Les mal-aimés de la conservation

Photo: Keven Lavoie (K Produxion)/Société d'histoire d'Ahuntsic-Cartierville Une ancienne usine de munitions au cœur du secteur industriel Chabanel, à Montréal, qui date de la Seconde Guerre mondiale.

Les patrimoines industriel et moderne sont des mal-aimés, observe Émilie Vézina-Doré d’Action patrimoine. « Ce sont les bâtiments qui reçoivent le moins d’attention du public. Pourtant, ils ont été fondamentaux dans le développement des villes et des villages. Mais, comme les usines sont souvent associées à des lieux de vie difficiles, on a moins tendance à s’en soucier. »

Certaines églises de l’après-guerre ont aussi la vie dure malgré leurs qualités et leur importance. Il y a tout de même des exceptions. « Je vous invite à visiter la bibliothèque Corriveau de Sainte-Foy », plaide l’architecte et professeur à l’UQAM Philippe Lupien. Cette église est considérée comme un joyau du patrimoine québécois moderne. Elle a été transformée en bibliothèque municipale. « Dans ce projet, deux époques dialoguent avec respect et grandeur », observe-t-il.

Il faut dire que la situation générale des églises québécoises n’est pas facile. Les anciens lieux de culte sont nombreux à être délaissés et déconsidérés.

Comme les usines sont souvent associées à des lieux de vie difficiles, on a moins tendance à s'en soucier

 

À Rimouski, un comité s’affaire à sauver la cathédrale afin d’y installer un complexe culturel. Selon ce projet, les voûtes, les volumes du choeur, les vitraux et des éléments architecturaux seraient protégés, tout en donnant une nouvelle vocation active au lieu. De tels aménagements nécessiteraient plusieurs millions, mais permettraient de doter la ville d’un lieu culturel unique et distinctif.

Mais en ce qui concerne les usines, on se livre encore très souvent à une destruction hasardeuse, soutiennent les spécialistes. Selon un mode de gestion à la petite semaine du patrimoine, on sauvegarde des lieux dérisoires tout en rasant des sites importants.

Des munitions

« On prépare l’avenir », indiquent les affiches qui ceinturent le site de démolition d’une ancienne usine de munitions qui date de la Seconde Guerre mondiale, au coeur du secteur industriel Chabanel, à Montréal. Des milliers de femmes et d’hommes ont peiné en ces lieux pour soutenir l’effort de guerre. La Ville de Montréal a décidé de détruire l’édifice en brique rouge soutenu par d’impressionnantes poutres.

Est-ce une décision exemplaire de la saine gestion du patrimoine ? Devant cet exemple, et d’autres, le directeur des politiques d’Héritage Montréal, Dinu Bumbaru, s’enflamme : « On se demande si ces gens ont Montréal à coeur ! »

Il est étonnant de voir qu’une ville peut tenir un discours sur le patrimoine et en même temps avoir des services qui font n'importe quoi

 

Pour lui, le cas de cette vieille usine d’armements constitue une occasion en or de montrer que la ville est capable d’innover, de se réinventer. « C’est une belle occasion d’agir pour des gens qui ont beaucoup d’énergie comme le maire Coderre, comme Mme [la conseillère Manon] Gauthier. On va démolir un lieu pareil pour faire quoi ? Un entrepôt de camions ? Voyons ! »

La Société d’histoire d’Ahunsic-Cartierville (SHAC) se désole aussi de l’approche de la Ville dans ce dossier : « Pendant que l’arrondissement demandait un avis sur le patrimoine, il s’employait déjà à démolir l’usine, démontre le coprésident Vincent Gaudreau. Le contrat de démolition a été accordé à l’entreprise Delsan à l’automne 2015. En attendant que la Ville délivre un véritable permis de démolition, ils ont commencé le travail sous le couvert d’un permis de “ transformation ”, ce qui leur permet légalement de détruire jusqu’à 40 % du lieu avant que la démolition ne débute. » Un employé de l’entreprise a confirmé au Devoir, sous le couvert de l’anonymat, avoir travaillé tout l’hiver à la démolition de ce bâtiment historique.

La SHAC a contesté la validité du permis de démolition. Elle doit être entendue le 11 avril, alors que le chantier progresse lentement. La SHAC se plaint du fait que des avis scientifiques indépendants n’ont pas été produits publiquement et que l’information relative à la transformation du bâtiment apparaît quasi impossible à obtenir pour les citoyens. « On nous renvoie à l’un ou l’autre des services, et finalement on n’obtient aucun des rapports. »

« Il est étonnant de voir qu’une ville peut tenir un discours sur le patrimoine et en même temps avoir des services qui font n’importe quoi », affirme Dinu Bumbaru.

L’usine fait partie d’un complexe, rappelle la SHAC. De l’autre côté de la rue, on a transformé ces bâtiments pour les utiliser au bénéfice de diverses entreprises. « Mais pour le bâtiment central du complexe, le plus important, on nous dit que, de toute façon, ce n’était pas construit pour durer ! Ce n’est pas logique ! Ç’a 75 ans et c’était construit très solide », dit Valérie Nadon, coprésidente de la SHAC.

La Ville a prévu une plaque commémorative et des éléments de rappel construits à partir de quelques pièces récupérées. « Les portes, les poutres, les planchers, on ne garde rien », a confié un ouvrier sur les lieux. « C’est une honte. Il faudrait que le peuple voie ça. »

En cendres

Est-il possible de faire autrement que de démolir ce lieu ? « Regardez ce qu’ils ont fait avec les shops Angus, dit Dinu Bumbaru. Une partie a été reconvertie en commerces, une autre en stationnement, une autre en épicerie. Ils ont eu des prix. »

C’est à peu près la même chose qui s’annonce pour l’incinérateur des Carrières, craint-il. « On veut dépenser des millions pour démolir ça. Il faut avoir plus d’imagination. »

À Vienne, rappelle Dinu Bumbaru, avec des lieux semblables, les Autrichiens ont su créer des sites vivants. « Je comprends qu’on puisse ne pas aimer le béton, mais il y a moyen de faire quelque chose de bien avec ça, autre chose en tout cas qu’un terrain de stationnement. Il faut des initiatives. »

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Un patrimoine de façade

Un patrimoine de façade

Ce n’est pas d’hier que se pratique le façadisme, cette pratique urbanistique qui consiste à ne conserver que la façade...

  • Jean-Luc Malo - Abonné 10 avril 2016 07 h 15

    Y a-t-il des critères consensuels en patrimoine?

    Voilà qu'à un mois d'intervalle à peine, Mme Phyllis Lambert nous dit que la tour de Radio-Canada, témoin d'une époque dite de béton, n'a pas de valeur patrimoniale pendant que M. Bumbaru pense que l'incinérateur des Carrières, lui, en a. De quoi être étonné: voilà que le lieu où on a produit les émissions de télévision phares de notre société (de Pépinot et Capucine jusqu'à l'Heure du Concert) peut être démoli alors que l'incinérateur des Carrières où on brûlait les déchets de cette même société doit être sauvé.
    Y aurait-il possibilité que les connaisseurs du patrimoine nous proposent des critères consensuels qui nous guident?
    Jean-Luc Malo
    abonné