Une science à la croisée des chemins et des disciplines

André Lavoie Collaboration spéciale
On ne compte plus le nombre de journalistes qui détiennent un diplôme en science politique.
Photo: Fathi Nasri Agence France-Presse On ne compte plus le nombre de journalistes qui détiennent un diplôme en science politique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ce n’est pas tous les jours que l’on discute avec un défenseur des sciences sociales et humaines plein d’enthousiasme par rapport au présent et à l’avenir de sa discipline. En effet, à l’heure de l’austérité, du décrochage scolaire et d’un mépris à peine voilé à l’égard de la réflexion, on pourrait croire que la science politique fait partie de ces forteresses assiégées de la pensée critique.

Thierry Giasson, professeur de science politique à l’Université Laval, chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique et président de la Société québécoise de science politique, souligne avec fierté que sa discipline « est encore attirante et les inscriptions sont en hausse par rapport à ce que l’on observait il y a 10 ans, sans compter que dans plusieurs départements, on embauche des professeurs ».

En effet, tout cela ressemble au paradis si l’on compare avec certaines réalités vécues ailleurs, à commencer par le Japon, où les sciences humaines et sociales passent à la moulinette — « La science politique est directement visée », précise Thierry Giasson — alors que la Turquie n’hésite pas à emprisonner des professeurs jugés trop critiques envers le gouvernement Erdogan. D’ailleurs, les spéculations vont bon train sur le lieu où se tiendra le prochain congrès de l’Association internationale de science politique (AISP), initialement prévu à Istanbul en juillet. Tous les événements tragiques qui s’y déroulent en ce moment ne favorisent pas les échanges constructifs…

Une science politique, populaire et métissée

Or, qu’est-ce qui explique cet engouement des étudiants pour la science politique dans les universités québécoises ? Une chose est sûre, la façon dont elle est enseignée ne ressemble plus vraiment à celle que tentaient de développer quelques politologues du Canada français en 1961, fortement marqués par les courants dominants en Europe ; au Canada anglais, cette influence n’était pas aussi forte, et lorgnait davantage du côté des États-Unis (car beaucoup de professeurs étaient d’origine américaine).

Cinq décennies plus tard, et surtout depuis les 20 dernières années, Thierry Giasson souligne que la science politique s’est « reconfigurée », devenue véritablement « interdisciplinaire en puisant dans la philosophie, l’économie, la communication, la sociologie et les relations internationales, la rendant ainsi plus utile, plus importante, plus nécessaire ».

Mais de quelle science parle-t-on lorsqu’il est question de politique ? Selon l’une des définitions proposées par l’AISP, il s’agirait de « l’étude désintéressée des pratiques et des idées politiques ». Une chose est sûre : ce n’est surtout pas un terreau fertile à la création de futurs politiciens. « Le nombre de nos étudiants qui iront plus tard en politique active est très limité », souligne Thierry Giasson. Par contre, on ne compte plus le nombre de journalistes, de hauts fonctionnaires, de diplomates, de chercheurs, de sondeurs et d’administrateurs publics qui détiennent un diplôme en science politique.

Et qu’en est-il des lobbyistes, ces gens qui n’ont pas toujours bonne presse ? La question n’offusque pas le spécialiste de la communication politique. « Bien sûr que nous en formons ! » Il enchaîne avec conviction : « Nous travaillons beaucoup sur les notions d’influence et de pouvoir. Nous voulons que nos étudiants comprennent les relations de pouvoir qui s’installent dans une société, et quelles sont leurs conséquences. » Pour lui, la science politique, « ce n’est surtout pas un guide de recettes sur comment faire une bonne campagne électorale ».

Voter pour la science politique

Il n’en demeure pas moins que les campagnes constituent souvent des temps forts dans les démocraties occidentales, et de puissants révélateurs de leur état de santé. Thierry Giasson nuance cette affirmation : « Une élection, c’est aussi une campagne de communication et de publicité, car la politique, c’est un exercice de persuasion. Les politiciens doivent persuader des gens de leur faire confiance, de leur accorder leur vote. » Quelle réponse offre-t-il aux cyniques qui croient que l’argent n’en finit plus de brouiller les règles du jeu ? « Les campagnes se déroulent dans un cadre réglementaire et législatif qui balise le terrain ; les recherches démontrent que ce discours sur le pouvoir de l’argent n’est pas fondé. »

Par contre, il admet une forme de « désamour pour la politique, un malaise, mais qui n’est pas propre au Québec ». Encore là, les perceptions ne résistent pas aux fines analyses. « Le cynisme implique le désengagement, un retrait de l’espace participatif, et ce n’est pas ce que nous observons. »

Bien sûr, Thierry Giasson voit également certaines fluctuations du niveau de confiance chez les citoyens, mais les politologues sont justement là pour contribuer à le rehausser, et à changer les perceptions. Encore faut-il qu’on leur accorde la place qui leur revient dans l’espace public. « Malheureusement, le politologue est de plus en plus mis au rancart, remplacé par le journaliste politique et le chef de bureau ; ce sont eux qui finissent par devenir les experts. »

Si les médias ne leur prêtent pas toujours une oreille attentive, les partis politiques, eux, lisent avec attention leurs recherches et n’hésitent pas à leur demander conseil. « Parfois ça fait leur affaire, parfois moins », admet celui qui reconnaît qu’il y a également des « vases communicants » entre les partis et les départements de science politique. Et de citer l’exemple de Stéphane Dion à titre de célèbre transfuge, autrefois à l’Université de Montréal et maintenant ministre des Affaires extérieures du gouvernement libéral de Justin Trudeau.

Pourtant, plutôt que d’être près des politiciens, Thierry Giasson croit que le politologue est d’abord au service de ses concitoyens, et surtout des étudiants. « Permettre aux gens de comprendre la société et ses institutions, de former leur esprit, c’est fondamental. Et c’est un travail extraordinaire. »


La Société québécoise de science politique

Elle a pour mission de favoriser l’avancement de la recherche et de l’enseignement en science politique, et de soutenir la diffusion des connaissances sur les phénomènes politiques. La SQSP est responsable de la publication de la revue Politique et Sociétés et collabore, avec l’Association canadienne de science politique (ACSP), à la publication de la Revue canadienne de science politique. Elle participe également aux activités de l’Association internationale de science politique (AISP) en plus d’avoir contribué à la création du Réseau des associations francophones de science politique, qui tient un congrès international bisannuel. La SQSP organise également chaque année un congrès regroupant des centaines de chercheurs internationaux et lors duquel des prix sont remis afin de souligner l’excellence d’étudiants, de chercheurs et de professeurs en science politique. Son congrès de 2016, qui se tiendra à l’Université Laval du 19 au 21 mai, portera sur les nouveaux acteurs politiques, les nouveaux rapports de force et les nouvelles technologies qui modifient les espaces de pratique de la politique et les enjeux centraux du politique. Info : http://gite.labunix.uqam.ca/sqsp/