Une entrevue cruciale pour la suite de l’aventure

Rafaëlle Sinave, Philippe Lavallée et Maude Ménard-Dunn, ces derniers en compagnie de leurs enfants Margot et Rémi, sont du groupe de cinq Montréalais qui ont décidé de parrainer les Darwish.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rafaëlle Sinave, Philippe Lavallée et Maude Ménard-Dunn, ces derniers en compagnie de leurs enfants Margot et Rémi, sont du groupe de cinq Montréalais qui ont décidé de parrainer les Darwish.

Ils sont cinq Montréalais dans la trentaine. L’automne dernier, ils ont décidé de parrainer des réfugiés syriens, les Darwish. Voici le troisième volet sur quatre de l’histoire de familles qui ne se sont jamais rencontrées, mais dont le destin est soudé à jamais.

Feras Darwish et sa famille ne voulaient pas arriver en retard à leur entrevue à l’ambassade canadienne d’Ankara, en Turquie. Ils ont loué une chambre d’hôtel tout juste à côté pour être fin prêts pour leur rendez-vous, qui a lieu ce matin à 8 h. Les trois enfants, Adel, Sara et Bartoul, ont de nouveaux vêtements. Feras, qui dit s’être tout de même rasé pour l’occasion, et Marwa Darwish, eux, veulent plutôt avoir « l’air le plus normal possible ».

« Je suis un peu nerveux, c’est notre avenir qui se joue », concède Feras. En fait, il est extrêmement nerveux, d’après ce qu’a pu constater Maude Ménard-Dunn, l’instigatrice d’un groupe de cinq Montréalais qui parrainent les Darwish. « Mais je ne les ai jamais vus aussi souriants », dit la jeune trentenaire, elle-même très excitée.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rafaëlle Sinave, Philippe Lavallée et Maude Ménard-Dunn, ces derniers en compagnie de leurs enfants Margot et Rémi, sont du groupe de cinq Montréalais qui ont décidé de parrainer les Darwish.

Dans un café de la rue Sainte-Catherine, non loin de l’UQAM où elle étudie à la maîtrise, la « marraine » prodigue ses derniers conseils et s’enquiert de l’état d’âme de ses protégés. Les Darwish ont quitté lundi après-midi la campagne de Konya, où ils logent clandestinement depuis la mi-novembre, après avoir fui la Syrie. Une amie italienne de Feras, une militante des droits de l’homme qui aide beaucoup de réfugiés syriens, leur avait réservé et payé une chambre d’hôtel tout juste à côté de l’ambassade canadienne. La douche d’eau chaude, luxe qu’ils n’ont pas connu depuis des mois, a été pratiquement jubilatoire.

« Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer, ni de combien de temps va durer l’entrevue », dit Feras, haussant les épaules. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il doit traîner avec lui une tonne de documents qu’il aurait presque pu faire transporter par « un gros camion », ironise-t-il. Son carnet de service militaire, les passeports et une foule de formulaires, des copies et de nouveaux exemplaires qu’il a dû remplir. En fin de semaine, par Skype, Maude a d’ailleurs passé en revue avec lui toute la liste des documents exigés fournie par l’avocate.

L’aéroport, c’est pour quand ?

Malgré toute cette préparation, Feras n’a aucune idée des questions qu’on lui posera. Il n’a pas non plus la réponse à la question qui est sur toutes les lèvres : combien de temps encore à attendre ? Faisal Alazem est directeur du Conseil syro-canadien à Montréal et s’implique depuis 2011 auprès des Syriens demandeurs d’asile. Selon lui, les délais sont très variables. Mais il serait étonnant que la famille Darwish attende encore très longtemps après l’entrevue. « D’après moi, ça peut prendre de un à quatre mois », a-t-il indiqué au Devoir. Il y a les examens médicaux et les examens de sécurité à passer. « Mais s’ils n’ont pas de passeports et ne sont pas enregistrés comme refugiés en Turquie, ça peut compliquer les choses », croit-il. Ce qui est leur cas.

M. Alazem est aussi cofondateur de la Fondation des enfants syriens (Syrian Kids Foundation) qui parraine sept réfugiés étudiants en collaboration avec l’Université Concordia. « Exceptionnellement, les choses vont vite pour les Syriens, particulièrement ces trois derniers mois », rappelle-t-il. Les demandes ne mettent que quelques mois à être traitées, alors que, normalement, ce serait plus de 40 mois.

Maude Ménard-Dunn s’était d’ailleurs inquiétée des longs délais lorsqu’elle avait déposé, en personne, le 11 décembre dernier la demande de parrainage au bureau d’Immigration Québec — elle craignait que la poste n’égare le précieux colis. Aucun fonctionnaire ne pouvait lui dire combien de temps s’écoulerait avant que la famille Darwish soit convoquée à l’entrevue. Déjà, le ministère canadien de l’Immigration annonçait sur son site que les demandes arrivant après les 25 000 traitées en priorité par le gouvernement Trudeau allaient nécessairement être retardées. « J’étais un peu découragée. »

Une communauté solidaire

« Finalement le jour de l’entrevue est arrivé !!! » C’est avec beaucoup de bonheur que Maude a reçu ce courriel de l’avocate, mardi dernier. « J’étais vraiment heureuse. Il y a une certaine pression qui est tombée ». Étant très proche des Darwish et sachant ce qu’ils vivaient, pour elle, chaque jour était un jour de trop.

Cette pression qui tombe a toutefois cédé sa place à une autre : celle de préparer la venue — qui pourrait être imminente — de la famille syrienne. Trouver un logement abordable est la priorité pour le groupe de « parrains » québécois. Déjà, Maude a parcouru les petites annonces pour des cinq et demi à louer. « C’est tellement cher ! », s’exclame-t-elle. Elle ne veut pas mettre dans le logement tout l’argent qu’elle et son groupe ont amassé grâce à une campagne de sociofinancement. « Avoir 30 000 $ pour cinq personnes pendant un an, ce n’est pas beaucoup. On s’entend qu’ils vont vivre dans une situation de pauvreté », dit-elle.

Elle y tient mordicus : cette somme devra plutôt permettre aux parents Darwish de subvenir aux besoins de la famille pendant qu’ils apprennent le français. « On veut leur offrir une situation où ils n’auront pas à choisir entre travailler et apprendre le français », soutient Maude. « Je sais que Feras est fier et qu’il voudra certainement montrer qu’il est travaillant et qu’il est prêt à contribuer. Mais le plus beau cadeau qu’il peut nous faire, c’est de prendre cet argent-là. » Le temps venu, trouver un emploi aux parents sera un autre grand défi.

Très occupée ces derniers mois, Maude a délégué à sa cousine Manon la gestion de la liste Excel de tout ce dont la famille Darwish aura besoin. Ordinateur, téléphone portable, livres pour enfants. Dans son grand sous-sol, Manon entrepose des meubles et d’autres choses utiles déjà reçues, y compris le lit de grand-maman Régina décédée en janvier dernier. « Je suis certaine qu’elle aurait été contente de savoir que son lit va servir à une famille de réfugiés », souligne Maude, émue. Une amie qui déménage donnera ses apapareils électroménagers, tandis que d’autres ont déjà donné des draps et du matériel de cuisine.

Il y a aussi toute une communauté de donateurs qui attend avec impatience les Darwish pour leur offrir du temps et des services. C’est le cas de l’ex-enseignante auprès de handicapés, Hélène Larose, une généreuse donatrice qui s’est offerte pour accompagner les enfants Darwish dans leur intégration scolaire. « Elle va même suivre des cours d’arabe avec nous », se réjouit Maude. C’est vrai, il y a les cours d’arabe, semble se dire la jeune femme, levant les yeux au ciel. En attendant de s’y mettre, il y a au moins une expression qu’elle connaît parfaitement pour se l’être fait répéter maintes fois : « Inch’Allah ».

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 19 avril 2016 11 h 34

    Téléphone portable!

    C'est devenu indispensable? Et dire que je n'en ai pas!