Autopsie d’un printemps qui a dit «Fuck toute!»

Une manifestation organisée à la fin du mois de mars 2015 a donné lieu à un affrontement avec les policiers du SPVM.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une manifestation organisée à la fin du mois de mars 2015 a donné lieu à un affrontement avec les policiers du SPVM.

Le printemps 2015 devait être aussi « chaud » que celui, mythique, de l’année 2012. Mais sans leader charismatique, sans cause clairement définie et face à une population indifférente, le mouvement de grève a fondu comme neige au soleil.

Les syndicats qui représentent un demi-million d’employés de l’État avaient reporté à l’automne leur bataille contre « l’austérité ». Les étudiants avaient plus ou moins envie de reprendre la rue, trois ans après le printemps érable. Même l’association étudiante la plus radicale, l’ASSE (Association pour une solidarité syndicale étudiante), avait déposé les armes en pleine bataille, en renonçant à la grève.

En instaurant le plus grand et le plus long mouvement étudiant de l’histoire nord-américaine comme nouveau standard, on se destine à bien des déceptions

 

Seuls les militants anarchistes les plus convaincus, rassemblés sous la bannière des Comités printemps 2015, ont sonné la charge contre le « système » jusqu’aux vacances d’été. Ils sont sortis amochés de cette saison maudite. Le confort et l’indifférence de la population leur ont fait plus mal que les coups de matraque de la police, qui a maté sans retenue les manifestations du printemps.

« En 2012, nous aurions été “l’avenir”, aujourd’hui, nous ne serions que des têtes brûlées. Le mythe de 2012, devenu l’étalon de mesure du mouvement social, s’est alors retourné contre la rupture à son origine. En instaurant le plus grand et le plus long mouvement étudiant de l’histoire nord-américaine comme nouveau standard, on se destine à bien des déceptions », écrit le Collectif de débrayage dans Fuck toute !, un petit recueil des hauts et des bas du printemps 2015, qui sera lancé ce 10 mars à Montréal.

Il s’agit d’une suite au coup de gueule On s’en câlisse, écrit dans l’euphorie du printemps étudiant de 2012. Dans les deux cas, les auteurs — un mélange de gens de lettres, étudiants et professeurs de l’UQAM, et d’anarchistes de la base — se réclament d’un anonymat qui remonte à la Révolution française, à Mai 68 et à octobre 1970.

« Fuck toute ! »,donc. C’est devenu le cri de ralliement de cette contestation de 2015, qui visait tellement large que la cible paraissait invisible. Cette fois, les casseroles sont restées sagement à la maison. Les anarchistes se sentaient parfois bien seuls sur la ligne de front, mais ils ont fini par se dire qu’ils se battraient pour le plaisir de se battre.

« Les bannières “Fuck toute” et “Mangez toute de la marde” en tête de cortège ne laissent place à aucune équivoque : l’ennemi du mouvement, c’est la totalité. Celle qui, sociale, récuse toute division. Celle qui, économique, refuse toute gratuité. Celle qui, symbolique, refuse toute magie », écrivent les auteurs.

Certains gains

Ce curieux printemps a tout de même mené à des acquis, estime Philippe Blouin, des éditions Sabotart, qui publie Fuck toute !. «De nouvelles thématiques ont émergé : la lutte contre les hydrocarbures et contre les pipelines, une solidarité avec les autochtones et une mobilisation contre l’austérité, en dépit des centrales syndicales et des associations étudiantes qui ont refusé de suivre leur propre base », dit-il.

Leur engagement peut paraître nihiliste — ils citent Nietzsche qui veut « le néant, plutôt que de ne rien vouloir du tout » —, mais les contestataires ont aussi prôné une solution de rechange au métro, boulot, dodo.

La grève militait « contre l’asservissement de nos vies à l’économie », écrivent les auteurs. Contre la machine à fabriquer des consommateurs.

Le quartier général du mouvement restait encore et toujours l’UQAM, foyer de la contre-culture et de la contestation. « Si la grève entraîne une baisse drastique des inscriptions, entachant la cote de l’UQAM sur les marchés mondiaux du diplôme, les arts et les sciences humaines ne fléchissent pas pour autant. Bien au contraire : la jeunesse enragée, ce produit dérivé du désastre, ne manquera pas pour garnir derechef les inflexibles cohortes du QG de la révolte. Car il en va de l’essence même de l’UQAM : née de la grève [de 1968], elle finira toujours par y revenir, tel un mioche aux jupes. »

Extrait de «Fuck toute!»

À Montréal, 1127 policiers sur 4464 ont gagné 100 000$ dans la dernière année, à cause du temps supplémentaire. «Solide solidarité liant la police aux classes dominantes: qui de mieux, pour protéger les riches, que d’autres riches?»

«Il aura vraiment suffi à cette grève-ci de retirer aux journalistes leur joujou GND [Gabriel Nadeau-Dubois] pour que la mauvaise presse s’abatte sur elle plus systématiquement encore qu’en 2012.»

«Le fait est que les comités Printemps 2015 n’attendent pas les «mandats» pour aller de l'avant. Ils ne sont pas, ni ne se sont jamais targués de représenter qui que ce soit. Les comités Printemps 2015 ne sont que des regroupements, extrêmement mouvants et éphémères, de gens, étudiants et non étudiants, qui désirent aider à l’organisation de la présente grève.»
1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 10 mars 2016 03 h 06

    L'objectif du gouvernement libéral était...

    L'objectif du gouvernement libéral était clairement de ne laisser de place médiatique qu'à la démonstration outrancière d'un mécontentement pourtant à peu près général.
    Ainsi, il était plus aisé de prétendre à l'obligation de jouer les matamores pour protéger ceux qui se définissent comme des "citoyens raisonnables et civilisés"...
    Grâce au silence et à la complicité de certains qui y trouvaient leur intérêt propre, la manipulation et la propagande gouvernementales ont alors si bien fonctionnées, qu'elles fonctionnent encore aujourd'hui.
    Mais la grosse ficelle se fragilise malgré elle...


    Tourlou !