De la flânerie comme acte de résistance

Flâner reste une belle façon d’apprivoiser la ville, si intimidante puisse-t-elle paraître aux premiers abords.
Photo: iStock Flâner reste une belle façon d’apprivoiser la ville, si intimidante puisse-t-elle paraître aux premiers abords.

Ce texte s’inscrit dans la série « Un hiver avec Félix Leclerc » qui, jusqu’au 21 mars prochain, explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’oeil à l’artiste. Aujourd’hui, la flânerie comme acte de résistance sur la musique des mots du « Calepin d’un flâneur ».

Ennoblie par les textes de Baudelaire et de Benjamin, la figure du flâneur a fleuri à contre-courant. Jamais pourtant elle n’aura paru aussi en décalage avec son époque que dans nos sociétés obnubilées par le rendement et la disponibilité absolue au travail et aux autres. Flâner serait-il devenu dépassé, voire impossible, en 2016 ?

Anachronique, le flâneur l’est assurément, répond David Le Breton, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg. « Le temps n’est plus au goût de vivre, mais à la nécessité de légitimer son existence. » Et tant pis pour la contemplation, la rêverie ou la curiosité. « Il suffit de regarder un trottoir ou une terrasse de café pour voir une immense majorité de passants ou de clients les yeux rivés sur leur portable, et non plus sur le monde environnant. Seuls une poignée de résistants regardent autour d’eux et refusent que les écrans absorbent leur vie. »

La société elle-même réprime le défaut d’implication dans le travail et dans la responsabilité, surtout chez ceux qui sont en âge d’être productifs, rappelle l’écrivain André Carpentier dont Moments de parcs, le troisième tome de sa trilogie du flâneur montréalais, paraîtra l’automne prochain, chez Boréal. « Un retraité flânant dans un centre commercial ne sera pas inquiété, mais un jeune qui est réputé être à l’école ou au travail sera jugé et tracassé par les forces de la bien-pensance. En ce sens, il est vrai que la flânerie a toujours été déplacée par rapport au comportement dominant de son époque. Et c’est justement là sa vertu. »

Flâneries 2.0

Plutôt que de sortir et marcher, plusieurs préfèrent se perdre dans le Web en surfant d’un site à l’autre. Peut-on y voir une forme de flânerie dématérialisée ? Le sociologue David Le Breton en doute. « La flânerie, dans sa royauté, implique le corps, la sensorialité, les émotions, la curiosité, elle est une posture créative devant le monde qui laisse des traces de mémoire, suscite des rencontres. » L’errance sur le Web, elle, dissout la présence dans une sorte de transe qui ne laisse aucune trace de mémoire, fait-il valoir. « Ce sont des manières modernes de disparition de soi. » L’écrivain André Carpentier ne partage pas tout à fait cette vision. Certes, naviguer sur Internet ne remplace pas la marche « qui met le corps en coprésence avec l’espace collectif ». Mais les réseaux sociaux permettent le « partage d’expériences flâneuses, par la diffusion de textes, de photos, de vidéos d’œuvres graphiques, de captages sonores qui rassemblent des flâneurs de tous les coins du monde autour de l’idée d’une meilleure conscience de son milieu. » Le flâneur est alors présent au monde et à autrui. « N’est-ce pas ce que signifie habiter une ville ? »

La flânerie, dans son sens le plus pur, est un acte de création qui engage à la fois le corps et l’esprit. Alors que le badaud se contente de passer sans toucher ni être touché, le flâneur, lui, marche dans un état d’éveil constant. Cette force est aussi son talon d’Achille dans un monde qui organise jusqu’à ses loisirs, poursuit le professeur associé au département de création littéraire de l’UQAM. « Flâner ne semble pas de l’ordre d’un exercice ; ce n’est pas cardio, ça ne gonfle pas les muscles, ne fait pas fondre le surplus de graisse. La flânerie agit dans un registre non comptabilisable. »

En cela, la flânerie peut être carrément subversive, croit David Le Breton qui a notamment signé Éloge de la marche et Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, tous deux publiés chez Métailié. « La flânerie déroge aux principes de vitesse, de rendement, d’utilité, de profit, de disponibilité, etc. qui hantent nos sociétés contemporaines. Elle ouvre ainsi une dissidence dans les valeurs néolibérales qui nous régissent. »

Tare ou appel d’air ?

Pas étonnant que la flânerie soit alors perçue comme une tare sociale que l’on peut condamner à travers divers règlements régissant la paix et l’ordre. Le vocabulaire québécois a même forgé un mot, flânage, pour distinguer le marcheur socialement acceptable de celui qui gêne, résume André Carpentier. « La société craint les extrêmes que représentent aussi bien ceux qui restent immobiles dans un lieu public que ceux qui y rôdent sans cesse. » Au point où des citoyens de la Ville de Québec ont dû protester contre un règlement interdisant de flâner, rappelle-t-il. « Ce qui est en jeu dans ce genre de débat, c’est le droit de chacun d’occuper l’espace public, y compris les sans-abri que notre société fabrique. »

Outre la réglementation municipale, la structure tentaculaire des villes et ses nombreuses scarifications (zones de travaux, espaces clôturés, autoroutes bétonnées, etc.) peuvent décourager la flânerie. Les lieux de prédilection du flâneur (cafés, parcs, places publiques, etc.) sont en effet « desservis par des des réseaux de circulation qui ne sont pas toujours aménagés pour les familles ni des plus sécuritaires pour les citoyens, surtout pour les femmes et les enfants », poursuit l’auteur de Ruelles, jours ouvrables et d’Extraits de cafés.

Dans Mégapolis. Les derniers pas du flâneur paru chez Stock, la sociologue Régine Robin posait crûment la question : la flâneuse a-t-elle une place dans les quartiers chauds de New York, de Londres ou de Tokyo ? Cela lui est très difficile, convient David Le Breton. « En Europe, des recherches montrent que les équipements collectifs sont souvent squattés par les garçons qui harcèlent les filles qui passent trop près. Il est essentiel de souligner cette inégalité qui est aussi celle de la marche ou du voyage. »

Le sociologue n’est pas prêt à sonner le glas du flâneur (ou de la flâneuse) pour autant. Chaque flâneur possède une définition différente de la même ville, pense David Le Breton. Cette géographie intime, qui se construit au fil des pas, peut même se poser comme un refuge devant la fureur du monde. « Il y a des manières douloureuses de lâcher prise et de disparaître : dépression, burn-out, fatigue », énumère le sociologue. Et puis il y a l’appel d’air de la marche et la flânerie qui, loin d’être subies, sont choisies et cultivées celles-là.

André Carpentier croit lui aussi que le flâneur a toujours sa place en 2016. Flâner reste une belle façon d’apprivoiser la ville, si intimidante puisse-t-elle paraître aux premiers abords, fait-il valoir. D’autant qu’il y a chez le flâneur « une lenteur qui contribue à faire venir l’espace urbain à la lisibilité. C’est en ce sens que la flânerie incite à habiter davantage ».

Leçons de flânerie

Paru d’abord en 1961 chez Fides, Le calepin d’un flâneur est le premier de quatre recueils qui rendent compte de la pratique de la maxime par Félix Leclerc. Il y fait parler les mots dans une forme condensée qui n’est pas sans rappeler ses chansons, tout en appelant à la contemplation, à la poésie, à l’errance, à la liberté. En voici quelques extraits.

« Quand c’est intéressant, ce n’est pas payant. Quand c’est payant, c’est ennuyeux à faire. Alors, quêteux heureux ou monsieur malheureux ? »

« La vie. On se lève, on part au pas, puis au trot, puis au galop, puis au trot, puis au pas, puis on se recouche. »

« Abuse du présent. Laisse le futur aux rêveurs et le passé aux morts. »

« On vit dans une société où les gens libres (qui font ce qui leur plaît) sont devenus des curiosités. Pourquoi ? Parce que la mode est de se caser au plus tôt, par peur du risque et de l’aventure, se mettre à l’abri dans une petite prison jusqu’à la fin de ses jours. La civilisation commence par des pionniers et finit par des prisonniers. C’est pourquoi le rêve, le hobby, l’alcool, l’espérance ont tant de fidèles en 1961. »

4 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 7 mars 2016 07 h 36

    Le flâneur apprivoise peut-être un peu le sens de la vie?

    Un très bon texte sur la flânerie. Certainement l'un des péchés mignons que j'aime le plus, autant chez moi que chez les autres. Temps qui ne pèse rien, mais dont la valeur n'a pas de prix.

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 7 mars 2016 08 h 39

    Merci

    Merci pour ce texte. Il me touche beaucoup. De nature plutôt lente ( ce qui ne veut pas dire que je ne sais pas être performant) , de plus mon plus jeune âge j'apprécie les tempêtes de neige car elles ralentisssent tout le monde et souvent nous voyons les gens s'entraider.

    Le fait de vivre avec tous ces sens devient un défi de plus en plus grand dans un monde régit par l'intellect et la performance. Parfois j'ai cette impression que les gens ne prennent plus le temps d'intégrer leurs sens aux différentes activités qu'ils exécutent. Un exemple flagrant :à regarder les gens conduire leurs automobiles n'avons nous pas l'impression d'assister à une course ? Plus les gens sont pressés plus le temps pour les civilités s'efface, nous devenons impatient et nous n'avons pas de temps à perdre

    Vraiment le texte ci-haut redonne une lettre de noblesse à l'expression " quête de sens "

  • Colette Pagé - Inscrite 7 mars 2016 09 h 53

    Flâner un art de vivre qui se perd !

    La flânerie cet art de vivre. Ne rien faire que réfléchir au temps qui passe en s'inspirant de ces mots si justes : « Abuse du présent. Laisse le futur aux rêveurs et le passé aux morts. »

  • Denis Paquette - Abonné 7 mars 2016 10 h 40

    La terre ne nous impose-t-elle pas son rythme?

    Flaner, n'est il pas se réapproprier son temps, meme si ce n'est que pour de courte périodes , notre tete et notre corps n'en ont ils pas besoins, en fait ca m'apparait la chose la plus importante, est ce que les anciens meme s'ils travaillaient tres fort ne savaient-ils pas cela, enfin, c'est ce que j'ai appris de mes parents, savoir reconnaitre la biorytmique qui nous habite, n'est ce pas la première des sagesse, les anciens avaient l'avantage de posséder des animaux, combien de fois ai-je entendu des oncles me dire les vaches donnent de meilleur lait si on les laissent tranquilles, mon maitre est actuellement mon chat, Felix a toujours été un homme de la terre, dommage que nous le sommes de moins en moins