une trentaine d’années qu’on fait de l’interculturel et on a d’excellents services, très dynamiques, mais il y a des outils de prévention qui devront avoir une coloration nouvelle », souligne M. Dejean. « Il y a des choses qui étaient faites, mais peut-être qu’on n’est pas allés assez loin. » Un guide des bonnes pratiques est en cours d’élaboration.

Le rapport insiste également sur le fait que la marginalisation, qu’elle soit socioéconomique ou culturelle, contribue à créer un terrain propice à la radicalisation. « On a remarqué que le sentiment d’appartenance au Québec chez plusieurs jeunes, notamment ceux issus de l’immigration, était absent », indique le chercheur.

Pourquoi tous ces événements liés au terrorisme ont-ils eu lieu au Collège de Maisonneuve ? « Mon hypothèse, c’est qu’il a dû y avoir à un moment donné quelques personnes qui ont servi de catalyseurs pour d’autres. Ce n’est pas de la nature de ce que serait intrinsèquement Maisonneuve, mais il y a des personnes autour du cégep qui ont attiré quelques personnes pour créer une sorte de filière. Et ça s’est passé ici », soutient M. Dejean.

Le chercheur aurait, bien sûr, préféré que son cégep ne serve pas de « modèle ». Mais il se réjouit néanmoins que son collège soit devenu un laboratoire pour étudier cette situation de crise et en aider d’autres.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 mai 2016 02 h 00

    Le positivisme en toute chose ?

    Il n’est pas normal qu’un jeune Québécois parte combattre en Syrie pour l’État islamique. Conséquemment, galvaude-t-on le terme de radicalisation en l’appliquant à ce qui se passe au Collège Maisonneuve ?

    Tout comme à Molenbeek, il y a un processus de radicalisation en cours à cette institution dont le signe le plus évident est le départ de djihadistes pour l’Étranger. Or rien n’est fait pour stopper ce processus.

    Que cela affecte l’immense majorité des jeunes qui sont restés pour y étudier, cela est regrettable mais cela ne doit pas nous empêcher de regarder les choses en face.

    Pendant plus d'une décennie, Molenbeek s'est refusé à croire qu'il avait un problème de radicalisation. Avec le résultat qu'on sait.

    Le recrutement d’un djihadiste est un désastre pour ses parents puisque le risque que leur enfant ne revienne jamais de Syrie est élevé. On calcule que 50% des jeunes occidentaux qui partent en Syrie meurent au cours des deux premières semaines après leur arrivée au front.

    Plus grave encore est le risque pour la population québécoise, exposée au risque d’attentats commis par des jeunes adultes asociaux qui ont été empêchés de sortir du pays.

    Si le Québec s’est doté d’un centre de déradicalisation qui vise à renverser un processus déjà entamé, il tarde à s'attaquer aux causes de cette radicalisation.

    Par exemple, une mesure toute simple consisterait à créer un bail type qui permettrait aux maisons d’enseignement de se prémunir contre des locataires qui y prêchent le radicalisme. Le gouvernement Couillard s’est plutôt contenté de laisser les écoles et les municipalités à elles-mêmes, et de présenter cette passoire qu’est le projet de loi 59.

  • Ghisline Larose - Inscrite 10 mai 2016 08 h 27

    Radicalisation


    Et si tous ces *spécialistes* regardaient un peu les intérêts de ces jeunes du cegep--leurs familles --leurs fréquentations-leurs amis-- leurs croyances-- C'est toujours la société d'accueil la méchante?

    L'intégration des immigrants, ça commence avant leur arrivée-- faut peut-être aussi jeter un oeil pour voir ce qui est dit clairement avant-- Favorise-t-on le communautarisme??? j'ai bien peur que OUI

    • Johanne St-Amour - Abonnée 10 mai 2016 09 h 35

      Cet article me laisse perplexe. On semble conclure des conséquences négatives sur des étudiant.e.s musulmans, mais qu'en est-il des autres étudiant.e.s? On insiste aussi pour dire qu'il y a un discours unique et que les étudiant.e.s musulman.e.s sont muselés. Je ne comprends tout simplement pas!

      Je ne crois pas non plus que ce ne soit qu'une question d'«interculturalité» : on se souvient que les événements à St-Jean-sur Richelieu et au parlement étaient le fait de Canadiens convertis à l'islam!

  • - Inscrit 10 mai 2016 09 h 50

    Sous le tapis...

    Encore des chercheurs qui tentent de noyer le poisson derrière des euphémismes et des faux semblants.

    Pas un mot sur les séances d’endoctrinement intra-murales par des imams islamistes. On a donc peur de nommer un chat un chat et un islamiste radical un islamiste radical ? L’islamisme radical, c’est pas la religion musulmane, mais une idéologie politique totalitaire, faudrait bien se faire à cette idée.

    À force d'être gentils avec ces gens, on en devient niais !

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 mai 2016 12 h 42

      M. Hébert, voulez-vous la meilleure ?

      Le Devoir publie intégralement le rapport des 'experts' embauchés afin de rédiger un plan de déradicalisation. On trouve ce rapport à :
      http://www.ledevoir.com/documents/pdf/rapport-radi

      Des pages 76 à 79, on trouve les 'Pistes de prévention et recommandations' :
      - recueillir la parole étudiante
      - offrir des espaces de convergence
      - diffuser les initiatives locales gagnantes
      - mettre de l’avant le caractère perméable des groupes culturels
      - faire de la salle de classe un lieu privilégié
      - discuter de la place des faits religieux dans l’espace institutionnel
      - participer à la formation des citoyens en débattant de ce qui est constitutif de l’identité québécoise.

      Je ne comprends pas pourquoi les gouvernements dépensent des milliards$ pour bombarder l'État islamique, de même que pour espionner tous les courriels et les conversations téléphoniques échangés sur terre.

      Pour vaincre le djihadisme, il suffit du dialogue, et de prêcher la paix et l'amour. Pourquoi n'y ai-je pas pensé avant...

    • - Inscrit 10 mai 2016 14 h 55

      Ayoyeeeee ! Merci pour les renseignements, M. Martel. J'ai qualifié la réaction du chercheur de niaise, je cherche un autre mot.

      Disons que c'est comme attaquer la Wehrmacht avec une meute de Louveteaux. J'en soupçonne de rire dans leur barbe !

    • Johanne St-Amour - Abonnée 10 mai 2016 18 h 21

      Le hic, M. Hubert c'est que, comme le souligne Diane Guilbault sur FB, des signataires du rapport telles « Bochra Manaï et Leslie Touré Kapo étaient toutes deux impliquées dans l'organisation du Symposium contre l'islamophobie, où avaient été invité des islamistes notoires tel que Charkaoui et ELMENYAWI!!!

      Et c'est à ces personnes que le gouvernement a demandé de faire un rapport sur la radiicalisation, souligne-t-elle? Pas surprenant que le nom de Charkaoui ne soit même pas murmuré alors que tous savent qu'il a des activités au Cegep.»

      Bochra Manaï est aussi cette personne qui a banalisé le fait que des élèves et étudiants français n'ont pas voulu adhérer à la minute de silence qui a eu lieu dans plus de 70 écoles après les actes terroristes aux locaux de Charlie Hebdo et à la supérette Hypercacher. Elle parle de ces élèves dont certains auraient été arrêtés apparemment en les victimisant, mais ne parle jamais, jamais des victimes à Charlie Hebdo ou à la supérette!