Serge Lareault, protecteur des oubliés de la société

En 1994, Serge Lareault a fondé «L’Itinéraire», un journal fabriqué et vendu par les gens de la rue.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En 1994, Serge Lareault a fondé «L’Itinéraire», un journal fabriqué et vendu par les gens de la rue.

«Il est là pour aider les itinérants à s’en sortir », a affirmé le maire Denis Coderre en annonçant que Serge Lareault devient, à compter de cette semaine, le premier protecteur des personnes en situation d’itinérance de la Ville de Montréal.

Serge Lareault, 50 ans, un homme rompu aux codes de la communication, est surtout connu à Montréal pour être le fondateur de L’Itinéraire, un journal communautaire fabriqué et vendu par les gens de la rue.

« La frontière entre l’itinérance et la pauvreté reste mince », affirme Serge Lareault en entretien au Devoir. « On vit dans des sociétés où les quartiers pauvres deviennent des incubateurs à décrochages sociaux. Je dis souvent aux politiciens : “vous donnez un salaire minimum qui ne permet même pas de vivre au-dessus du seuil de la pauvreté et ensuite vous vous étonnez de voir qu’il y a de plus en plus d’itinérants !” Le fossé entre riches et pauvres se creuse. C’est un problème socio-économique majeur qui ne va pas se régler du jour au lendemain. Qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? »

Il y a en plus des problèmes nouveaux, note-t-il. La maladie mentale désinstitutionnalisée, des problèmes de drogues puissantes, un manque de ressources, des laissés-pour-compte dont le nombre augmente en vertu d’inégalités économiques ravageuses.

Le nouveau protecteur des itinérants ne croit pas pouvoir tout changer. « Je ne suis pas un superhéros ! J’ai un mandat de trois ans. J’espère pouvoir influencer le monde politique, leur faire prendre conscience de l’importance de ces problèmes et, surtout, faire en sorte de favoriser un travail collectif entre les différentes instances qui doivent apprendre à collaborer. […] Au Québec, ce sont plusieurs niveaux de gouvernements et des organismes différents qui doivent collaborer. Pendant longtemps, quelqu’un comme le maire [Gérald] Tremblay disait qu’il avait envoyé une lettre et qu’il attendait une réponse de Québec ou d’Ottawa. Au moins, je vois en Denis Coderre quelqu’un qui semble avoir à coeur de vraiment considérer des solutions pour ces problèmes majeurs. Je me donne trois ans pour amener l’administration à une vision globale et pour la doter de plus de moyens. »


Institutionnaliser l’aide

La Ville de Vancouver a depuis longtemps un protecteur des itinérants. Différents rapports de l’ONU et de l’Union européenne montrent, dit Serge Lareault, le glissement du monde social dans les zones d’ombre de la pauvreté puis de l’itinérance. « Les problèmes sont de plus en plus complexes. Il y a de nouvelles drogues, très dures, des problèmes de toxicomanie. Des gens qui n’ont aucun logement, comment voulez-vous les aider ? Dans un premier temps, il faut s’occuper des plus "puckés". Ce serait déjà bien de réussir ça. Et après, voir à régler un problème plus global. »

Montréal a adopté en 2014 un plan d’action à l’égard de l’itinérance dont la nomination de Serge Lareault à titre de protecteur des itinérants est une conséquence directe. Il a été choisi parmi 357 candidats, a indiqué le maire Coderre en conférence de presse. Il touchera un salaire annuel de 92 125 $, auquel s’ajoutent des avantages sociaux. Son mandat se terminera le 31 décembre 2018.

Serge Lareault rappelle que, pendant très longtemps, la société québécoise avait confié les services sociaux à des religieux. Les soupes populaires comme les premiers soins psychiatriques étaient le fait d’initiatives du genre de celles mises en place par mère Émilie Gamelin. « Ce sont les groupes communautaires qui ont pris le relais de cela. […] À Ottawa, on semble vouloir changer les choses. Le maire Coderre va aussi de ce côté, il me semble. Mais à Québec, on est aux prises avec un gouvernement libéral qui vit de l’austérité. Dans les groupes communautaires, on avait déjà de graves problèmes de financement. Là, on les étouffe. […] Ces gens font des miracles avec un financement non assuré. »

Il faut justement voir à dépasser le stade du communautaire, croit-il. « On en est au stade où il faut institutionnaliser l’aide aux personnes itinérantes. Il faut de vrais moyens et des services pour s’en occuper. […] Il faut compter sur des spécialistes. Les CPE, au début, étaient assurés par des groupes sociaux. On a compris que ça ne suffisait pas, que ça ne pourrait pas suffire. Il faut de l’institutionnel. On est rendus là pour l’itinérance. »

Éveiller les consciences

Une priorité pour les jours à venir ? « Une des premières personnes à rencontrer sera le chef de police. Des intervenants me disent que ça a changé. Mais d’autres non. Les policiers ne sont pas formés la plupart du temps à des fonctions d’aide, mais plutôt pour le strict maintien de la loi. Mais des malades mentaux en prison, ça ne règle pas les problèmes. Il faut changer l’angle d’approche. Les problèmes sont complexes. » Il considère que la mort violente de plusieurs itinérants aurait pu être évitée. « Il y a de très bons policiers, mais il y a aussi des brebis galeuses en ce qui concerne le rapport avec les itinérants. »

Les questions du logement et de l’accès à un revenu constituent elles aussi un défi pour les prochains mois. « Comment voulez-vous aider des gens si vous n’avez même pas de lieu pour les loger ? »

Journaliste de formation, Serge Lareault a découvert presque par hasard, il y a plus de vingt ans, alors qu’il travaillait pour des journaux du groupe Télémédia, qu’on laissait littéralement mourir des gens dans la rue. « J’ai travaillé avec ces gens. Ils m’ont ouvert sur le monde. »

Serge Lareault était, jusqu’à sa nomination comme protecteur des itinérants, directeur de l’International Network of Street Papers, une organisation qui soutient le développement de journaux de rue dans quarante pays. « Ces journaux font travailler 30 000 personnes à travers le monde. C’est non seulement une force de travail, mais une force de conviction. J’ai voyagé dans beaucoup de villes où les gens sont abandonnés. Je suis devenu en quelque sorte un spécialiste de l’économie sociale. Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? D’abord, éveiller les consciences. Il y a des gens qui se foutent de ce qui arrive à leurs semblables. Il faut éveiller les consciences, en finir avec ce grand manque de compassion. »


Serge Lareault en cinq dates

1993 Serge Lareault, simple journaliste, rencontre des gens de la rue à Montréal qui souhaitent créer leur journal. Ce sera chose faite avec L’Itinéraire l’année suivante.

1995 Fondation de la North American Street Newspaper Association, qui réunit 27 journaux de rue au Canada et aux États-Unis.

2006 Serge Lareault devient président du Réseau international des journaux de rue.

2012 Il reçoit le prix Persillier-Lachapelle du ministère de la Santé et des Services sociaux pour son engagement.

2016 Nomination à titre de protecteur des itinérants de Montréal.
2 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 19 avril 2016 05 h 34

    Félicitations M. Serge Lareault !


    Et sachez que votre distingué 'Itinéraire' ,

    (que j'achète de Lorraine S ylvain , Camelot à Métro Peel)

    sert, en effet à "éveiller les conscience" !

    Que votre mission de 'Protecteur des Itinérants' , déclenche

    une transformation holistique de nos institutions ! Bon mandat !

  • Robert Millette - Inscrit 19 avril 2016 06 h 38

    Bonne chance Monsieur Lareault

    Dans le contexte de la morosité austère, vous êtes une bouffée d'air frais. Merci