Une halte pour les passagères

Les passagères ont chacune leurs raisons de se réfugier à Passages. <em>«On est des mamans aimantes, on les accueille comme elles sont»</em>, souligne la directrice Geneviève Hétu, debout à l'arrière, entourée de trois passagères, d'une intervenante et de la professeure de danse de l'atelier donné le jour de notre visite.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les passagères ont chacune leurs raisons de se réfugier à Passages. «On est des mamans aimantes, on les accueille comme elles sont», souligne la directrice Geneviève Hétu, debout à l'arrière, entourée de trois passagères, d'une intervenante et de la professeure de danse de l'atelier donné le jour de notre visite.

Elles y débarquent le jour, ou en pleine nuit, souvent sans s’annoncer. En crise, intoxiquées, leregard effaré, parfois le visage tuméfié… Elles n’ont nulle part où aller. Pour quelques heures, voire quelques semaines, la maison Passages offre le gîte à des jeunes femmes âgées de 18 à 30 ans pour qu’elles puissent se reposer. « On est la première porte après la rue », lance Geneviève Hétu, directrice générale depuis huit ans de cet organisme communautaire.

Coquette résidence perdue dans le dédale des rues étroites du centre-ville de Montréal, Passages peut accueillir gratuitement 16 « passagères » dans de petites chambres pour deux personnes. C’est la seule maison de répit pour jeunes femmes itinérantes : les autres refuges pour jeunes dans la rue (Le Bunker, Pops, Auberges du coeur, etc.) sont mixtes ou font davantage de la prise en charge.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les intervenantes écoutent Niky.

« Nous, on leur offre la possibilité de juste vivre ce qu’elles ont à vivre et de rebondir », explique Mme Hétu, qui porte à bout de bras cet organisme communautaire d’une vingtaine d’employés. « Moi, si je ne vais pas bien et que j’ai envie de me rouler en boule, j’ai juste envie que ma mère vienne me flatter dans le dos. Je pense que c’est comme ça qu’elles nous voient. On est des mamans aimantes, on les accueille comme elles sont. »

Ici, pas de morale ou de contrôle. Bien sûr, quelques règles de base évidentes : pas d’armes ni de violence, et les cellulaires sont déposés dans une armoire fermée avec les pipes, les seringues et les médicaments. Les jeunes femmes ne demeurent pas moins libres de leurs mouvements, pour peu qu’elles préviennent lorsqu’elles partent pour de bon. Elles peuvent même passer la nuit dans la rue. « Elles peuvent continuer de consommer à l’extérieur. Il y a des filles qui font des clients de soir. On n’est pas là pour les en empêcher. »

Les passagères ne sont jamais complètement laissées à elles-mêmes, insiste Geneviève Hétu. Elles se voient assigner une intervenante à qui elles peuvent parler et demander de l’aide au besoin. Une autre a la tâche de les accompagner pour des sorties à l’extérieur, à l’hôpital, à la clinique d’avortement, au bureau d’aidesociale. Elles ont même accès à des ateliers de danse, de théâtre, de jardinage.

Comme à la maison

Dans la petite cuisine du sous-sol, Cindy (nom fictif) mange goulûment. Entre deux bouchées, elle peste contre le gouvernement et ceux qui jugent les prestataires d’aide sociale. Décrocheuse sans le sou, la jeune transgenre admet avoir recours à des moyens plus ou moins légaux pour pouvoir « arriver à la fin du mois ». Ses journées ? Elle les passe à se chercher à manger « dans une ressource », à quêter pour s’acheter des cigarettes et à flâner à la bibliothèque, pour l’accès gratuit à Internet et aux livres. Elle vient à la maison Passages lorsqu’elle perd son logement qu’elle n’arrive plus à payer, mais surtout, pour ne pas « dormir au frette ». « Et la bouffe est bonne. C’est le petit plus », dit-elle avec un sourire timide. « Pour moi, ici, c’est comme une maison. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les passagères ont chacune leurs raisons de se réfugier à Passages. « On est des mamans aimantes, on les accueille comme elles sont », souligne la directrice Geneviève Hétu, entourée des intervenantes.

Toxicomane repentie — la drogue ne fait plus bon ménage avec son anxiété —, Vanessa (nom fictif) profite de son séjour pour se « revirer de bord ». Elle n’était plus bien dans son logement avec son ex, à qui elle a laissé à contrecoeur ses deux chiens, trois chats, ses rats. Après avoir dormi quelques nuits dans des refuges pour jeunes et une autre dans une tente plantée devant une église de la rue Ontario, elle a abouti à Passages en attendant de commencer un nouveau boulot en usine. « Je me repose, je fais ma petite affaire. »

Les passagères ont chacune leurs raisons de venir se réfugier ici. Il y a celles qui ont trop consommé, les filles qui fuient la violence du foyer ou qui ont eu le coeur brisé par un pimp beau parleur du métro Berri, celles qui entendent des voix dans leur tête, celles des centres jeunesse qui, à 18 ans, doivent retourner dans une famille qui ne les reconnaît plus. « Elles viennent tout simplement dormir », souligne Geneviève Hétu. Ce sont parfois les policiers qui viennent les reconduire à la porte, et même les gars des gangs de rue. « Ils disent qu’une fille a engueulé des clients parce qu’elle avait trop consommé, la chicane pogne et ils nous l’amènent. »

De plus en plus de jeunes immigrantes qui vivent del’instabilité chez elles se présentent aussi à Passages. « Certaines filles ne veulent pas demander de l’aide à leur communauté pour ne pas être marginalisées, alors elles disent qu’elles sont dans un appartement et continuent d’aller à l’école ou à l’église », constate la directrice. Mais les séjours sont de plus en plus courts et ponctuels. Avec le nouveau CHUM et le Quartier des spectacles, le centre-ville change. La clientèle de Passages se déplace vers l’est, constate l’intervenante Myriam Thiffault-O’Narey. « Avant, on voyait plus de femmes qui consommaient ou dans la rue. Elles revenaient souvent. Mais là, on voit plus d’immigrantes. On les voit une fois et elles ne reviennent plus. »

N’empêche, les besoins sont toujours là, et les ressources, qui ne sont pas indexées, s’amenuisent : le budget par tête pour trois repas par jour se réduit à 5,50 $ et il n’y a désormais plus qu’une seule intervenante de nuit. C’est que le gouvernement tend nouvellement à privilégier les organismes qui ont comme priorité le soutien au logement à plus long terme. Ce que Passages fait en partie. Cela n’empêche pas l’organisme d’être dans le rouge depuis quelques années et de fermer ses livres avec 100 000 $ de déficit.

Gagner la confiance

Même pour plus de sous, Passages ne veut pas changer sa vocation. L’organisme tient à son approche plus libre et non moralisatrice. « Pour les femmes, c’est très infantilisant de se faire punir. Ce sont des adultes. On veut qu’elles se sentent bien et qu’elles finissent par nous parler et avoir confiance. Sinon, on ne pourra pas bien les aider », dit Geneviève Hétu. Quitte à laisser partir une femme battue avec celui qui la frappe, même si c’est difficile. « De toute façon, ce n’est pas parce qu’on lui dit de ne pas y aller qu’elle va nous écouter », soutient Myriam Thiffault-O’Narey.

Certains pourraient être choqués d’une approche aussi peu intrusive pour ces femmes en détresse. Mais les intervenantes de Passages y croient. « Certaines ont commencé à consommer ou à se prostituer alors qu’elles étaient mineures. On ne les sort pas comme ça d’un milieu », croit Geneviève Hétu.

Elle a un certain malaise avec l’approche uniforme du gouvernement ou des centres jeunesse « qui décident de barrer leurs portes ». « Il n’y a pas qu’une façon de faire », dit-elle en se référant aux récents cas de disparitions de jeunes filles mineures qui ont secoué le Québec. Il faut y aller au cas par cas. « Nous, on comprend qu’on n’a qu’une miniplace dans leur vie. Une femme qui va en désintox à l’extérieur de la ville, quand elle revient, si elle n’a pas de réseau, elle va aller retrouver sa gang au métro Berri et rechuter. L’effet de groupe est fort », note-t-elle. « Pour une fille en centre jeunesse ou qui n’est pas bien dans sa famille parce qu’elle a été victime d’abus, la rue peut devenir un lieu relativement sécuritaire. On a tendance à l’oublier. Il faut être là pour elles. »


Passages en chiffres

Nombre de passagères : 238
Nombre de lits disponibles : 16
Âge moyen : 22 ans
Durée moyenne de séjour : 20 jours
Passagères…
ayant une origine autre que canadienne : 25 % (en hausse)
sans revenus ou bénéficiant de l’aide sociale : 75 %
ayant été victimes de violence conjugale : 66 %
ayant rapporté une agression sexuelle : 10 %

Source : Rapport annuel de Passages 2014-2015
1 commentaire
  • Hélène Gervais - Abonnée 6 mars 2016 07 h 11

    Les laisser libres ....

    ce sont des femmes majeures après tout. Les centres jeunesse sont là pour les mineures. Que ces femmes puissent y trouver refuge et peut-être essayer d'envisager une autre vie, au moins il y a cette ressource pour elles. Espérons que le centre pourra continuer de fonctionner.