Du dada contre les dérives du «data»

Hugo Ball en costume cubiste au Cabaret Voltaire
Photo: Domaine public Hugo Ball en costume cubiste au Cabaret Voltaire

C’est le mouvement dada contre celui du « data », la donnée numérique qui régit de plus en plus les existences humaines.

Alors que l’ouverture, la liberté, la diversité et les possibles que les univers numériques devaient apporter à l’humanité se transforment de plus en plus, sous l’effet de quelques multinationales maniant habilement la captivité, en enfermements, contraintes, asservissement et conformisme, le dadaïsme, ce contre-courant intellectuel, littéraire et artistique des années folles, qui célèbre ses 100 ans d’existence ce mois-ci, peut-il être rappelé au bon souvenir du présent pour le débloquer ?

Oui, estiment une poignée de penseurs de la modernité qui voient dans l’époque ayant fait naître ce mouvement contre-révolutionnaire — c’était à Zurich, en Suisse, en 1916, avec l’ouverture du café Voltaire — et celle qui se parle aujourd’hui par écrans interposés, des concordances troublantes et du coup, la même résistance pour y faire face : l’esprit de Dada.

« Il y a une forme de libération évidente dans ce mouvement, lance à l’autre bout du fil Bertrand Gervais, titulaire de la Chaire de recherche en arts et littératures numériques de l’Université du Québec à Montréal. C’était un appel à se libérer des conventions, des mondes empesés, troublés et sans issue… Or, aujourd’hui, comme au coeur de la Première Guerre mondiale, nous semblons être dans le même genre de cul-de-sac idéologique, politique, social… Nous sommes placés, en Occident du moins, dans une logique de récession qui n’en finit plus, on doit composer avec un manque d’imagination pour se réinventer, avec des conformismes qui nous contraignent, qui nous paralysent… et le dadaïsme peut certainement venir ébranler tout ça. »

L’écrivain et dramaturge allemand Hugo Ball, francophile et traducteur de littérature française de son état, et sa femme Emmy Hennings, poète et danseuse, tous deux à l’origine du café Voltaire, auraient sans doute apprécié l’improbable de la connexion tout comme sa dimension relevant un peu de la matière intellectuelle recyclée. Ouvertement subversif et insoumis, le mouvement intellectuel dont ils ont posé les bases a pendant une petite décennie fait dans la provocation calculée pour forcer la prise de conscience de leur captivité aux humains de leur temps, captivité dans des cadres sociaux, idéologiques, politiques et économiques toxiques, rigides et délétères, selon eux.

Le dadaïsme, c’était de la dramaturgie livrée hors des cadres habituels, de la poésie cacophonique, des écrits jouant avec les mots pour rire des discours coercitifs, divisifs, dogmatiques. C’était des oeuvres d’art ébranlant les traditions, le tout pour une riposte par l’amusement, le rire, l’absurde afin de déjouer l’horreur de la guerre, le ridicule de ses fondements et l’odieux de sa finalité. « C’était également un monde combatif à l’avant-garde qui a décidé de ne pas sombrer dans le pessimisme, le cynisme et le défaitisme pour critiquer son présent », dit le réalisateur et concepteur de webdocumentaires David Dufresne qui vient d’ailleurs de marier dada et data dans une oeuvre collective en ligne. La chose a été baptisée Dada-data.net. Elle cherche à célébrer le centenaire du mouvement en faisant la démonstration de son caractère plutôt contemporain.

Les cycles de l’histoire

« Toutes les raisons qui ont fait émerger le dadaïsme il y a 100 ans sont de retour, estime l’artiste rencontré cette semaine dans le conformisme d’un café montréalais. La guerre a pris une autre forme, mais elle est bien là, les marchands ont pris le contrôle des univers numériques et homogénéisent les rapports humains par l’entremise de leurs réseaux sociaux, de leurs moteurs de recherche, de leurs appareils de communication. La transparence à tous crins et l’instantanéité, annoncées comme des révolutions sociales et culturelles, font surtout apparaître un monde complètement absurde que l’absurde du dadaïsme permet de révéler. »

Sur son site, développé avec la complicité de la télévision suisse, du diffuseur franco-allemand Arte et du studio montréalais Akufen, l’homme veut d’ailleurs laisser l’esprit de Dada faire son oeuvre d’utilité publique par l’entremise d’interventions artistiques dadaïstes perpétrées chaque semaine. Vendredi : Google, Amazon, Facebook et Apple (GAFA) vont d’ailleurs y goûter avec une application permettant de manipuler une version contemporaine de la marionnette Le soldat de la garde de l’artiste Sophie Taeuber, une des figures de proue du mouvement. Sur l’écran, son mouvement téléguidé par un téléphone dit intelligent va faire apparaître des déclarations troublantes de Steve Jobs, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs du GAFA, laissant présager de leur volonté d’asservir le monde pour s’enrichir dessus. « Ils se moquent de nous, dit David Dufresne, pourquoi ne pas nous moquer nous aussi d’eux ? »

La semaine suivante, Dada-data va proposer la construction d’une fresque numérique et photographique mondiale, puis une oeuvre poétique collective passant par Twitter pour mieux se faire inaudible. Depuis son lancement, il y a quelques jours à peine, elle offre la possibilité de faire à distance des impressions en 3D de la Fontaine de Marcel Duchamp, un ready-made emblématique du mouvement et de son esprit caustique. L’urinoir en porcelaine renversé, signé d’un énigmatique « R. Mutt » est façonné par une imprimante installée au café Voltaire de Zurich. Chaque jour, un internaute peut en gagner un exemplaire. L’espace en ligne offre aussi un module qui permet de bloquer les publicités en ligne sur son fureteur pour les transformer par des oeuvres et des citations issues du dadaïsme.

Nouveaux ressorts

« Les lignes de ce mouvement sont claires : contestation, refus, amusement, absurdités, détournement des matières, des déchets laissés par un après-guerre ou une après-révolution numérique, remixage », résume Bertrand Gervais qui, dans son roman Le maître du château rouge (Les éditions XYZ), en 2008, inventait d’ailleurs une nouvelle forme d’art inspirée de Dada pour affronter le monde politique et socialement sclérosé qu’il avait créé. « Ce sont des lignes faciles à comprendre » qui ont finalement tout ce qu’il faut pour circuler par des outils de communications carburant à la reproduction, à la concision et à la formule imagée pour exprimer l’existence.

Et ce, avec un vent de fraîcheur, estiment ceux qui appellent à son renouveau numérique : « Le dadaïsme ne convoque pas une fuite dans l’imaginaire, dit l’universitaire, c’est une reprise par le monde de l’imaginaire, d’un réel marqué par une certaine négativité. » Tristan Tzara, tête pensante du mouvement dada qui revendiquait le droit à l’imbécillité pour justifier l’asile de son quotidien, aurait pu le dire : Dada n’est pas mort. Il a désormais de nouveaux ressorts !

À voir en vidéo