Ottawa prend la mesure de la détresse

L’ampleur de la crise à Attawapiskat s’est révélée encore plus profondément mardi, à l’annonce qu’un pacte de suicide impliquant 13 autochtones a été « déjoué ». Débat d’urgence au Parlement, déploiement de nouvelles ressources, Ottawa a pris la mesure d’un drame loin d’être unique.

Selon les informations disponibles en fin de journée, le pacte impliquait 13 jeunes, dont un enfant de neuf ans. « Nous sommes familiarisés avec le concept de pacte de suicide, a expliqué en conférence téléphonique un sous-ministre adjoint de Santé Canada, Keith Conn. Des leaders de la communauté ou des conseillers en santé mentale ont surpris des jeunes qui en parlaient, et ils sont intervenus. »

Les jeunes ont été pris en charge par des policiers, qui les ont conduits à l’hôpital pour qu’ils subissent une évaluation psychologique.

Sauf que l’hôpital de cette communauté du nord de l’Ontario est déjà débordé à soigner plusieurs autres jeunes ayant récemment tenté de mettre fin à leurs jours. Le chef d’Attawapiskat, Bruce Shisheesh, et le conseil de la communauté ont déclaré l’état d’urgence samedi à la suite de la onzième tentative de suicide à survenir en neuf jours. Selon le conseil, 28 autres tentatives de suicide avaient été dénombrées en mars, sur une population d’à peine 2000 habitants.

Faute de place à l’hôpital, la moitié des jeunes pris en charge mardi se sont retrouvés en… prison, seul lieu où les autorités ont jugé qu’ils seraient en sécurité et sous surveillance, en attendant de recevoir des soins.

C’est là une illustration de l’ampleur de la crise actuelle : des représentants de la Première Nation disent être complètement débordés par la vague de tentatives de suicide. Des policiers des communautés avoisinantes ont été appelés en renfort, et trois des quatre travailleurs de la santé de la communauté ont dû être transférés à Thunder Bay pour y recevoir du soutien.

« Ils étaient physiquement et émotivement exténués », a indiqué aux médias Anna Betty Achneepineskum, la grande chef adjointe de la nation Nishnawbe Aski (un regroupement politique de 49 Premières Nations, dont celle d’Attawapiskat).

Sur place, Mme Achneepineskum a constaté l’étendue du problème. « Il n’y a aucun spécialiste en santé mentale pour les jeunes, il n’y a aucun responsable des loisirs. Il y a quelques personnes qui essaient d’organiser quelques activités pour les jeunes, mais nous avons besoin de beaucoup plus d’aide », a-t-elle imploré.

« Ce sur quoi nous travaillons est d’obtenir un engagement du gouvernement pour que davantage de personnel soit disponible, pas juste pour les situations de crises, mais sur le long terme », a-t-elle ajouté.

Débat d’urgence

À Ottawa, les parlementaires ont tenu en soirée un long débat d’urgence pour discuter de la crise. Les échanges ont surtout permis aux élus de rappeler l’ampleur du problème. « Cette soirée doit être un tournant pour ce pays, afin de nous permettre de faire mieux, a lancé la ministre de la Santé, Jane Philpott, sous les applaudissements de ses collègues. Nous évaluerons les besoins pour que tous les Canadiens aient les soins de santé qu’ils méritent. »

La conservatrice Cathy McLeod a félicité le gouvernement pour l’aide d’urgence qu’il a déployée, tout en rappelant la nécessité de trouver des solutions à long terme. La crise d’Attawapiskat sera-t-elle un « moment Aylan Kurdi ? » s’est-elle demandé en évoquant la mobilisation suscitée par la publication, en septembre dernier, de la photo de cet enfant syrien mort noyé sur une plage turque.

Lors de la période de questions plus tôt en journée, le député néodémocrate Roméo Saganash avait souligné qu’« après avoir essayé d’alerter le fédéral pendant des mois, la communauté a enfin reçu des services d’urgence en santé mentale. Néanmoins, d’autres communautés font face à des crises similaires », comme Cross Lake, au Manitoba, et Kuujjuaq, au Nunavik. « Il s’agit d’un fléau national », a-t-il réitéré.

En réponse, Jane Philpott a reconnu que le sujet était « incroyablement important ». « Les conditions dans lesquelles vivent ces Premières Nations et ces communautés inuites sont absolument inacceptables », a lancé Mme Philpott, en évoquant précisément les problèmes de santé mentale chez les jeunes.

La tâche est immense, a-t-elle dit : les investissements annuels de 300 millions du fédéral pour que les Premières Nations puissent lutter contre la maladie mentale sont importants, « mais ce n’est pas assez dans plusieurs communautés ».

Ressources

Selon Keith Conn, 18 nouvelles ressources en santé mentale ont été dépêchées à Attawapiskat depuis le début de la semaine. Au moins un médecin et un psychologue ont commencé à traiter des patients.

Mais cela ne pallie que le plus urgent, et Ottawa en est bien conscient. Mme Philpott a ainsi mis l’accent lors d’un point de presse sur le fait que les gouvernements doivent tout de suite songer à l’aide à moyen et long termes.

Par aide à long terme, le gouvernement fédéral entend les investissements annoncés dans le dernier budget : un total de 8,4 milliards en cinq ans pour améliorer les conditions de vie des autochtones canadiens. Construction d’écoles, de garderies, de cliniques, de refuges, de logements ; aménagement d’usines de traitement de l’eau ; etc.

Mais au-delà des infrastructures, il faut aussi s’attaquer aux nombreux abus dont sont victimes plusieurs enfants, a ajouté la ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, en citant deux causes récurrentes : les problèmes de dépendance, et le désespoir chronique ressenti par des citoyens privés d’horizon lumineux. « Notre travail est de ramener de l’espoir dans ces communautés. »

Sauf que bien davantage que des paroles, il y a un besoin d’action, a rappelé Charlie Angus, député néodémocrate à l’origine de la demande de débat d’urgence (et dont la circonscription de Timmins–James-Bay englobe Attawapiskat). La crise actuelle est le résultat d’une « négligence systémique qui vole les espoirs des jeunes autochtones » dans plusieurs communautés, selon lui. « Assez des diachylons et des vols d’urgence », a-t-il lancé en enjoignant aux parlementaires de s’attaquer de front au problème.


4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 avril 2016 02 h 45

    On pourrait peut être leur accrocher une identité aux oreilles un coup partie

    Il est peut etre temps de les considérer comme nos égaux et de laisser tomber les ruses a l'anglaise, ce n'est pas des bêtes pour les confiner dans des territoires

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 13 avril 2016 04 h 13

    On traite mieux les Syriens que nos autochtones.

    9 ans!

    Je suis navrée mais j'ai pleuré en lisant cet article.

    Et c'est un problème dans toutes les réserves.

    C'est un plan pour la totalité des Premières Nations qu'il faut, pas que deux trois docteurs pour les 13 jeunes.

    Les flics de Val d'or, le lac Simon, Attawapiska, les 1000 femmes disparues!...

    Et ça c'est juste cette année.

    Au secours des Premières Nations, SVP!!!

  • Robert Bernier - Abonné 13 avril 2016 05 h 32

    Un printemps autochtone?

    Se rappelle-t-on de Mohamed Bouazizi, ce chômeur tunisien dont l'immolation sur la place publique a déclenché les printemps arabes, qui n'ont malheureusement pas encore débouché dans la positivité?

    Pense-t-on à ces jeunes palestiniens qui se sacrifient en kamikazes du couteau depuis quelques mois en Israël, en réponse finale et fatale à leur situation désespérée?

    Serait-on en train de faire face à la même situation ici?

    Robert Bernier
    Mirabel

  • René Lefèbvre - Inscrit 13 avril 2016 11 h 53

    Le paradis perdu renaîtra

    Oui, le paradis perdu renaîtra quand mon frère et ma soeur des réserves auront éré libérés de la mort lente et cruelle que ce pays nous a infligée. Depuis des années que le taux de suicide dans plusieurs réserves du Canada atteint les 50% chez les jeunes, et c'est seulement aujourd'hui que quelques citoyens de bonne volonté s'indignent d'une telle situation intenable. Intenable, oui, parce que les richesses inouïes de ce pays auraient dû avoir raison depuis longtemps de la mort par suicide de nos enfants.

    Aujourd'hui, des millions d'hommes et de femmes de bonne volonté de ce pays écouteront encore une fois les fous du déficit zéro malgré l'urgence. Plusieurs critiqueront la dépense et rouspèteront sur les frais occasionnés par les coûts des soins prodigués à nos enfants malheureux, qui se demandent s'il y a encore une place pour eux dans ce pays de toutes les beautés.