Pleins feux sur la hausse du salaire minimum

À Montréal, la population était conviée à un rassemblement au parc La Fontaine. Un cortège s’est ensuite mis en branle jusqu’au parc Jeanne-Mance.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir À Montréal, la population était conviée à un rassemblement au parc La Fontaine. Un cortège s’est ensuite mis en branle jusqu’au parc Jeanne-Mance.

Dimanche, lors de la Journée internationale des travailleurs et travailleuses, au moment même où le salaire minimum était haussé de 0,20 $ au Québec pour atteindre 10,75 $ l’heure, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) a lancé sa campagne pour demander plutôt 15 $ l’heure. « Le salaire minimum augmente, mais il augmente bien peu, a déploré le président de la FTQ, Daniel Boyer, lors du point de presse. Il n’est pas possible d’en vivre décemment, encore moins de s’épanouir. »

« Les seules banques que ces travailleurs-là sont capables de fréquenter sont les banques alimentaires », a renchéri Serge Cadieux, secrétaire général de la FTQ, rappelant qu’au Canada, en 2015, le seuil de faible revenu était estimé à 13,35 $ l’heure.

Site Internet, promotion sur les réseaux sociaux, distribution de dépliants, mais surtout lobbying auprès des instances politiques, des employeurs et des groupes de travailleurs non syndiqués seront les outils à moyen terme de cette campagne intitulée « Minimum 15 $». Le but : chercher à faire passer le salaire minimum à 14,95 $ d’ici six ans.

Une ambition qui semble partagée. Au parc Jeanne-Mance, à l’arrivée, de la traditionnelle marche qui rassemble syndicats et organismes communautaires, tranquillisée dimanche par le crachin qui tombait sur Montréal, Dominique Daigneault, de la Coalition montréalaise du 1er mai, a souligné le nouveau « consensus au travers des organisations syndicales et des groupes sociaux pour travailler à la hausse du salaire minimum ». Sa co-porte-parole Mélanie Gauvin, du Front de défense des non-syndiquéEs, a rappelé à son tour que « 90 % des gens qui travaillent au salaire minimum sont non-syndiqués ».

Accueil favorable

Questionné sur l’acceptabilité sociale d’une hausse à 15 $ l’heure, Serge Cadieux de la FTQ a répondu que tout le monde s’entend sur le diagnostic : « 10,75 $ l’heure, ce n’est pas viable, ce n’est pas assez. C’est sur les moyens qu’on ne s’entend pas nécessairement », certains prônant davantage des mesures fiscales qu’une augmentation. Le syndicat rencontrait vendredi dernier la ministre responsable du Travail, Dominique Vien, ainsi que le premier ministre Philippe Couillard. « On en a parlé, on a eu un accueil assez positif de la part du premier ministre », a indiqué Daniel Boyer.

« C’est non »

La position de la ministre du Travail est toujours la même, a redit au Devoir son responsable des relations de presse, Florent Tanlet. « Le salaire minimum est une question d’équilibre entre l’incitation au travail et la capacité de payer des entreprises. Lors de la rencontre vendredi, Mme Vien a dit que, s’il y a lieu de prendre en compte de nouveaux paramètres sur la fixation du salaire minimum, ce sera fait. Mais hausser le salaire minimum à 15 $ l’heure d’ici la fin de la présente législature [soit dans un peu plus de deux ans], c’est non, pas question », a clarifié M. Tanlet, rappelant que le sujet a mis à mal la convergence souverainiste il y a quelques jours, lorsque le Parti québécois a refusé d’appuyer une motion de Québec solidaire (QS) pour passer le plus rapidement possible à 15 $ l’heure.

« Au Québec, on a toujours situé le salaire minimum entre 45 % et 50 % du salaire moyen. Maintenant, on est à 47 %. On va se pencher sur la question », a conclu le relationniste.

Attrapé à la Marche du 1er mai, Amir Khadir, député de Mercier sous la bannière de Québec solidaire, s’est montré favorable à l’initiative de la FTQ. « Je serais ravi d’entendre demain d’autres organisations nationales s’y joindre rapidement. Pour une fois qu’on passe à l’attaque, que le mouvement social et syndical fait des demandes au lieu d’être sur le mode défense des acquis passés ! »

L’horizon de six ans proposé lui semble-t-il trop lointain ? « Dans le paradigme social et économique que nous connaissons, avant que le bon sens ne s’impose aux insensés de ce monde, ça prend du temps. Je pense que le salaire minimum doit être augmenté le plus rapidement possible. »

Pour la FTQ, le salaire minimum actuel ne permet pas une réelle amélioration du pouvoir d’achat des bas salariés. La hausse de 0,20 $ octroyée dimanche équivaut concrètement à 8 $ de plus par semaine pour le travailleur à temps plein au salaire minimum, a illustré M. Boyer. Le syndicat se désole que son pouvoir d’achat n’ait augmenté que de 16 % de 2001 à 2013, se posant comme la deuxième augmentation la plus faible au Canada, après la Colombie-Britannique. « Il serait normal qu’une famille puisse aller au cinéma ou au restaurant une fois par mois », estime de son côté Serge Cadieux.

La campagne de la FTQ vise surtout à lancer le débat. Mais aussi à déboulonner des idées reçues, particulièrement sur le portrait-robot des travailleurs du salaire minimum. Loin d’être seulement des étudiants, 50 % de ceux qui occupent ces emplois faiblement rémunérés ont 25 ans et plus ; la majorité d’entre eux ne sont plus aux études. Plus précisément encore ? Mis ensemble, les travailleurs au salaire minimum et les bas salariés (10 % au-dessus du salaire minimum) au Québec sont surtout des femmes, de 15 à 24 ans, faiblement diplômées, qui travaillent dans de petites entreprises (20 employés ou moins), en commerces de détail, hébergement et restauration. Le quart de la population du Québec, selon la FTQ, gagnerait moins de 15 $ l’heure actuellement.

La FTQ a donné l’entreprise Costco en exemple, et sa politique de marge de profit basse, qui lui permet d’offrir comme salaire 25 $ l’heure à un caissier qui a cumulé cinq ans d’expérience, soit 50 000 $ par année. « C’est un mythe que de dire que des entreprises vont fermer au Québec si on hausse le salaire minimum », a indiqué M. Cadieux. Daniel Boyer a aussi rappelé l’engagement de l’homme d’affaires Alexandre Taillefer de s’assurer que le salaire des chauffeurs de son nouveau service de taxis électriques Téo Taxi soit de 15 $ l’heure pour 40 heures de travail par semaine. M. Taillefer défendait fin mars le salaire minimum à 15 $ l’heure lors d’une conférence au Sommet annuel du Conseil québécois du commerce de détail.


Pourquoi 15 $ l’heure?

C’est en s’appuyant, entre autres données, sur le calcul de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, qui estime que le salaire viable en 2016 pour une personne seule est de 15,42 $ l’heure au Québec et 15,78 $ l’heure à Montréal, que la FTQ a statué sur ce montant.

Des États américains emboîtent le pas

La Californie a signé début avril une loi permettant de hausser d’ici 2023 le salaire minimum à 15 $ l’heure. L’État a été suivi par New York et devançait Seattle dans une quête du mieux-être économique de ses résidants. En parallèle, 21 autres États continuent plutôt de suivre la recommandation fédérale et conservent le taux horaire minimum de 7,25 $, ou 15 080 $ par année, instauré en 2009.

La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) donnait dimanche ces initiatives en exemple, lors du lancement de sa campagne « Minimum 15 $» pour hausser le salaire minimum. En Californie, le taux horaire minimum de 10 $ passera l’an prochain à 10,50 $. Les entreprises qui comptent plus de 25 employés devront atteindre 15 $ en 2022, tandis que les petites entreprises bénéficieront d’un an de plus pour ce faire.

Dans la ville de New York, la localisation géographique entre également en ligne de compte, et le changement se fera plus rapidement au centre-ville qu’en banlieue. Les entreprises de 11 employés et plus qui sont en ville devront atteindre l’objectif en 2019, et les autres en 2020. La banlieue pourra attendre deux ans de plus.

À Seattle, les objectifs sont là aussi accélérés pour les grandes entreprises (501 employés et plus), qui n’auront que d’ici 2017 pour viser 15 $ l’heure. Le fait que l’employeur contribue à une couverture médicale ou que l’employé gagne également des pourboires entre aussi en ligne de compte.

Le seuil de pauvreté américain en 2015 pour une famille de deux personnes était de 15 930 $, selon le département de la santé des États-Unis.


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