Un féminisme passéiste dénoncé

En ce 8 mars, pas moins de 170 femmes appellent, dans une lettre publique, la société à se tourner vers un féminisme moins passéiste, plus ouvert aux réalités modernes de la diversité culturelle, sexuelle et religieuse.

Cette lettre, signée par plusieurs personnalités et militantes féministes connues, dont l’ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec Alexa Conradi, Cathy Wong, Anne Lagacé Dowson, Martine Delvaux et plusieurs autres professeures et intellectuelles, s’inscrit en faux contre une certaine vision « traditionaliste » du féminisme. Une vision incarnée récemment, disent-elles, par plusieurs des instigatrices du Sommet des femmes.

« L’initiative est née de femmes qui se questionnent sur le féminisme d’aujourd’hui. Elles veulent un féminisme moderne, plus ouvert, qui travaille avec les groupes qui sont sur le terrain et doivent prendre en compte la diversité. Les femmes p.-d.g., les femmes immigrantes, musulmanes, noires ou autochtones ne vivent pas les mêmes réalités. Toutes ces voix doivent être entendues », a expliqué au Devoir l’une des signataires, avant que la lettre ne soit rendue publique.

Pour plusieurs, le Sommet des femmes, tenu le 4 mars à Montréal pour souligner notamment le 75e anniversaire de l’obtention du droit de vote des femmes, est devenu le symptôme d’un féminisme peu rassembleur et déconnecté de la réalité vécue par plusieurs groupes de femmes sur le terrain.

Selon certaines des signataires interrogées par Le Devoir, la lettre collective résulte d’une division qui déchire depuis des années le mouvement féministe sur la question de la diversité religieuse. Une déchirure née dans la foulée du débat lancé sur les accommodements raisonnables, puis exacerbée par ceux qui ont suivi sur la Charte des droits et le port de signes religieux.

La négation de cette diversité des points de vue par une certaine frange du mouvement féministe a notamment placé en porte-à-faux plusieurs militantes et associations féministes qui travaillent quotidiennement à mieux faire valoir les droits de femmes musulmanes, notamment, et de toutes origines culturelles ou religieuses confondues.

Plusieurs des femmes signataires ont d’ailleurs brillé par leur absence la semaine dernière lors de ce sommet, dont Lise Payette, ex-ministre péquiste et chroniqueuse au Devoir, et Martine Desjardins, figure médiatique de la crise étudiante de 2012 et ex-candidate du PQ dans Groulx, étaient les porte-étendard. L’événement, qui devait être une célébration collective, a été perçu comme sélectif et peu porté par une réelle démarche de mobilisation, affirme la lettre.

Des militantes auraient en sus exprimé un certain malaise face au parti pris politique de l’événement, que certaines jugeaient « teinté politiquement ».

Enfin, la lettre déplore au passage les récentes bourdes de la ministre Lise Thériault qui, la semaine dernière, se réclamait d’un féminisme individuel. Un féminisme qui, en plus de refuser de se nommer clairement, laissait supposer que l’avancement des femmes dépend d’un « leadership féminin », et non d’un effort collectif ou de la responsabilité de l’État.

Une rencontre rassurante

Par ailleurs, les associations réunies au sein du Collectif du 8 mars se sont montrées lundi « rassurées » sur le fait que la ministre de la Condition féminine, Lise Thériault, pourra « porter la voix des femmes » dans plusieurs dossiers cruciaux pour l’avancement des droits des femmes. La ministre avait déclenché une tempête la semaine dernière en disant ne pas « être féministe ».

Malgré tout, au terme d’une rencontre d’une heure avec la ministre, le Collectif a jugé que celle-ci « était très bien préparée » et s’est engagée à défendre plusieurs de leurs revendications. « Nous sortons d’une rencontre somme toute hyperpositive », a déclaré Mélanie Sarazin, présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et porte-parole de ce regroupement qui rallie une dizaine d’associations syndicales représentant plus de 700 000 femmes.

Le Collectif s’est toutefois montré déçu des réponses obtenues en ce qui a trait à la bonification des services de garde publics et au maintien d’un programme de retrait préventif des travailleuses enceintes avec pleine compensation, autant d’enjeux pour lesquels la ministre Thériault a défendu la ligne prônée par son parti. « Il y a un prochain budget où l’on verra si la condition des femmes compte pour le gouvernement, a dit Louise Chabot, présidente de la CSQ, membre du Collectif. Lors du dernier budget, les compressions ont atteint 27 %. On va donner la chance au coureur, mais on va juger l’arbre à ses fruits. »


Féminisme : moins frileux au fédéral

Les députés fédéraux semblent beaucoup moins frileux à se qualifier de féministes que certains de leurs homologues québécois. « Si elle travaille pour l’équité entre les sexes, je dirais qu’en dépit de l’étiquette, elle est féministe », a lancé la ministre fédérale de la Condition féminine, Patty Hajdu. « Je suis moi-même un féministe. Et je crois que nous avons besoin de nous assurer d’avoir l’équité salariale, l’égalité des sexes », a insisté le premier ministre Justin Trudeau lors d’une table ronde avec le Huffington Post. Pour le conservateur Gérard Deltell, dans la mesure où on parle d’égalité des sexes, il se dit « bien entendu » féministe. Même son de cloche du côté du néodémocrate Alexandre Boulerice : « Regardez, ça a sorti tout seul : je suis féministe », a-t-il ironisé. « Ça fait partie de ma définition du rôle principal d’un social-démocrate, et j’oserais dire, de toute personne qui est active en politique », a affirmé son chef Thomas Mulcair. La ministre Mélanie Joly a elle aussi affirmé ses convictions féministes.
13 commentaires

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  • Jean Lapointe - Abonné 8 mars 2016 06 h 30

    Les femmes ne sont-elles pas aussi des citoyennes?

    «Des militantes auraient en sus exprimé un certain malaise face au parti pris politique de l’événement, que certaines jugeaient « teinté politiquement.» (Isabelle Paré)

    Il est où le problème ? Les femmes ne sont-elles pas aussi des citoyennes?

    D'ailleurs n'adoptente-elles pas un biais politique elles aussi?

    En fait ce qu'elles semblent vouloir dire c'est qu' elles sont opposées à l'indépendance du Québec et à la laïcité de l'Etat telle que la conçoit le Parti québécois.

    Q'elles disent donc les choses clairement au lieu de laisser entendre que ce serait là des idées passéistes et au lieu de jouer les pures et les «plus modernes» que les autres.

    C'est du «Québec bashing» comme on dit.

    Il y a heureusement beaucoup de Québécois qui eux et elles ne considérent pas comme passéistes l'indépendance du Québec et la laicité de l'Etat. Bien au contraire.

    C'est être plutôt d'avant-garde à leurs yeux.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 8 mars 2016 07 h 55

    Le féminisme est un mouvement politique

    Le but initial du féminisme a été de donner une identité légale aux femmes et de lui permettre d'exister en tant qu'individu et de prendre contrôle de sa destinée. Or, quelle est la religion qui renit ces droits aux femmes au 21e siècle?

    Toutes les femmes, de toutes origines, doivent se rallier pour empêcher ces dogmes d'être institutionnalisés, comme c'est le cas dans tous les régimes théocratiques. Féministe n'est pas qui veut. Féminisme et religion (pour ne pas la nommer, est un oxymore. Point barre, et agit comme un frein puissant sur l'évolution du mouvement en Occident.

  • Dominique Cousineau - Abonnée 8 mars 2016 08 h 45

    Toutes les voix doivent être entendues, certes...

    ...mais pour la FFQ, doivent-elles toutes dire la même chose? La FFQ accepte-t-elle les voix dissidentes en son sein? On se rappelle qu'il n'y a pas si longtemps, la FFQ a exclu de ses tables de discussion des femmes dont le discours ne cadrait pas avec le concept de "laïcité ouverte" dont elle fait la promotion. Après cela, comment s'étonner que ces voix aillent se faire entendre ailleurs.

    Et maintenant, ce crachat gluant sur l'initative des femmes qui ont tenu ce sommet il y a quelques jours... "Cheap shot"

  • Johanne St-Amour - Inscrite 8 mars 2016 09 h 00

    Une intersectionnalité qu'on veut imposer de force

    Ce que ces femmes ne disent pas, c'est que la FFQ tente d'imposer de force l'analyse intersectionnelle à ses membres depuis quelques années. Aucune place pour le féminisme radical (de racine, soit contre le patriarcat). L'an passé, un sondage a même été fait afin de vérifier l'«imprégnation» de cette analyse au niveau des membres et d'accélérer l'imposition d'une vision.

    Les revendications féministes ont toujours été portées par la base aux représentantes afin que ces représentantes défendent ce que la base jugeait essentielle pour toutes les femmes. Maintenant, on assiste à une imposition par le haut à la base!

    Et surtout les féministes qui adhèrent à l'analyse intersectionnelle ne défendent absolution pas l'abolition de la prostitution et la laïcité (elles veulent imposer une laïcité dite «ouverte» aux religions qui elles sont fermées à un vivre ensemble qui ne soit pas teinté par des dogmes de religions rétrogrades). Et la prostitution et les religions sont deux éléments importants de l'existence du patriarcat, de la discrimination envers les femmes.

    Il n'est demandé à aucun autre groupe que le groupe féministe de TOUT défendre! On ne demande pas aux associations pour les personnes avec handicaps de défendre plus particulièrement les femmes parce qu'elles vivent des discriminations parce qu'elles sont des femmes. Même chose pour les groupes qui défendent les personne noires, les personnes LGBT et autres. Et pendant ce temps-là on fait fi des ravages de la prostitution et des religions sur les femmes. Et on fait moults reproches aux femmes blanches, sans handicap, hétérosexuelles et qui ont un niveau de vie acceptable.

    Les féministes ont toujours été solidaires des femmes qui vivaient des problématiques qui ne rejoignaient pas l'ensemble des femmes, mais l'intersectionnalité est en train de diviser gravement ce mouvement!

    • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 8 mars 2016 11 h 16

      Excellent commentaire!

    • Jacques Patenaude - Abonné 8 mars 2016 16 h 02

      Il faut effectivement constater que ce point de vue amène ces partisans et partisanes à une défense de position religieuses franchement réactionnaires. En tout cas des religions pas moins réactionnaires les religions évangélistes radicales de droite.

  • Hélène Paulette - Abonnée 8 mars 2016 10 h 00

    Déplorable!

    Assez paradoxal que vous affirmiez que "Le féminisme doit être le résultat d’un tel travail collectif"(votre texte in LeDevoir) et que vous accusiez certaines d'être "teintées politiquement"... alors que votre jupon dépasse tellement! Permettez-moi de vous faire remarquer que traditionnel ne veut pas dire dépassé et que d'accuser ne permet pas de rassembler.