Sexe déviant, sexe payant

Le sexologue et psychothérapeute Yves Paradis
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le sexologue et psychothérapeute Yves Paradis
Fugues d’adolescentes, club social de pédophiles, prostitution juvénile : la sexualité et sa domination font les manchettes jusqu’à n’en pouvoir plus. Elles sont renommées Tania, Lorie ou Leyla et elles apparaissent dans des listes où on les dit coquines, espiègles, adolescentes, pures. Dans cet univers, elles n’existent que pour l’argent. Et pour les clients.
 

Le sexe qui normalise les vices et qui rassasie les déséquilibres, le sexe illégal, le sexologue et psychothérapeute Yves Paradis y est confronté tous les jours. Dans les séances de thérapie qu’il anime, il défait les illusions. Non, ces enfants ne sont pas « que des pixels ». Non, cette fillette nue ne sourit pas parce qu’elle a du plaisir. Et non, cette adolescente n’est pas assez « mature » pour avoir des relations sexuelles avec un adulte.

Depuis qu’il a mis sur pied le Centre d’intervention en délinquance sexuelle de Laval (CIDS), en 1997, Yves Pardis défait les croyances. « Si tu crois que tu éduquais l’enfant en le touchant sexuellement ; si tu crois que ce n’est pas grave parce qu’il n’y a pas eu de pénétration… appelle-nous, car tes pensées favorisent les abus sexuels », lit-on sur le site Web de son organisme.

Le sexologue le dit d’entrée de jeu : il ne défend pas les abuseurs d’enfants, pas plus qu’il ne les conforte dans leur comportement. Il est conscient que, « du point de vue de la société », ça semblerait plus « winner » de travailler avec les victimes. Mais les abuseurs et les abusés, qui n’existeraient pas l’un sans l’autre, ont tous deux besoin d’être pris en charge, affirme-t-il.

« Le meilleur moyen de travailler sur un phénomène, c’est de travailler sur l’ensemble d’un phénomène, et non juste d’un côté », explique Yves Paradis, quand on le rencontre dans les bureaux anonymes du CIDS, un jour de tempête de neige. « Notre mission ici, c’est d’aider ces gens-là, pour qu’ils ne récidivent plus ou n’abusent plus. Mais on protège aussi les victimes. Un client qu’on traite adéquatement, c’est presque deux victimes [protégées] », calcule-t-il.

Victimes réelles et virtuelles

Toutes les semaines, des hommes qui ont agressé des enfants s’assoient sur les chaises grises alignées le long des murs d’un grand local du CIDS. Leurs victimes peuvent avoir 7 ans, 12 ans, 15 ans. Elles sont parfois de l’autre côté d’un écran d’ordinateur, parfois figées entre les mains de leur agresseur. « Mais il n’y a pas de différence, croit Yves Paradis. Parce que la jeune fille dans l’ordinateur, c’est aussi une victime. Et elle est revictimisée, revictimisée… »

Elle peut être l’enfant d’une conjointe, ou encore une adolescente sous la coupe d’un proxénète. Qu’importe. « Nos clients ne regardent pas l’âge mental [des victimes] », constate le sexologue. « Ils regardent les seins, les fesses, le vagin. »

Et qui sont-ils, ces clients ? Des « Messieurs Tout-le-Monde », constatent les chercheurs et les intervenants. Au Service de police de la Ville de Montréal, on le confirme : il n’y a pas un profil socioénomique clair, un âge, une nationalité, une religion ou une couleur de peau qui distingue les abuseurs d’enfants. Le seul point commun entre ces hommes qui achètent des prostituées mineures, qui agressent sexuellement des enfants ou qui collectionnent la pornographie juvénile, c’est la distorsion cognitive.

« Il n’y a pas un adulte sain et responsable, qui se sent bien dans sa peau d’adulte, qui va avoir des contacts sexuels avec un enfant », tranche Yves Paradis. Certains de ses clients sont immatures sur le plan émotionnel. « Ils nous disent : “dans ma tête, je me sens comme si j’avais 14 ans”. Et ils vont chercher de la pornographie qui est à cette hauteur émotionnelle », illustre le sexologue.

D’autres ont connu peu de succès avec les femmes pendant l’adolescence et « réparent le passé » en abusant de mineures. D’autres, encore, tombent sur la pornographie juvénile par hasard. « Il y a la notion de compulsion sexuelle », observe le clinicien. « Une personne va consommer toutes sortes de pornographie et le phénomène de satiété va s’installer. Elle va aller voir des choses plus hard, de la zoophilie, toutes sortes de paraphilies, et tout à coup, elle va voir un onglet teen »

«C’est normal»

Ensuite, la normalisation opère. « L’individu se fait interpeller par des gens, par des pop-ups », illustre Yves Paradis. Le client, à ce moment, se rend compte qu’il n’est plus seul. Et pour cause : sur un site montréalais de petites annonces, par exemple, la recherche par le mot-clé « young » donne accès à une cinquantaine d’annonces de services sexuels par jour !

« Tant et aussi longtemps qu’on rendra disponible à ce point l’exploitation des jeunes adolescentes, eh bien, il va y avoir des clients », croit le sexologue. Encore, la surabondance de « marchandise » joue sur l’empathie des consommateurs. « Le besoin de satisfaire la pulsion sexuelle prend le dessus de la considération pour l’autre », constate aussi Yves Paradis. « L’individu se permet de manquer de limites. Il va s’accorder des droits. »

Ces « droits » peuvent être ceux qui consistent à agresser sexuellement un enfant, à payer pour avoir une relation sexuelle avec une mineure ou à exploiter une adolescente pour qu’elle nous rapporte de l’argent. Pour Yves Paradis, tant les proxénètes que les consommateurs de pornographie juvénile ou les clients des réseaux de prostitution juvénile sont des abuseurs. « Ils voient les adolescentes [ou les jeunes filles] comme des objets, comme de la marchandise », observe-t-il. « Ils ont des relations utilitaires avec elles. »

Souvent, l’« utilité » de ces victimes est de combler des failles. Le recours à la pornographie ou à la prostitution juvénile est un symptôme, confirme le sexologue.

« On a des individus qui se sentent davantage comme des petits gars [devant certaines situations] : ils ont des problèmes au travail, ils manquent de confiance face aux femmes », illustre Yves Paradis. « Mais une fois qu’ils sont sur les sites de pornographie juvénile, ils sont soulagés. Ils sont à la même hauteur que les enfants. » Pour un moment, les insécurités disparaissent, explique le sexologue.

Puis, Yves Paradis se lève.

Il dépose une chaise d’enfant en plastique au sol. Juste devant, il place une chaise ordinaire, bien plus grande. « Le processus thérapeutique a pour objectif de rappeler [aux abuseurs] que la réalité, c’est qu’ils sont des adultes face à des enfants », dit-il en désignant les deux chaises.

Tout à coup, le contraste est frappant.

Face à la petite chaise, la chaise d’adulte a l’air immense.

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