Toujours les ombres du profilage

Yan et Alexander, ici avec un fidèle compagnon, affirment accumuler les contraventions sans jamais pouvoir les payer, signe que la répression policière est encore de mise.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Yan et Alexander, ici avec un fidèle compagnon, affirment accumuler les contraventions sans jamais pouvoir les payer, signe que la répression policière est encore de mise.

Plus ça change, et plus c’est pareil : bien que la Ville et la police de Montréal reconnaissent désormais des problèmes liés au profilage des itinérants, il reste que dans les faits, « rien n’a vraiment changé », estime le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), qui a dévoilé mardi son quatrième rapport annuel sur le profilage social dans l’espace public montréalais.

Selon l’organisme, la situation se serait même dégradée, du moins selon la perception de ceux qu’il a consultés.

Le portrait que dresse le RAPSIM s’appuie sur des questionnaires administrés à une trentaine d’organismes en itinérance de la métropole. Au total, 72 % des répondants estiment que les rapports entretenus dans l’espace public avec les personnes en situation d’autorité (policiers, commerçants, résidants ou autres) ne se sont « pas vraiment » ou « pas du tout » améliorés au cours des deux dernières années. En 2012, 61 % des répondants avaient fait ce constat.

En revanche, les violences (physiques et verbales ou situations de harcèlement) seraient légèrement en baisse : les répondants affirment en avoir entendu parler « parfois » ou « jamais » dans une proportion de 65 %, contrairement à 62,7 % il y a deux ans.

Relations difficiles avec les policiers

Mais du côté des relations avec les policiers, le constat est dur. Dans les ressources d’aide aux personnes itinérantes, ces rapports ont été qualifiés de « mauvais » dans 53,1 % des cas, une hausse de 12,1 % depuis 2012. Le nombre d’intervenants ayant évoqué de « bons » ou « très bons » rapports s’est légèrement amélioré, après s’être considérablement détériorié en 2013.

Sur le terrain, le RAPSIM cherche des moyens de diminuer les tensions. Or, selon l’organisateur communautaire Bernard St-Jacques, « il existe encore des zones d’incompréhension », malgré les efforts du Service de police de Montréal (SPVM) pour mettre en place des équipes spécialisées. « Ces escouades devaient en principe contaminer les pratiques des autres policiers. On se rend compte qu’on leur envoie les problèmes, mais que ça ne change pas les comportements », observe M. St-Jacques.

Selon le coordonnateur du RAPSIM, Pierre Gaudreau, les efforts mis de l’avant par l’administration municipale et le SPVM demeurent concentrés. « On aurait pensé que des équipes de police plus spécialisées auraient contaminé les autres policiers par des approches mieux adaptées. Ce n’est pas le cas », a-t-il souligné.

En somme, explique-t-on, la culture policière ne change pas aussi vite que le discours à son sujet. La répression est encore souvent de mise, ont par exemple rapporté Yan et Alexander, deux jeunes de la rue qui accumulent les contraventions sans jamais être en mesure de les payer.

Des visions semblables ?

Pourtant, le chef du SPVM, Philippe Pichet, a assuré que le rapport du RAPSIM « cadre » avec sa vision du service de police et de ses rapports avec les citoyens. « J’accueille très favorablement le rapport et les recommandations qui y sont rattachées », a-t-il déclaré, dans une rare sortie devant les médias.

Comme le RAPSIM, le policier a souligné les succès des escouades spécialisées. « L’objectif ultime est d’amener un [changement de] comportement quant à une problématique pour tous nos policiers. Mais il faut commencer des choses, et quand on a la bonne solution, il faut s’assurer que tout le monde puisse le faire de la même manière, justement pour avoir un traitement uniforme à travers l’île », a-t-il plaidé, comme pour exiger du temps afin d’imposer un changement de mentalité au sein du SPVM.

Des seringues saisies

Au centre Cactus, où se déroulait la présentation du rapport, la directrice Sandhia Vadlamudy a dénoncé des situations dans lesquelles les efforts de la santé publique auraient été brisés par des comportements policiers jugés inappropriés. Des policiers, a-t-elle constaté comme d’autres, détruisent parfois le matériel d’injection fourni par la Santé publique à des itinérants toxicomanes.

« Si vous parlez de cas particuliers, le but n’est pas de parler de ces problématiques-là », a répondu le chef Pichet, quand on l’a questionné à ce sujet. Le SPVM « joue son rôle » et a fait partie des consultations du projet de création de sites d’injection supervisée, a-t-il ajouté.

Dans une observation plutôt destinée aux élus montréalais, Bernard St-Jacques a dit constater que les réaménagements urbains entraînent un lot de problèmes causés par le déplacement des itinérants. Habitués à des centres et des espaces particuliers, ils se retrouvent déplacés à la suite de travaux comme ceux qui ont cours au carré Viger. Il y a alors rupture avec les services d’aide auxquels ils étaient habitués, a observé l’intervenant.

Recommandations du RAPSIM :

Instaurer des évaluations annuelles sur la situation de l’itinérance par la Ville de Montréal et son Service de police ;

Transmettre aux directions concernées les noms et informations des policiers les plus souvent nommés comme s’adonnant à des pratiques de profilage social ;

Assurer une meilleure communication avec la population et instaurer davantage de transparence sur les actions du SPVM.
Philippe Pichet

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir