Un buffet qui laisse des miettes pour les artistes

Le chiffre fait image. En 2015, les quelque 540 000 écoutes Spotify de la chanson Paradis City de Jean Leloup lui auront rapporté… un peu moins de 30 $ pour ses droits d’interprète.

Autre illustration d’une industrie qui ne tourne pas rond : l’an dernier, la vente de 17 millions de disques vinyles aux États-Unis a rapporté plus que le cumul de « milliards et de milliards » d’écoutes en ligne sur des sites légaux sans abonnement, révélait la Recording Industry Association of America (RIAA) la semaine dernière.

Les données publiées par la RIAA ont confirmé la dernière grande mutation d’un milieu qui cherche ses repères depuis 15 ans. Pour la première fois, le streaming (lecture en continu) est devenu la principale source de revenus pour l’industrie musicale aux États-Unis, avec 34,3 % du chiffre d’affaires du secteur (près de sept milliards au total).

L’achat d’albums ou de chansons en ligne a autrement compté pour 34 % des revenus, alors que les ventes physiques (CD et vinyles) ont représenté 28,8 % de la tarte. Les gens achètent moins, donc, et paient plutôt pour louer un accès à la musique.

« C’est une industrie qui continue de traverser des changements considérables dans son modèle d’affaires et dans le comportement des consommateurs », relève le grand patron de la RIAA, Cary Sherman, dans son analyse des statistiques. Il y évoque une disproportion « alarmante » entre la faible croissance des revenus provenant des services sans abonnement (de loin les plus populaires) et à la popularité de ceux-ci.

D’où la comparaison faite avec les vinyles : redevenu en vogue, le vieux support d’enregistrement a rapporté 416 millions, un sommet depuis 1988. C’est quelque 30 millions de plus que les milliards d’écoutes sur YouTube et autres versions gratuites de Spotify. Ce qui fait dire à la RIAA que des géants technologiques « s’enrichissent aux dépens des gens qui créent la musique ».

C’est un peu le constat que posait Roger Waters lors de son passage récent à l’émission Tout le monde en parle. « Dès que vous enregistrez quelque chose, vos droits d’auteur sont immédiatement volés par Silicon Valley, dénonçait l’ancien leader de Pink Floyd. Ils vont tuer la musique. »

Faire quoi ?

Ainsi, les mélomanes consciencieux font-ils face à un dilemme éthique : les services d’écoute en continu — Apple Music, Spotify, Deezer, Tidal et autres Google Music — sont là, accessibles et légaux. Mais les utiliser revient-il à tuer à petit feu l’écosystème économique qui permet la pérennité de la musique ? Que faire pour assurer aux créateurs une juste part de redevances ?

Les acteurs de l’industrie disent que l’idéal demeure l’achat de disques physiques ou numériques (la plateforme Bandcamp étant citée comme la plus payante pour les artistes). Mais les données de la RIAA montrent que ce modèle s’effrite… et que l’autre laisse peu d’argent en bout de chaîne.

Personne ne conteste l’intérêt des services de lecture en continu. La formule est attrayante. Pour autant que vous ayez une connexion Internet (et une bande passante adéquate), une bonne partie de la musique du monde tombe à portée de clic et d’oreilles. Même plus besoin de savoir quoi écouter grâce aux listes de lecture confectionnées à la mesure de vos goûts et intérêts.

Dans ce contexte, pourquoi continuer d’acheter des disques que vous pouvez déjà écouter en boucle en échange d’une dizaine de dollars par mois ? Les mélomanes plus sérieux évoqueront une certaine poésie au geste d’écouter un album (la popularité croissante du vinyle le dit en filigrane). La surabondance de l’offre en ligne revient au principe du buffet à volonté, suggérait aussi un chroniqueur du Wall Street Journal l’été dernier. On ne sait pas trop ce que l’on mange ni pourquoi.

Redevances

Le problème de la lecture en continu tient aux redevances que les artistes touchent pour la diffusion de leurs oeuvres sur ces plateformes. Le buffet évoqué par le Wall Street Journal laisse essentiellement des miettes aux artistes.

Combien exactement ? « Je ne pense pas qu’une seule personne au Canada peut vraiment dire précisément ce qu’elle a reçu de Spotify, répond Geneviève Côté, chef des affaires du Québec à la SOCAN (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). Il y a beaucoup de paramètres et c’est encore tout nouveau. »

« Il est difficile de dire ce qu’un artiste touche, reconnaît Gilles McDougall, secrétaire général de la Commission du droit d’auteur (CDA). Il y a une multitude de tarifs qui s’appliquent et qui ne sont pas exprimés de la même façon. »

Les redevances varient ainsi selon le type de service (lecture interactive, qui permet de choisir ce que l’on veut écouter, ou semi-interactive, sans possibilité de sélectionner une chanson précise). Elles sont partagées entre six types de droits ou d’ayants droit (auteur-compositeur, producteur, interprète).

Certains droits sont payés au nombre d’écoutes, d’autres selon le pourcentage des revenus d’abonnements et de publicités des fournisseurs de services (les tarifs versés par la SOCAN proviennent de cette dernière catégorie, qui est en essor). Il faut ensuite savoir si les écoutes ont été faites à partir du Canada, puis considérer les ententes particulières des majors avec les fournisseurs, etc. Joli casse-tête.

1000 écoutes… 10 cents

Dans ce dédale comptable, un chiffre frappe toutefois l’imaginaire : 10,2 cents par tranche de 1000 écoutes en continu.

C’est le tarif déterminé par la CDA pour payer les interprètes et les producteurs (5,1 cents chacun) au Canada. « C’est près de 20 fois moins élevé que le nouveau tarif aux États-Unis pour les mêmes droits », remarque Annie Morin, directrice de la société de gestion de droits Artisti (interprètes).

La CDA défend sa décision en rappelant que ce n’est pas la seule redevance touchée par les artistes — surtout s’ils ont écrit ou produit leur chanson. « On a établi l’équivalent, en cents et par écoute, du tarif de la radio commerciale, explique Gilles McDougall. Et ce n’est qu’un maillon de la chaîne. »

Mais le secrétaire général de la Commission reconnaît qu’on est loin du Klondike. « Je ne suis pas certain que quelqu’un pourrait vivre correctement des redevances qu’il recevrait de la radio commerciale. »

Des sociétés de gestion de droits ont d’ailleurs décidé de contester ce tarif devant la Cour fédérale — la cause a été entendue en février. Sauf que selon Sandy Boutin, président de Simone Records (Louis-Jean Cormier, entre autres), même si le tarif était ajusté à ce que les États-Unis offrent, on resterait loin d’une solution.

Boutin plaide pour une réponse plus large que le seul tarif : d’abord, forcer les fournisseurs d’Internet haute vitesse à verser des redevances sur les abonnements qu’ils vendent. « Les gens ont besoin [de bande passante] principalement pour consommer des biens et des contenus culturels, remarque-t-il. Ce serait juste que les fournisseurs partagent une partie des profits. »

L’idée d’une redevance sur les ventes d’appareils de type iPod (que les conservateurs avaient rejetée en 2012) devrait aussi être considérée, ajoute Sandy Boutin. « Ça viendrait compenser des pertes de revenus. »

Économie chamboulée

Au Québec, il n’y a pas encore de données précises sur l’impact de la lecture en continu. Mais personne ne doute que les données américaines sont semblables à celles d’ici.

Le tout inquiète vivement la directrice générale de l’ADISQ, Solange Drouin. « À mon sens, la situation est critique : les ventes physiques sont en chute libre, les ventes numériques commencent à diminuer et le secteur du streaming — qui cannibalise la vente d’albums — rapporte des revenus dérisoires. Toute notre économie est chamboulée. »

Dans cette dynamique particulière, elle souligne tout de même un élément positif. « La production d’albums n’a pas diminué malgré les difficultés du secteur, dit-elle. Ça me surprend chaque année. » De là à conclure que la situation n’est pas si mal ? « C’est plutôt qu’on ne peut empêcher un coeur d’aimer », suggère-t-elle.

Québec et Ottawa réfléchissent

Le gouvernement du Québec organisera les 12 et 13 mai un forum sur le « Droit d’auteur à l’ère numérique », dans le cadre de la réflexion entourant le Plan culturel numérique du Québec. Les thèmes de la rémunération des créateurs, de la gestion du droit d’auteur et de la consommation de l’offre légale de contenus culturels québécois en ligne seront notamment discutés. Le gouvernement Trudeau a quant à lui annoncé son intention de mener des consultations sur les effets du virage numérique sur le monde des médias et des milieux de la production et de la création, un dossier que pilotera la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly. Source: Observatoire de la culture et des communications
965%
C’est le pourcentage d’augmentation de la part des services Internet entre 1997 et 2009.
39%
C’est la part des produits culturels dans les dépenses culturelles totales des foyers québécois, par rapport à 57 % entre 1997 et 2009.

La chute en chiffres

33% : Ampleur de la baisse du nombre de disques vendus au Québec (physiques et numériques) entre 2005 et 2015. Il s’est vendu un équivalent de 8,5 millions d’albums l’an dernier, contre 12,8 en 2005.

13 : Nombre d’albums qui ont franchi la barre des 25 000 exemplaires vendus l’an dernier au Québec. Il y en avait eu 57 en 2005.

7% : Diminution des ventes numériques au Québec entre 2013 et 2014. Il s’agit d’un premier recul, probablement dû à l’arrivée des services de musique en continu.

70% : Chute des ventes de CD au Canada entre 2004 et 2014 (de 36,6 millions d’unités à 11,2 millions).
Source: Observatoire de la culture et des communications
7 commentaires

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  • Diane tell - Inscrite 4 avril 2016 09 h 11

    Un autre point de vue

    Merci beaucoup pour votre article. J'aimerais attirer votre attention sur deux ou trois points.

    Si "les quelques 540 000 écoutes Spotify de la chanson Paradis City de Jean Leloup lui auront rapporté… un peu moins de 30 $ pour ses droits d’interprète" c'est peut-être la faute à son contrat de disques...

    Il faut reconnaitre que le marché du streaming n'est pas mûr au Québec. Les gens hésitent encore à s'abonner, faut pas s'étonner, vu comme on en parle.

    Vous écrivez : "la vente de 17 millions de disques vinyles aux US a rapporté plus que le cumul de « milliards et de milliards » d’écoutes en ligne sur des sites légaux sans abonnement". Est-il question ici de chiffre d'affaire ou de revenus ? Parce que la vente d'un vinyle, compte tenu de son prix de fabrication, emballage, transport, stockage etc... laisse peu de marge de profit alors qu'un titre un fois en ligne ne coûte plus rien à son producteur.

    Je ne suis pas d'accord avec monsieur Waters. Pour avoir accès aux gigantesques catalogues disponibles, les Spotify, Aple Music, Deezer de ce monde versent 70% de leur chiffre d'affaire aux ayants droits. On ne peut pas les traiter de voleur. J'ai un Blog sur Youtube... http://www.dianetell.com/categorie/diane-cause-mus Vous y trouverez 2 vidéos où j'explique pourquoi je ne suis pas de son avis : Rogerwaters Gate 1 et 2.

    Vous éccrivez : "la plateforme Bandcamp étant citée comme la plus payante pour les artistes" l'écoute est gratuite sur bandcamp, l'achat est facultatif.

    "Forcer les fournisseurs d’Internet haute vitesse à verser des redevances sur les abonnements qu’ils vendent..." l'idée circule depuis un bout de temps mais qu'en pense le consommateur qui n'écoute jamais de musique ? Comment répartir ensuite les sommes ? Entre gros joueurs ?

    "L’idée d’une redevance sur les ventes d’appareils de type iPod" ça existe dans certains pays comme la France.

    Merci de défendre les artistes et leur travail, l'industrie, elle, ne le fait pas toujours.

  • Diane tell - Inscrite 4 avril 2016 10 h 50

    Diane Cause Streaming

    Merci beaucoup pour votre article. J'aimerais attirer votre attention sur 2 ou 3 points.

    Si "les quelques 540 000 écoutes Spotify de la chanson Paradis City de Jean Leloup lui auront rapporté… un peu moins de 30 $ pour ses droits d’interprète" c'est peut-être la faute à son contrat de disques...

    Il faut reconnaitre que le marché du streaming n'est pas mûr au Québec. Les gens hésitent encore à s'abonner, faut pas s'étonner, vu comme on en parle.

    Vous écrivez :"la vente de 17 millions de disques vinyles aux US a rapporté plus que le cumul de « milliards et de milliards » d’écoutes en ligne sur des sites légaux sans abonnement". Est-il question ici de chiffre d'affaire ou de revenus ? Parce que la vente d'un vinyle, compte tenu de son prix de fabrication, emballage, transport, stockage etc... laisse peu de marge au profit alors qu'un titre une fois en ligne ne coûte plus rien à son producteur.

    Je ne suis pas d'accord avec monsieur Waters. Pour avoir accès aux gigantesques catalogues disponibles, les Spotify, Aple Music, Deezer de ce monde versent 70% de leur chiffre d'affaire aux ayants droits. On ne peut pas les traiter de voleur. J'ai une chaîne sur YouTube - Diane Cause Musique - Vous y trouverez 2 vidéos où j'explique pourquoi je ne suis pas de son avis : Roger Watersgate 1 et 2.

    Vous écrivez : "la plateforme Bandcamp étant citée comme la plus payante pour les artistes" parce que la plupart des artistes qui y sont n'ont pas de Label.

    "Forcer les fournisseurs d’Internet haute vitesse à verser des redevances sur les abonnements qu’ils vendent..." l'idée circule depuis un bout de temps mais qu'en pense le consommateur qui n'écoute jamais de musique ? Comment répartir ensuite les sommes ? Entre gros joueurs ?

    "L’idée d’une redevance sur les ventes d’appareils de type iPod" ça existe dans certains pays comme la France.

    Merci de défendre les artistes et leur travail, l'industrie, elle, ne le fait pas toujours.

    Diane Tell

  • Eve-Julie Tremblay - Inscrite 4 avril 2016 15 h 11

    L'industrie de la musique

    Les temps changent et les technologies sont maintenant prédominantes dans nos vies. Il n'est pas surprenant qu’Apple et les apps androïdes prennent possession de l'industrie de la musique. Et c'est une bonne chose pour les auditeurs qui ont accès à plus de contenu, à moins de frais.

    Cependant, l'industrie de la musique retire ses revenus de l'ancienne méthode. La vente de disque est en baisse, mais l'on s'acharne à en faire la seule source respectable de profit. Ou alors les artistes se chamaille avec les services d'écoute en continue, ce qui n'avance à rien, apparemment.

    Où le vrai profit se trouve serait dans les concerts des artistes. Si les auditeurs aiment un certain artiste, ils vont aller voir les vidéos sur Youtube, ils vont s'informer de leur passage dans leurs environs, ils vont acheter des marchandises, etc. Les auditeurs achètent, il ne suffit qu'aux artistes d'être entendus.

  • Ann St-Laurent - Inscrite 4 avril 2016 18 h 33

    Injustice face aux droits d'auteur alarmante

    Il est clair qu'il y a une injustice ici, mais nous devons comprendre que nous vivons maintenant dans une nouvelle air de la technologie. Les gens sont moins portés à acheter des disques ou des vinyles et l'écoute de la musique en ligne est beaucoup plus accessible et abordable. Des tonnes de sites nous offrent la possibilité de télécharger nos chansons préférées en un clic et le tour est joué! C'est à ce moment que nous oublions que les artistes n'obtiennent presque rien en retour, mais cela ne nous dérange pas, car nous, nous avons ce que nous voulons et nous ne réagissons pas face à ce problème. Les interprètes et les producteurs ont le droit d'être récompensés de leur travail convenablement!

    En lisant l'article, ce fait m'a beaucoup étonné: « Dans ce dédale comptable, un chiffre frappe toutefois l’imaginaire : 10,2 cents par tranche de 1000 écoutes en continu. » C'est inacceptable! Près de 20 fois moins élevé que le nouveau tarif aux États-Unis pour les mêmes droits... Pourquoi leur donner si peu? Qu'attendons-nous pour faire une différence?

    Finalement, je suis en accord avec l'idée d’une redevance sur les ventes d’appareils de type "iPod". Cela est une bonne solution et devrait améliorer le problème, car celui-ci ne cesse de s'aggraver. Il faut agir et arrêter de faire comme si de rien n'était!

  • Edward Poulin-Pépin - Inscrit 4 avril 2016 22 h 14

    Profitable pour certain...

    Les sites d'écoute de musique continue en ligne, malgré le fait qu'ils rapportent très peu aux auteurs, permettent toutefois aux petits artistes, qui font de la musique pour le plaisir, de se faire connaître grâce aux annonces ainsi qu'aux pistes de lecture aléatoire.

    Prenons l'exemple du site d'écoute gratuit Soundcloud, où n'importe qui peut écouter de la musique gratuitement. Ce site offre aux artistes de vendre leur morceaux par le biais d'iTunes et autres, en passant par Soundcloud grâce à une sorte de publicité sur leur profil, et leur offre aussi la possibilité de les mettre en téléchargement gratuit à partir du site même. Ces artistes ne se préoccupent pas beaucoup de l'argent, par contre, ils considèrent créer de la musique comme un passe-temps pour eux et ne vivent pas uniquement de ce travail, la plupart du temps, ce qui n'est pas le cas pour des artistes comme Jean Leloup.

    Ce système marche très bien pour des petits artistes comme eux, mais au niveau d'artistes plus «populaires» il est bien sûr préférable d'opter pour des systèmes tels que Tidal ou Spotify s'ils veulent un peu de revenu. Le problème ici est bien sûr l'avarice des compagnies de disques et de ces sites qui profitent du fait que la législation n'est pas encore totalement ajustée au Canada. 30$ pour 540 000 écoutes d'une chanson, c'est quand même de la vraie arnaque! Ces artistes peuvent bien avoir besoin de subventions de la part du gouvernement pour continuer à produire des morceaux malgré la diminution de leur revenu, ça n'a aucun sens. Si tout continue comme ça, les artistes auront besoin de lancer des «Kickstarters» pour financer chacun de leurs albums...

    Bref, il est à espérer que le forum des 12 et 13 mai, tel que mentionné plus haut, organisé par le gouvernement du Québec, parviendra à revisiter les droits d’auteur à l’ère numérique, pour que nos artistes québécois puissent continuer de nous livrer des oeuvres appréciables qui rajoutent à notre patrimoine culturel.