«Riel, notre frère, est mort»

Louis Riel (ci-dessus en 1875) a mené l’insurrection métisse.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada Louis Riel (ci-dessus en 1875) a mené l’insurrection métisse.

Louis Riel « sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur ». Cette phrase, attribuée au premier ministre John A. Macdonald, synthétise la tragédie politique des Métis. Les conséquences de leur défaite militaire et de l’exécution de leur principal chef au XIXe siècle se sont fait sentir durement jusqu’à ce jour.

Or la Cour suprême du Canada, dans un jugement déclaratoire, a affirmé jeudi que les Métis sont des « Indiens » au sens où la Constitution de 1867 l’entend à l’article 91. Ce qui veut dire que la Reine a des obligations fiduciaires envers les Métis et les Indiens non inscrits même si elle le nie. Le plus haut tribunal du Canada montre que le pouvoir politique canadien a d’ailleurs déjà légiféré à plusieurs occasions en traitant les Métis comme des « Indiens », notamment pour envoyer leurs enfants dans des pensionnats. Ces vaincus de l’histoire auront-ils une heureuse revanche à retardement ?

En 1869, le Canada acquiert un immense territoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Des colons venus d’Ontario s’y établissent de plus en plus. Des parcelles y sont tracées par des arpenteurs, comme si personne n’y vivait déjà. Le territoire est pourtant déjà habité par des Métis, dont une majorité a le français pour langue commune.

Photo: F. W. Curzon Une gravure de la prise de Batoche, en 1885

Les Métis ne reconnaissent pas l’autorité du gouvernement canadien. Ils résistent. Et puis ils attaquent et surprennent. Le fort Garry tombe entre leurs mains. Un gouvernement provisoire, dirigé par Louis Riel, négocie l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne. Riel est pourtant pourchassé par ceux qui voient en lui un traître à l’idéal impérial. On veut le tuer, à la suite de l’exécution d’un orangiste par les Métis. Riel fuit un temps aux États-Unis.


Nouveau soulèvement

Le 18 mars 1885, les Métis se soulèvent pour une deuxième fois contre le régime imposé par Sa Majesté britannique. Riel forme un nouveau gouvernement provisoire. Des troupes impériales sont vite envoyées pour le combattre. Le 26 mars, un premier affrontement armé donne la victoire aux miliciens de Riel. Les Métis mènent « la petite guerre ». Ils se livrent à des escarmouches, suite d’actions rapides où la mobilité et la connaissance du terrain leur confèrent un avantage certain. Mais sous la force de feu des habits rouges, ils vont bientôt capituler.

À Montréal, le 65e Bataillon est mobilisé. À Québec, on voit les soldats du 9e Bataillon se mettre eux aussi en route pour les vastes plaines de l’Ouest. On part affronter Riel et son lieutenant Gabriel Dumont.

Le nouveau maire de Montréal, Honoré Beaugrand, un ancien militaire de campagnes au Mexique et aux États-Unis, appuie les troupes. Il les félicitera officiellement à leur retour. La population anglaise de Montréal appuiera chaleureusement les soldats à leur retour en juillet. Mais l’appui des francophones va majoritairement à Riel et aux siens. Riel est vu comme un frère.

Le 12 mai 1885, les Métis sont vaincus à Batoche, un village qui leur tient lieu de capitale provisoire. Batoche est pilonnée par les soldats de Sa Majesté. Environ 800 soldats entraînés affrontent 250 miliciens jeunes et vieux. L’artillerie et la mitrailleuse sont utilisées contre les Métis sur les rives de la rivière Saskatchewan. Sous ce feu nourri, une attaque décisive a lieu. C’est la fin.

Riel est pendu le 16 novembre, à la suite d’un procès expéditif qui tient plus qu’autre chose d’un rituel devant conduire à la tombe. Refaire le procès de Riel pour le disculper a occupé beaucoup d’esprits depuis la fin du XIXe siècle. Pour plusieurs Métis toutefois, innocenter Riel ne pourrait se faire qu’à condition d’oser par ailleurs tenir un procès qui condamnerait John A. Macdonald.

La tombe de Riel, située près de l’ancienne cathédrale de Saint-Boniface, constitue encore à ce jour un des lieux de visite incontournables de la ville. Non loin de là, on trouve d’ailleurs une immense représentation moderne d’un Riel écorché qui suscite l’attention.

Manifestation monstre

Louis Riel, esprit à la fois fragile et déterminé, fait forte impression au Québec. Difficile à cerner, près de l’Église, ce dévot a étudié au Collège de Montréal. Au moment de la crise en 1885, son portrait, reproduit en série, est mis en évidence aux fenêtres de nombre de commerces et de maisons de Montréal.

Le 22 novembre 1885, Montréal connaît une des plus grandes manifestations de toute son histoire. La population est indignée par le sort réservé au chef métis. Plus de cinquante mille personnes hurlent leur rage contre les bourreaux politiques de Riel. La ville compte alors 140 000 habitants. Pratiquement tout ce que la ville compte de francophones descend dans la rue.

Au nombre des orateurs qui affirment leur dégoût devant cette politique coloniale, on trouve Honoré Mercier, futur premier ministre du Québec, déjà un orateur très populaire. Il dit : « Riel, notre frère, est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime du fanatisme et de la trahison ; du fanatisme de Sir John et de quelques-uns de ses amis ; de la trahison de trois des nôtres qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère. »

Des morceaux de la corde de l’illustre pendu seront offerts en souvenir à quelques membres du pouvoir qui se met en place sur les ruines du gouvernement métis. Un bout de cette corde funeste se retrouvera en possession d’un premier ministre du Manitoba, le conservateur Dufferin Roblin. Après sa mort, le Musée de Saint-Boniface s’est vu offrir le macabre objet.

Durant plusieurs décennies, Louis Riel sera assez souvent invoqué dans les discours politiques au Québec. On trouve sa trace régulièrement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et un peu au-delà. Au Canada français hors Québec, en revanche, la persistance de la figure de Riel demeure étonnamment vive. Des t-shirts autant que des livres et des simulations de procès disent et redisent l’importance tragique de ce personnage qui en appelait à un pays bien différent.

8 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 15 avril 2016 03 h 19

    Orangistes & Co.

    Au texte. «Louis Riel « sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur ». Cette phrase, attribuée au premier ministre John A. Macdonald, synthétise la tragédie politique des Métis.» «Si tous les chiens du Québec[...]» synthétise la tragédie des «francophones» toutes «nations» confondues (!) Misère!

    JHS Baril

  • Carl Grenier - Inscrit 15 avril 2016 06 h 31

    Le souvenir de la pendaison de Riel

    À l'été 1974, à l'initiative d'Henri Dorion, alors directeur du département de géographie de l'université Laval, la communauté urbaine de Québec a financé un projet visant à retracer l'origine des noms de rues de l'agglomération. J'étais l'un de la dizaine d'étudiants qui ont passé les mois d'été à lire les procès-verbaux des municipalités de la région. Inutile de préciser que seulement une part infime de nos lectures traitait de notre sujet d'étude. Par ailleurs, les procès-verbaux en question étaient tous écrits à la main, et quelle ne fut pas notre surprise de voir apparaître en 1885 un texte dactylographié et collé dans les grands cahiers de chaque municipalité, dénonçant le procès Riel, et approuvé unanimement par chaque conseil de ville et de village. Je ne me rappelle pas quelle organisation était responsable de cette initiative, mais je me rappelle très bien l'émotion que la lecture de cette vieille page jaunie par le temps m'avait faite. Difficile de ne pas faire de lien entre la réprobation générale suscitée par la pendaison de Riel, et l'insuccès politique quasi-séculaire des conservateurs fédéraux au Québec par la suite...
    Carl Grenier

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 avril 2016 10 h 34

      Peut-être en suggérer la lecture à ces 10 députés conservateurs fédéraux de la région de Québec...dont le très "ambivalent sans feu ni lieu" Gérard Deltell... et à tous ces électeurs(trices) de ces circonscriptions qui, semble-t-il,sont sans la moindre notion de leur Histoire...Pourtant Québec fut, et est toujours, le berceau de la Nouvelle France!

      Suggestion:
      Faire des reproductions de ce très beau texte de Jean-François Nadeau
      (si ce dernier est d'accord)et les distribuer ou les afficher dans CES 10 circonscriptons de la région de Québec... Québec le berceau de la Nouvelle France!

  • Claude Bariteau - Abonné 15 avril 2016 06 h 44

    Les pendus !!!

    D'où proviennent les métis qui ont voulu créer un gouvernement d'une nouvelle province ?

    Votre texte n'en dit rien et oublie, comme la cour, que pour être métis il faut être issu de couples d'indiennes et de colons-coureurs des bois, l'inverse étant rare, et qu'il y ait une reproduction entre leurs descendants.

    En faisant des Indiens des Métis, la cour suprême élague les colons-coureurs des bois, majoritairement des descendants des « canayens », qui ont quitté la colonie du Canada conquise en 1760, ce que plusieurs ont fait après l'échec de la révolte des partisans de Pontiac. D'autres ont fait de même après l'écassement du mouvement patriote qui provoqua l'exil aux États-Unis et à l'ouest sur des territoires contrôlés par la Grande-Bretagne et acheté par le Canada en 1869.

    Hier, voilà que la Cour suprême extrait des Métis les colons-coureurs des bois qui en furent d'ardents promoteurs, ce que savaient ceux et celles qui manifestèrent à Montréal le 22 novembre 1885, car, pour eux, ces colons-coureurs des bois, elurs femmes indiennes et leurs descendants étaient leurs frères et soeurs

    Après que ce pays qui a pendu Riel, cette cour vient de pendre tous les colons-coureurs des bois, leurs femmes et leurs descendants en en faisant des Indiens alors que ces derniers étaient leurs alliés et leurs parents dont les Métis étaient leurs descendants.

    Il eut été plus approprié d'aborder cette question en ces termes.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 15 avril 2016 07 h 24

    Je m'en souviendrais davantage si on me le montrait.....

    Depuis plusieurs années, CBC diffuse une série télévisée intitulée Murdoch Mysteries. On y présente la ville de Toronto à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Sans que ce soit une série historique, l'on n'y cache pas les plus graves travers humains, en particulier le fait qu'une bonne partie des gens, en particulier la classe dirigeante, en discriminait alors racialement, sexuellement et ethniquement une autre, par exemple les noirs et les autochtones. Sauf erreur, aucune série télévisée récente n'est, sur de tels sujets, aussi révélatrice de la situation vécue à Montréal à la même époque. À quand une série télévisée canadienne sur les 'pensionnats indiens et métis'? La documentation est abondante et nous comprendrions alors mieux notre histoire...et notre présent.

  • Gilles Teasdale - Abonné 15 avril 2016 09 h 36

    10.00$

    Chaque fois que je tien un billet de 10.00$ et que je vois l'assassin de Riel j'ai des malaises. Il serait plus approprier que Riel soit sur ce billet plutôt que cet orangiste ivrogne qui a vomit sur les francophones toute sa vie. (la vrais histoire du Canada)