Les jeunes filles font fi des mythes

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Fille et mère, Fatima et Ana Radics ont d’ailleurs fait leur formation en génie à Polytechnique, avant de devenir membres de l’Ordre des ingénieurs du Québec et d’obtenir des emplois chez Hydro-Québec.
Photo: Alexandre Mathieu Fille et mère, Fatima et Ana Radics ont d’ailleurs fait leur formation en génie à Polytechnique, avant de devenir membres de l’Ordre des ingénieurs du Québec et d’obtenir des emplois chez Hydro-Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il se trouve de plus en plus de filles à se tourner vers l’un des 12 programmes ou spécialités du génie dans le cadre de leur parcours universitaire. Tout indique que les femmes ingénieures occuperont en plus grand nombre le marché du travail au cours des prochaines décennies. Chez Hydro-Québec, une mère et sa fille exercent déjà cette profession.

L’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) indique que 13,7 % de ses membres (61 134) étaient des femmes en date du 18 février 2016 ; en 1993-94, ce pourcentage était tout au plus de 6,5 %. En fait, le pourcentage du nombre de femmes qui adhèrent à l’Ordre ne cesse d’augmenter, mais de façon plutôt faible.

Une pareille statistique risque de ne plus tenir la route bien longtemps si le regard se pose sur les cohortes étudiantes actuelles. En 2014, les femmes comptaient pour près de 18 % des étudiants inscrits à des programmes de premier cycle en génie dans les universités québécoises. Du côté de Polytechnique Montréal, les inscriptions féminines au baccalauréat représentaient 27 % de la clientèle à l’automne 2015 ; en ajoutant à cette donnée les inscriptions aux cycles supérieurs, il y avait au total à Polytechnique 26 % d’étudiantes en génie.

Ingénieure chez Hydro-Québec depuis 1998

Mère et fille, Ana et Fatima Radics, ont d’ailleurs fait leur formation en génie à Polytechnique, avant de devenir membres de l’Ordre des ingénieurs du Québec et d’obtenir des emplois chez Hydro-Québec. La première détient une maîtrise et l’autre, un baccalauréat. D’origine hongroise, les Radics sont arrivés de Roumanie au Québec en 1996.

Madame Radics se remémore avec beaucoup d’émotion dans la voix le premier emploi qu’elle a obtenu au Québec, après avoir appris cette langue « difficile » qu’est le français, et après avoir réussi à concilier études/travail/famille avec l’appui de son mari, lui-même ingénieur. À force d’acharnement, elle obtiendra sa maîtrise et, après avoir rempli les formalités requises, elle finira par adhérer à l’OIQ. À la suite d’un stage d’études au printemps 1998, elle décroche un emploi chez Hydro-Québec quelques mois plus tard à titre d’ingénieure électrique, division de l’équipement, où elle fait toujours partie de la même équipe : « Je réalise notamment des études préliminaires, des études d’avant-projet. Je m’occupe d’ingénierie de détail pour la construction et la réfection de postes existants ; on parle ici de postes de transformation à haute tension sur le réseau d’Hydro-Québec. »

Elle se souvient qu’à l’époque il y avait très peu d’étudiants à la maîtrise : « On était une bonne douzaine tout au plus et, de ce nombre, j’étais la seule fille. On peut dire aussi que j’ai été très bien acceptée comme femme quand je suis entrée chez Hydro en 1998 ; mais je dirais que ma présence suscitait beaucoup de curiosité parce que la plupart des ingénieurs étaient des hommes ; on me posait bien des questions sur ma motivation à choisir un métier plutôt hors-norme et non conventionnel pour une femme. » Elle retient surtout cet aspect du traitement qui lui a été réservé : « Les gens ont été très accueillants et j’ai toujours dit que j’ai réussi dans la vie grâce à toutes ces personnes qui m’entourent. »

Ana Radics est aussi la mère de Fatima, qui est à la fois ingénieure et auteure-compositrice-interprète professionnelle. Elle parle de sa fille unique qui a suivi ses traces tout en laissant libre cours à ses talents artistiques : « On n’est pas tout à fait pareilles et c’est pourquoi il a été nécessaire qu’on prenne des moments de réflexion dans la vie pour voir quels étaient ses champs de compétence et ses points les plus forts, dans le but de savoir vers quel domaine elle devait s’orienter. » La mère a servi de conseillère.

Fatima se trouvait devant un choix difficile en optant pour la science : « Elle est vraiment forte de ce côté et il aurait été dommage qu’elle gaspille ces capacités intellectuelles-là. Ingénieure, c’est un très beau métier, et en même temps, avec sa musique, elle peut s’épanouir sur scène. » Ana Radics n’est pas peu fière de voir que sa fille est heureuse et épanouie en menant de front deux carrières aux antipodes l’une de l’autre.

Sa fille, ingénieure et artiste

Fatima Radics, ingénieure en génie électrique de profession elle aussi, oeuvre du côté de TransÉnergie, la division du transport chez Hydro-Québec. Elle résume ses fonctions : « Je travaille pour la protection du réseau électrique. Dans un laboratoire d’automatisme, on se livre à des essais en temps réel sur des relais de protection installés sur le réseau. »

Pourquoi avoir opté pour une telle carrière en science ? Il y a le fait que ses deux parents sont des professionnels en génie, mais elle reconnaît aussi « qu’elle a grandi dans un milieu très structuré, très organisé. Mais je ne sais pas très bien d’où me vient le côté artistique, qui est aussi très prononcé chez moi. Par contre, j’ai toujours bien réussi à l’école et j’ai toujours aimé les mathématiques ».

Après des études à Face (une école publique primaire et secondaire de la CSDM tournée sur les arts) et, par la suite, en sciences au collège de Maisonneuve, elle se tourne vers le génie à Polytechnique Montréal d’où elle obtient son diplôme en décembre 2009 (baccalauréat). Après avoir effectué deux stages chez Hydro-Québec durant son baccalauréat, elle postule pour un poste en protection et obtient l’emploi en mars 2010.

Et quelque 10 ans après sa mère, quel accueil reçoit une femme ingénieure en milieu de travail ? « Je dirais qu’il y a des réticences, mais chez Hydro on est chanceux parce qu’on se trouve dans un environnement de travail vraiment très équitable où c’est tolérance zéro envers la discrimination. Par contre, même si je ne suis pas très exposée à la controverse, il m’arrive d’avoir à faire valoir davantage mon point de vue en tant que femme, mais c’est une chose minime. »

Elle souscrit au concept voulant que la profession demeure fondamentalement la même d’une génération à l’autre ; les changements ou l’évolution sont d’ordre technologique : « Quand je regarde le fonctionnement de mon équipe il y a quelques années, il est certain que les simulations se déroulaient avec des équipements analogiques alors que maintenant, tout est fait à l’ordinateur. » Le laboratoire où elle évolue a subi de profondes transformations.

Et il sera aussi longuement question de carrière artistique avec celle qui a commencé à chanter à l’âge de six ans… Mais il s’agit là d’une tout autre histoire.


Mars, Mois national du génie

Durant le mois de mars, considéré comme le Mois national du génie au Canada, quelque 500 activités de promotion de la profession se déroulent à travers le pays. L’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) s’efforce notamment à cette occasion de sensibiliser les jeunes filles à la science. Durant cette période, huit de ses 11 comités régionaux bénévoles, voués tout au long de l’année à la promotion de la profession, à son développement et au réseautage, sont particulièrement actifs. Le comité montréalais soulignera pour sa part la Journée internationale de la femme en présentant, le samedi 12 mars, deux événements qui abordent la question « des femmes dans le domaine des sciences et du génie ». Le premier est associé au duo « filles et sciences »(événement annuel gratuit tenu dans quatre villes, notamment à Montréal, à Québec, à Rimouski et à Sherbrooke) à l’intention des adolescentes de 2e et 3e secondaire pour promouvoir ou pour mousser les carrières en sciences auprès des filles)  : « On installe un kiosque à l’intérieur duquel trois volontaires présenteront un jeu appelé Une place pour toi ; il consiste pour les visiteuses à répondre à des questions afin de tenter de savoir quel type de génie correspond à leur personnalité», indique Nyyaara Mandjee, ingénieure junior et présidente du comité montréalais.Dans le deuxième cas, un groupe de jeunes filles sera invité, toujours le 12 mars, à se rendre visiter une usine dont la propriétaire, Cathy Imbriglio, est une bénévole du comité : « On y fabrique des outils pour tout type de machines et elle leur parlera de la profession d’ingénieure en même temps qu’elle leur fera faire un tour de son usine. »