Tournée sur le consentement dans les cégeps

Martine Letarte Collaboration spéciale
Le rappeur de Montréal-Nord Koriass sera de la tournée.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le rappeur de Montréal-Nord Koriass sera de la tournée.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Koriass, un rappeur de Montréal-Nord, Julie Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme, et Marilyse Hamelin, journaliste indépendante et auteure du blogue féministe La semaine rose. Ce trio improbable parcourra les cégeps de la province en mars et en avril avec leur conférence Sexe, égalité et consentement.

« J’ai grandi en étant programmé pour être un esti de salaud. Pour cultiver et engendrer ce comportement de dominance face à la femme, cette position d’autorité face au sexe féminin, qui sont perpétrés dans nos valeurs de société fondamentales, ancrés dans notre mode de vie et même dans notre humour. Mais je n’ai jamais été comme ça. Parce que je suis gai ? Pantoute. Les filles, je voulais les voir nues et dans mon lit comme n’importe qui d’autre. J’aimais tirer des cheveux et taper des fesses comme n’importe quel autre jeune homme sexué qui a regardé beaucoup trop de porno. Parce que je suis trop gêné ? Non plus ; j’avais un tas d’amies filles, avec qui j’échangeais librement sur plein de sujets, à qui je me confiais et qui me le rendaient. J’ai réalisé pourquoi je n’ai jamais été comme ça. Parce que j’ai toujours vu les filles comme mes égales. »

Cet extrait du texte « Natural Born Féministe », de Koriass, publié dans Urbania l’été dernier détonne dans le discours féministe traditionnel. Il y décrit aussi un viol et toute l’ambiguïté qu’il peut contenir. Cette scène a été vécue par son amie à 17 ans. Son amie devenue sa blonde et la mère de ses deux filles.

« Koriass est très sensible et a réfléchi à ces questions d’égalité, de violence faite aux femmes et de stéréotypes de genre dans lesquels les jeunes hommes et les jeunes femmes sont enfermés ; ce qui est à des années-lumière du stéréotype qu’on peut avoir des rappeurs », indique d’emblée Julie Miville-Dêchene.

La tournée des cégeps s’est organisée rapidement. La présidente du Conseil du statut de la femme échangeait sur Facebook avec une professeure du cégep de Sherbrooke et militante féministe. Julie Miville-Dechêne lui disait qu’elle souhaitait impliquer des hommes dans le combat contre la violence faite aux femmes et pour l’égalité.

« Cette professeure m’a dit que son cégep avait invité Koriass et que la conférence avait été un grand succès », raconte Julie Miville-Dêchene, qui ne connaissait pas cet artiste.

Depuis, elle a assisté au lancement de son disque au Club Soda.

« Ses paroles sont crues, il n’est pas question de dire que c’est un ange, mais je crois que c’est intéressant de s’associer avec ce rappeur connu au Québec, qui a son public. »

À son arrivée à la présidence du Conseil du statut de la femme en 2011, Julie Miville-Dêchene s’est tout de suite positionnée en faveur du développement de stratégies plus inclusives.

« J’ai fait une tournée des groupes de femmes dans la province. Je me rappelle encore que dans une rencontre à Rouyn-Noranda, une dame d’un organisme actif dans la lutte contre la violence faite aux femmes racontait qu’elle avait visité une école un jour accompagnée d’un homme. Elle a vu toute une différence dans la réception des jeunes garçons. Des études scientifiques montrent d’ailleurs que les garçons sont plus influencés par les jeunes hommes que par les femmes. »

Dans les cercles féministes, cette idée n’est pas toujours bien accueillie.

« Cela déclenche des réactions, parce que c’est comme accepter que la parole des femmes n’est pas entendue comme celle des hommes, alors qu’on travaille pour l’égalité, explique Mme Miville-Dêchene. Peut-être. Mais je crois qu’on a fait beaucoup de chemin avec des femmes qui ont porté ce dossier, puis on s’est senti bloqué. Pour continuer d’avancer, ça prend une plus grande mobilisation. Je crois que le plus important, ce sont les résultats. »

La tendance à l’inclusion ne se voit pas qu’au Québec. Par exemple, aux États-Unis, la campagne It’s on US s’est déployée pour tenter de stopper les agressions sexuelles sur les campus. Elle inclut des hommes et des femmes.

Le gouvernement de l’Ontario a aussi réalisé une campagne publicitaire contre la violence et le harcèlement sexuel, qui incite les hommes comme les femmes à dénoncer.

« Cette publicité fonctionne très bien et ça nous en prendrait une aussi au Québec ; ça fait longtemps qu’on n’a pas eu une grande campagne du genre », affirme Julie Miville-Dechêne.

Le cégep, terre fertile

Si le Conseil du statut de la femme a choisi d’investir les cégeps, c’est parce que la présidente s’y est souvent rendue par le passé, particulièrement à la suite du mouvement Agression non dénoncée.

« C’est un lieu intéressant, parce que les étudiants sont adultes ou presque et ils sont moins gênés qu’au secondaire, mais encore à leurs premières expériences », explique Mme Miville-Dechêne, mère de deux adolescents.

Toujours en suivant sa stratégie inclusive, elle a toujours essayé de se présenter dans les cégeps avec une femme plus jeune.

« J’ai 56 ans, je suis une figure d’une autre génération pour ces jeunes, dit-elle. Il y a des choses que je ne peux pas dire ; ça passe mieux avec une fille plus jeune. »

D’où l’importance de la présence de la blogueuse Marilyse Hamelin.

« J’ai un blogue féministe, je veux rejoindre les jeunes, faire adhérer les garçons, démystifier les agressions sexuelles en utilisant des termes crus et expliquer ce qu’est le consentement, affirme Marilyse Hamelin. Ça peut avoir l’air niaiseux, mais ça ne l’est pas. C’est complexe et les jeunes tombent souvent des nues lorsqu’on leur explique. Plusieurs sont englués dans les stéréotypes de genre. »

Elle constate par exemple le mythe tenace de l’érotisation du refus.

« Lorsqu’une fille dit non, bien des jeunes trouvent ça excitant, dit-elle. Ils voient ça comme un terrain à conquérir. Puis, le consentement, ce n’est pas juste une absence de non. C’est la présence d’un oui. C’est ça, du sexe égalitaire. »

Concrètement, le trio souhaite que chaque jeune qui sort de la conférence comprenne mieux ce qu’est le consentement et qu’il s’assure de toujours aller le chercher.

« Ce que nous voulons finalement, c’est prévenir des agressions », affirme Marilyse Hamelin.

Les conférences Sexe, égalité et consentement se déroulent le midi et tous les étudiants des cégeps y sont conviés. La tournée démarre le 8 mars au cégep Ahuntsic et se rendra jusqu’à Gaspé.