Ces «dévots» qui ont fondé Montréal

Une statue de Jérôme Le Royer à l’Hôtel-Dieu de Montréal, dont il a fondé l’organisation administratrice, les Hospitalières de La Flèche.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une statue de Jérôme Le Royer à l’Hôtel-Dieu de Montréal, dont il a fondé l’organisation administratrice, les Hospitalières de La Flèche.

Quelle place occuperont les motifs profonds de la fondation de Montréal lorsque viendra, dans quelques mois à peine, le temps de célébrer le 375e anniversaire de la métropole ? Nul ne le sait encore précisément. À La Flèche et au Mans, on n’a pas attendu de connaître le programme détaillé des festivités du 375e anniversaire de Montréal pour commencer à s’intéresser aux fondateurs de Ville-Marie. Les 8 et 9 avril, un colloque organisé par le diocèse de Mans réunissait une douzaine d’historiens autour de la figure de Jérôme Le Royer de la Dauversière.

Si Maisonneuve a fondé politiquement et défendu pied à pied Ville-Marie, si Jeanne Mance a fondé l’Hôtel-Dieu et secondé Maisonneuve, c’est sans nul doute Jérôme Le Royer qui doit être considéré comme le maître d’oeuvre de cette opération. C’est à lui que l’on doit non seulement la fondation des Hospitalières de La Flèche, qui prendront en main l’Hôtel-Dieu de Montréal, mais surtout l’idée même de fonder Montréal, qui se concrétisera par la création de la Société Notre-Dame de Montréal avec le sulpicien Jean-Jacques Olier.

C’est sur les quais de l’ancien port de La Flèche, aujourd’hui devenu une promenade, explique l’historien Jean Petit, professeur honoraire au Collège du Prytanée à La Flèche, que Jérôme Le Royer a dit au revoir aux Tremblay et aux Cadieux qui allaient rejoindre Nantes et La Rochelle avant de s’embarquer pour Montréal. C’est Jérôme Le Royer qui recruta lui-même Maisonneuve et Jeanne Mance, ainsi que la plupart des premiers colons, tout en assurant la survie financière du projet.

Selon Jean Petit, jamais Jérôme Le Royer ne se serait intéressé à la Nouvelle-France s’il n’avait fait sa scolarité au collège jésuite de La Flèche. L’institution avait alors un rayonnement international. Dans les mêmes années, elle a formé René Descartes et François de Montmorency de Laval. Le missionnaire canadien Jérôme Lallemant en fut aussi recteur. C’est là que le jeune Jérôme croisera père Ennemond Massé, qui avait séjourné deux ans en Acadie. « Peut-être faut-il voir dans les récits de ce dernier l’origine et l’enthousiasme premier de Jérôme Le Royer de la Dauversière pour la mission évangélisatrice de la Nouvelle-France, en dehors de tout esprit de colonisation mercantile », dit Jean Petit.

Une oeuvre spirituelle

Car, contrairement à Québec, Montréal est le pur produit de la Réforme catholique issue du concile de Trente et de son nouvel esprit missionnaire. Pendant 20 ans, Montréal eut essentiellement pour mission d’évangéliser les « sauvages », jusqu’au rapatriement de Maisonneuve en 1665. Jérôme Le Royer est ce qu’on appelle un « dévot », un laïc avide de perfection spirituelle et de réévangélisation. Au collège, dit Jean Petit, il reçoit une formation littéraire et scientifique et s’engage, comme le voulait la pédagogie des Jésuites, dans des « congrégations » où de « jeunes gens de divers âges devaient s’entraider régulièrement en s’engageant à pratiquer en commun des oeuvres de charité spirituelle et matérielle ». Une sorte de « pédagogie nouvelle » avant la lettre.

À cette époque, ce qu’on nomme la « reconquête catholique » prend la forme d’une oeuvre missionnaire qui s’étend aussi bien à la Bretagne et à l’Auvergne qu’au Canada. « Le catholicisme redevient alors une religion conquérante », dit l’historien Olivier Landron, de l’Université catholique de l’Ouest. Des dizaines de nouvelles communautés religieuses se créent. On ouvre des hospices et des hôpitaux. La Flèche, à 50 kilomètres de la grande capitale intellectuelle protestante qu’est Saumur, joue un rôle capital.

C’est dans ce contexte que Jérôme Le Royer va concevoir l’idée de fonder Montréal, dit Catherine Marin, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris. Pour cela, il devra s’allier à Jean-Jacques Olier, « l’homme incontournable de l’Église de France, qui est déjà très impliqué dans l’évangélisation de la Bretagne et de l’Auvergne », dit-elle. « Cela fait vingt ans qu’il entend parler du Canada. […] Il s’agit pour lui de fonder au Canada une nouvelle Jérusalem, une nouvelle société primitive proche du Christ qui retrouverait l’esprit des premiers chrétiens et qui pourrait même avoir un effet boomerang sur notre vieille société, qui n’a pas su être fidèle à son message. »

 

« Une seule race »

Avec Sillery, fondé par les Jésuites pour sédentariser les autochtones, Montréal est un des rares endroits en Amérique du Nord où les colons ont conçu le projet de fusionner avec les populations autochtones. À Montréal, « on favorise la sédentarisation des Indiens et on veut fusionner les populations indienne et française pour fonder “une seule race”, comme l’écrit Marie de l’Incarnation. Il s’agit d’opérer une fusion sur un soc spirituel solide […] pour le salut du monde ».

Pour la théologienne de l’Université Laval Marie-Thérèse Nadeau-Lacour, il ne fait pas de doute que « le projet Montréal est une épopée qui prend racine dans le coeur des mystiques ». D’ailleurs, que fait-on le 17 mai 1642, alors que l’on vient de débarquer des canots ? On chante le veni creator, on dit une messe et on expose le Sacré-Coeur. Tout cela avant d’abattre le premier arbre et de construire la première palissade.

Plus fondamentalement, pour la théologienne, c’est vraiment l’esprit des Jésuites, qui allie la foi et l’action, qui influencera la plupart des fondateurs de Montréal. « En tout, une trentaine de Jésuites ont participé d’une façon ou d’une autre à la fondation de Montréal. Jérôme Lallemant fut notamment le directeur spirituel de Jeanne Mance et de Marie de l’Incarnation. »

On ne s’étonnera pas que plusieurs aient conçu le projet de faire canoniser Jérôme Le Royer. L’affaire est d’ailleurs déjà engagée, puisque celui-ci a été déclaré « vénérable » le 6 juillet 2007. À quand la canonisation ? Pour cela, il faut « s’en remettre à la providence », conclut diplomatiquement le père Bernard Ardura, président de la Commission pontificale des sciences historiques. Pourquoi pas un miracle en 2017…

N’oublions pas les dimensions historique et spirituelle

Lorsqu’en 1998, les commissions scolaires sont devenues linguistiques, la Commission scolaire Jérôme-Le-Royer a été renommée Commission de la Pointe-de-l’Île. « Ce n’est pas un nom qui vous incite à découvrir vos racines, dit l’archevêque de Montréal, Mgr Lépine. […] Cacher, couper, ignorer nos racines, voilà où nous en sommes ! » Invité à La Flèche et au Mans pour le colloque sur Jérôme Le Royer, Mgr Lépine dit s’inquiéter de la place de l’histoire et de la dimension spirituelle dans les célébrations du 375e anniversaire de Montréal.

La dimension historique du 375e est-elle importante pour vous ?
Sur le plan humain, on gagne toujours à garder contact avec nos sources et notre histoire. Il faut conserver le sens de l’histoire, autrement, on risque de penser que tout a commencé avec nous. On peut apprendre des grandeurs, on peut corriger certaines choses, mais il faut avoir le sens de nos racines.

Sommes-nous dans un creux à cet égard ?
On est à la fois dans un creux et dans une ouverture. Je crois que la soif des racines demeure, même si chacun vit une vie un peu trop rapide et qu’on n’a pas toujours le temps de s’en occuper. Je ne crois pas qu’on puisse résumer notre histoire aux seules dimensions économiques et sociales. Les gens qui se sont engagés dans cette oeuvre de la fondation d’un pays étaient aussi motivés par des facteurs spirituels.

D’où est venue cette idée unique de fonder «une seule race» à Montréal, comme disait Marie de l’Incarnation et comme l’écrivait Champlain ?
Cela vient de Français qui étaient aussi chrétiens. C’est vraiment particulier à la civilisation française et catholique, pour qui la dimension économique n’était pas exclusive. Il y avait le facteur humain, le fait de rencontrer d’autres civilisations, d’autres aspects de l’humanité qu’on ne connaissait pas. On voulait les découvrir et apprendre à vivre avec eux. Il y a eu des conflits, mais cela faisait partie de la motivation des premiers colons.

La dimension historique sera-t-elle présente dans les célébrations du 375e ?
Je sais qu’il y a un souci d’accueillir l’histoire. Des gens qui ont ce souci et qui nous aident à découvrir nos racines, il y en a. Mais il faudra prendre le temps de le faire.
13 commentaires
  • Daniel Le Blanc - Inscrit 14 avril 2016 06 h 45

    Et la chienne Pilote?

    Tant qu'à faire le plus beau miracle serait de rendre hommage à la chienne Pilote qui a sauvé Ville-Marie d'une attaque iroquoise en réveillant toute la petite communauté de ces dévots de bonnes familles. J'espère que les Catholiques mystiques de Montréal ceux-là même qui sortent à l'occasion dans la rue pour célébrer le Vendredi Saint, pour comdamner une création féministe ou refuser le droit à l'avortement ne vont pas l'oublier! Le Québec de 2016 a besoin de mieux connaître le sens de son Histoire et de cesser d'entretenir toute vision passéiste pour glorifier ces laïcs mystiques dont on n'en a rien à cirer.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 avril 2016 10 h 56

      Que d'agressivité...

      Nier lh'istoire, à quoi ça sert?

      La vérité historique n'a pas de morale, ce sont des faits!

  • François Dugal - Inscrit 14 avril 2016 08 h 11

    L'Histoire

    Merci pour ce cours d'histoire des plus intéressant, monsieur Rioux.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 avril 2016 08 h 44

    Très rafraîchissant ...

    de voir une partie de notre Histoire sous ce jour...nouveau.

    Pour une septuagénaire, pratiquement élevée par des religieuses...dès l'âge de sept ans et ce, jusqu'à 16 ans....je suis étonnée .

    Bien sûr,on nous avait parlé des Jésuites et des fameux "martyrs canadiens"...mais
    c'était parce qu'ils furent... des découvreurs (tel le père Marquette ) et des martyrs (tel le père Lalemant et ses compagnons)

    Il est vrai que, dans ces temps (années 1950), on avait occulté en grande partie le fait Français dans notre Histoire...pour des raisons qui m'apparaissent aujourd'hui comme une revanche de nos élites québécoises d'alors du fait de l'abandon, de notre "pays" la Nouvelle -France , par la mère patrie... en 1763... (les quelques arpents de neige de Volaire) et de leur asservissement à la couronne britanique...

    Merci m. Rioux de nous suggérer quelques livres, personnages et sites pour parfaire
    notre recherche...d'identité.

    On pourrait aussi envoyer ces quelques "motifs profonds" à M. Coderre...et lui dire
    qu'il y a bien d'autres choses à célébrer lors du 375e de la fondation de Montréal que la venue d'un club de baseball...Mais du pain et des jeux, c'est probablement plus payant pour un politicien ...qui connait si bien "son monde".

  • Jean Lapointe - Abonné 14 avril 2016 08 h 52

    Connaître pour mieux comprendre.

    «Quelle place occuperont les motifs profonds de la fondation de Montréal lorsque viendra, dans quelques mois à peine, le temps de célébrer le 375e anniversaire de la métropole ?» (Christian Rioux)

    Pour moi c'est pour mieux comprendre le présent que nous cherchons à mieux connaître le passé.

    Qand on veut célébrer un anniversaire il importe de connaître ce qu'on célèbre pour savoir pourquoi on le fait.

    D'où l'importance de savoir par qui et dans quel but la ville de Montréal a été fondée.

    Je remercie monsieur Rioux de nous le rappeler.

    Cela m'intéresse d'autant plus que je descends d' un Français et d'une Française qui sont arrivés ici avec, entre autres, Marguerite Bourgeois en 1652. Je descends donc d'en couple qui a participé à la fondation de cette ville que j'habite toujours.

    J'y suis donc profondément enraciné. J'arpente encore aujourd'hui le même sol qu'eux. Ça m'émeut.

    Ce que j'en retiens de ce passé c' est que les combats que mes ancêtres ont menés ne sont pas les mêmes que ceux que nous menons aujourd' hui mais que la vie c'est un combat.

    Il est très utile de pouvoir les comparer pour bien voir ce qui les distingue pour mieux les comprendre.

    Et mieux comprendre peut sans doute permettre de mieux savoir quoi faire et mieux savoir comment le faire.

  • Irène Durand - Abonnée 14 avril 2016 08 h 58

    Et les Sulpiciens ?

    Il est étonnant que ce soit les Sulpiciens qui reçurent en héritage l'île de Montréal alors que les Jésuites étaient déjà très engagés à Montréal. Cela fait sans doute partie des énigmes historiques.