Un patrimoine de façade

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir La façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul, à Québec, avait été préservée... avant de finir par crouler sous son propre poids en attendant le projet.

Pastiche de bâtiments anciens, rappel savant d'éléments pourtant volontairement détruits, façades qui servent de voile à une architecture d'un tout autre type que l'original: la société québécoise s'attache à son patrimoine de très étrange façon, multipliant les recours discutables à des éléments d'un passé qui apparaît pourtant nié.

« On n’est pas capables de garder notre patrimoine. On ne se donne pas les moyens de le préserver. Alors on se satisfait de le commémorer », avance Émilie Vézina-Doré, directrice d’Action-Patrimoine, l’organisme-phare en ce domaine au Québec. Le hic, c’est qu’on le fait en bricolant le passé plutôt qu’en le conservant, poursuit Dinu Bumbaru d’Héritage Montréal. Une tendance qui fait reculer le Québec de plusieurs décennies en la matière, affirment-ils du même souffle.

Ce n’est pas d’hier que se pratique le façadisme, cette pratique urbanistique qui consiste à ne conserver que la façade de bâtiments anciens pour vouer le reste aux démolisseurs. Ces façades sont incorporées à une nouvelle construction « afin de préserver les apparences de la rue », explique Dinu Bumbaru. Elles deviennent un alibi commode pour une architecture des apparences.

« Ce n’est pas un phénomène nouveau au sens où, avant, lorsque les édifices brûlaient, on reprenait l’extérieur pour mettre autre chose dedans », rappelle M. Bumbaru. En 1922, l’intérieur de l’hôtel de ville de Montréal avait été complètement détruit, puis reconstruit en en conservant les apparences. Il en sera de même lors de la construction de l’UQAM ; on a rasé l’église Saint-Jacques pour ne conserver que son clocher, aujourd’hui en piètre état.

Le façadisme est toutefois devenu un expédiant commode dans une société qui impose le neuf à toute vitesse. Dans le Vieux-Montréal, rue Saint-Jacques, la façade d’un édifice du XIXe siècle détruit en 2003 attend toujours qu’on finisse par en faire quelque chose. À Québec, la façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul a connu le même sort avant de finir par crouler sous son propre poids.

Le phénomène connaît un essor nouveau alors que les villes tentent de favoriser la densification tout en soutenant un intérêt pour leur patrimoine selon une ligne de démarcation parfois difficile à suivre, soutient Dinu Bumbaru. « Le clin d’oeil remplace même le façadisme. C’est souvent pathétique, même si c’est fait avec beaucoup de sincérité. On revient aux années 1970, quand on se disait que conserver des fragments, c’était mieux que rien»

« On recule », confirme l’architecte et professeur à l’UQAM Philippe Lupien, citant en exemple malheureux un autre clocher privé de sens, celui que l’on a voulu greffer au nouveau CHUM. « C’est un fragment qui devient insensé pour des raisons évidentes. Clairement, on cherche ici à obtenir une indulgence patrimoniale. »

Pour la directrice d’Action-Patrimoine, « beaucoup de gens pensent que le façadisme est une façon d’acheter la paix. La rue Saint-Laurent a été démolie et les pierres entreposées pour qu’on puisse refaire plus tard le devant d’immeubles derrière lesquels rien ne sera pourtant comme à l’origine ». C’est mal comprendre l’importance du patrimoine, insiste Mme Vézina-Doré. « L’intérêt de la sauvegarde n’est pas uniquement de penser à la mémoire commune, mais au développement durable, au bon sens de réutiliser des lieux, d’habiter aussi l’esprit d’un lieu. »

Le clin d’oeil

Le façadisme tel qu’on le pratique souvent au Québec va à l’encontre de cet esprit. « Ce n’est plus seulement du façadisme que l’on fait maintenant, mais tu "rapellisme" : en autant qu’on trouve un élément qui rappelle ce qui appartient à l’histoire, on s’en trouve satisfait. C’est une maladie ça ! » tonne Dinu Bumbaru. Pourquoi ? « Parce que ça se répand ! »

Dans le secteur industriel Chabanel, la ville de Montréal s’emploie ces jours-ci à détruire une ancienne usine d’armement de la Seconde Guerre mondiale. Plutôt que de conserver une partie de cet imposant bâtiment riche d’histoire pour le vouer à une nouvelle utilisation, on promet que l’éventuel projet de remplacement intégrera « un ensemble d’éléments architecturaux permettant de retrouver certaines caractéristiques et de saisir l’ampleur du complexe industriel d’origine, le tout devant être perceptible pour le grand public ».

Pour Émilie Vézina-Doré, cela témoigne d’un glissement inquiétant. « Les gens pensent souvent servir le patrimoine de cette façon. Mais tant qu’à vouloir confondre les gens avec du faux, aussi bien s’assurer qu’ils sachent ce qui était là et voir à produire quelque chose de vraiment intéressant à la place, au lieu de se sentir obligé d’imiter. »

Une « touche » de patrimoine

À Saint-Hyacinthe, des immeubles à logements doivent s’élever à la place de la fabrique de l’ancienne usine de textile de la E.T. Corset, symbole de l’histoire industrielle de la ville au XIXe siècle. Le gros bâtiment a été rasé, malgré des appréciations contradictoires quant aux possibilités de le reconvertir. « Les gens étaient attachés à ce symbole de la ville. Le nouvel édifice reprend la forme de celui qui a été détruit. On a voulu conserver une touche patrimoniale », explique Brigitte Massé, responsable des communications de Saint-Hyacinthe.

David Bousquet, conseiller municipal de l’arrondissement où se dressait l’usine E.T. Corset, affirme qu’il n’était « pas du tout content du processus » ayant conduit à la démolition. En entrevue au Devoir, il affirme que tout a été « un peu bousculé ». Il a appris comme ses concitoyens le sort fait à l’ancienne usine de son secteur au moment où un avis de démolition était publié.

Le bâtiment industriel était-il en mauvais état au point où il devait être complètement démoli ? La porte-parole de la Ville le soutient : « L’usine a été inhabitée pendant longtemps. » Selon le conseiller David Bousquet, ce n’est pas aussi tranché. « Des gens disent qu’on pouvait le sauver, d’autres non. Mais à moins que le bâtiment soit classé, c’est le promoteur qui tranche. »

Selon lui, l’idée de la conservation de la E.T. Corset « ne passait pas auprès des promoteurs ». « Au final, c’est la logique économique qui l’a emporté. » La Ville a exigé « un rappel » du passé architectural dans le nouveau projet, qui prévoit la construction d’une tour mimant celle qui a été détruite. Le conseiller Bousquet s’en dit satisfait. « La Ville a fait des consultations publiques. Le projet, même si c’est une imitation, propose un rappel de notre histoire. »

Cet exemple témoigne de l’extrême pauvreté de moyens et des minces connaissances des municipalités en matière de patrimoine, fait valoir Dinu Bumbaru, en citant un autre exemple, celui de la disparition de la maison du notaire René Boileau à Chambly. « Le maire a dit que toute chose a une vie » pour justifier le sort réservé à la demeure construite vers 1819. « C’est quoi cette réflexion de la part d’un élu sensé préserver » le bien commun ?

Des pastiches

À Sainte-Thérèse, un quadrilatère du centre-ville qui comprend la jolie maison d’Adélard Lesage, fabriquant de piano du temps où chaque maison possédait le sien, vient tout juste d’être complètement rasé. Sept bâtiments ont été détruits, dont celle du forgeron, reconnues pour leur caractère historique. La municipalité n’a pas cru bon dévoiler au préalable les résultats d’une étude historique sur les lieux conduite par la firme Patri-Arch. L’objectif est de « revitaliser » le centre-ville.

La maison Lesage a d’abord été dépouillée de ses briques, ce qui a laissé paraître ses bases faites d’impressionnants madriers en pin jaune en queues d’aronde. L’entrepreneur qui a récupéré les briques affirme que le bâtiment était solide. Une pétition de 700 noms pour sauver ce bâtiment n’a pas fait sourciller la municipalité. L’administration de Sainte-Thérèse invoque le fait que cette pétition n’a pas été enregistrée à son service du Greffe. Et pour justifier après coup cette démolition, la mairesse Sylvie Surprenant a tout simplement déclaré « que la maison a davantage une valeur historique qu’architecturale ».

Un appel d’offres doit permettre de connaître les propositions éventuelles pour remplacer ces bâtiments. La mairesse a précisé qu’elle exigerait des projets à venir des éléments de rappel de ces maisons ancestrales « qui ont marqué l’histoire de Sainte-Thérèse ». Plutôt que d’exiger ainsi des pastiches, plaident les opposants, il n’aurait pas coûté plus cher d’intégrer au moins la maison Lesage au futur projet, à même le budget de la nouvelle construction.

À la lumière d’un nombre considérable d’exemples du genre, le Québec est-il en proie à une névrose d’un passé nié qu’il s’emploie à camoufler derrière de grands efforts maladroits pour laisser entendre qu’il s’en soucie ? Émilie-Vézina Doré le croit et plaide l’urgence. La sauvegarde est « une question d’identité collective, de développement durable, de société quoi ».

Le cas du manoir Atkinson

À Scott, en Beauce, on va raser sous peu le manoir Atkinson, construit à la fin du XIXe siècle, même si ce bâtiment a été cité en 2012 pour son caractère historique propre à la mémoire de cette région. Après avoir défendu un ambitieux plan de conservation alliant le maintien du manoir et l’ouverture d’une annexe dédiée aux loisirs, la Ville, laissée à elle-même, sans moyens financiers ni techniques, a dû se résoudre à construire un nouveau bâtiment en lieu et place, tout en assurant un « rappel » de l’histoire et de l’importance de l’ancien édifice par l’intégration de certains éléments d’origine. Paradoxalement, si la municipalité de Scott n’a pas obtenu l’argent nécessaire pour sauver cet immeuble élégant, elle a par ailleurs obtenu 900 000$ du ministère des Loisirs pour financer une nouvelle construction. Pas d’argent pour conserver, mais de l’argent une fois que tout est rasé?
2 commentaires

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Un patrimoine de façade

Un patrimoine de façade

Ce n’est pas d’hier que se pratique le façadisme, cette pratique urbanistique qui consiste à ne conserver que la façade...

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 9 avril 2016 10 h 52

    Archives modernes

    Qu'en serait-il si chaque époque aurait voulu garder comme " Patrimone " ses bâtiments ? On se retrouverait tôt ou tard avec un manque évident d'espace pour construire des structures modernes tenant compte des principes écologiques.

    Et si nous nous organisions pour archiver tous les bâtiments dont nous voulons garder mémoire. Il existe maintenant des techniques d'hologrammes qui sont surprenantes, nous pourrions garder ces formes architecturales pour des siècles

  • Jérôme Faivre - Inscrit 9 avril 2016 13 h 05

    Simulacres

    Très bon article qui rappelle une réalité douloureuse qui est le peu de valeur que beaucoup de québécois accordent au patrimoine, aux paysages ou à la protection du vivant.
    L'économisme et l'utilitarisme sont plutôt les «vraies» valeurs profondes et dominantes, même si on affiche plutôt un grand amour du Québec et de son histoire. Bref, là aussi, souvent une façade (ou une simulation ?).

    Trois pensées furtives
    1/ On est vraiment dans l’ère de la simulation, souvenir de textes qui commencent à être anciens mais qui s'avèrent très actuels : «L’ère de la simulation s’ouvre par une liquidation de tous les référentiels. Le réel se voit remplacé par des signes du réel »(Baudrillard).
    2/ Le « façadisme» me fait penser aux villes champignons du Far-West dans Lucky Luke. Construites en un jour, les maisons ont des façades pompeuses, simulacres de maisons réelles. Elles tiennent par quatre boulons et se cassent la figure rapidement, jetables.
    3/ Pour qui vit à Québec, on constate que ce qui est ancien n'a de valeur pour la majorité que que comme décor favorable au commerce. On détruirait sans scrupule une maison victorienne ou une église, mais on ira sans honte en reconstruire une fausse en contreplaqué dans un «musée des civilisations». Wall Disney se sent chez lui au Québec: l'important c'est de paraitre et que le bon simulacre attire les foules !