Une femme nue pour dessert

Le «John Mike Pollock» en préparation. Une femme étendue sur une table se voit barbouillée de divers ingrédients, un peu à la manière de la technique du peintre américain Jackson Pollock.
Photo: Dan Pham Le «John Mike Pollock» en préparation. Une femme étendue sur une table se voit barbouillée de divers ingrédients, un peu à la manière de la technique du peintre américain Jackson Pollock.

« Une Montréalaise reçoit un gâteau humain pour sa fête ». Le titre d’un populaire blogue de l’île avait de quoi intriguer. Plus encore quand on découvre que l’événement en question a eu lieu à la mi-janvier dans un resto branché du centre-ville : une femme presque nue bariolée d’une vingtaine d’ingrédients gît sur une table en guise de dessert…

L’entremets charnel servi à Montréal est surnommé un « John Mike Pollock », une performance du traiteur Tripes & Caviar. Habituellement effectué sur une table, le « John Mike Pollock » sur femme requiert les services d’une danseuse burlesque. « Ce n’est pas quelqu’un qu’on prend sur le bord de la rue ! » souligne à plusieurs reprises Jean Michel LeBlond, chef propriétaire de Tripes & Caviar. La femme se déshabille en dansant avant de s’étendre sur une table où les ingrédients seront « drippés » sur elle. La performance dure environ 15 minutes et coûte, en plus du 10 $ par personne, 500 $ pour la danseuse.

L’événement n’est pas sans rappeler le nyotaimori (« présentation sur le corps d’une femme » en japonais), qui consiste à manger des sushis sur le corps d’une femme nue, lavée avec un savon spécial, épilée, entraînée à l’immobilité et endurante au froid. L’origine de cette pratique demeure floue, puisque aucun restaurant au Japon ne la propose officiellement. Ailleurs dans le monde, ce service est pourtant associé à la tradition japonaise.

À Montréal, la compagnie Montreal Body Sushi offre des soirées « Nyotaimori » pour un groupe de dix personnes dans une salle privée au coût d’environ 1500 $. Elle offre ce genre de service notamment à l’occasion d’un « guys night out », un « bachelor party », un « business meeting » ou même un « divorce party ».

De l’art ?

Pour Jean Michel LeBlond, l’inspiration de Tripes & Caviar ne suit pas le même cheminement que pour le nyotaimori. « La manière dont nous dressons le dessert, on voit ça comme de l’art. » LeBlond est fasciné par le peintre américain Jackson Pollock, notamment pour son côté « outside the box ». « Ses toiles m’inspirent beaucoup », affirme-t-il.

Le critique d’art américain Clement Greenberg, expressionniste et ami de Pollock, a popularisé une autre vision de ses oeuvres, à savoir celle qui met en scène un homme artiste qui impose de l’ordre au désordre. Les critiques féministes de ce mouvement et de l’oeuvre de Pollock disent que « la toile équivaut au corps de la femme ou à une surface vide, mais réceptive, comblée par l’action de l’homme. C’est encore l’homme qui donne sens à la femme », rappelle Verushka Lieutenant-Duval, candidate au doctorat en sciences humaines à l’Université Concordia. « Chez Pollock, c’est sous la forme d’éjaculations métaphoriques où un élément de violence est aussi présent. C’est la force physique masculine qui agit sur une surface passive féminine », poursuit-elle.

Dans un autre ordre d’idées, Internet foisonne de définitions entourant « Jackson Pollock » en tant qu’acte sexuel dans lequel un homme éjacule sur son partenaire dans une action offensive destinée à dégrader la partie réceptrice.

Jean Michel LeBlond, de son côté, commente ainsi les réactions très fortes provoquées par leur « John Mike Pollock », sur table comme sur femme. « La première fois [que nous l’avons fait sur une femme]c’était pour Warner Brothers, où travaillent près de 90 % de gars, et ça fait deux ans de ça. » La seule autre fois était à la mi-janvier au restaurant montréalais Le Red Tiger. « C’est quelque chose qu’on fait le moins souvent possible ; trop “toutché” pour le public québécois », dit-il en parlant de l’objectivation de la femme.

Pourquoi le faire alors ? « Je fais ça parce que je sais que ça va faire parler », poursuit celui qui dit avoir reçu énormément de messages tant favorables que défavorables depuis la performance au Red Tiger. Selon Annie Gérin, professeure au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, il s’agit d’« un exemple d’opportunisme qui s’approprie de façon non réflexive des stratégies artistiques. [Ici, on] ne contribue en rien à l’art ni à ses enjeux, et ça n’évolue pas dans le monde de l’art ».

Et le public ? « On est au Québec, dit M. LeBlond. On est quand même conservateurs, les Québécois, les gens sont hyper respectueux durant la performance, il n’y a pas de situations compromettantes. » Pour Mme Lieutenant-Duval, « les femmes et les hommes sur l’image semblent au contraire respecter les canons esthétiques valorisés par la toujours bien présente société de consommation, et c’est encore une femme qui sert de toile passive au “dripping”… Ils ne m’apparaissent pas non plus critiquer la société dans laquelle ils vivent, ni les injustices et les inégalités qu’elle continue de transmettre ».

La femme-gâteau d’anniversaire dans l’histoire

Ce n’est pas d’hier que les hommes ont souhaité mélanger êtres vivants et nourriture… Des banquets romains aux fêtes médiévales, on retrouve dans l’histoire de nombreux exemples d’animaux vivants dans différents plats afin d’agrémenter un souper ou créer la surprise.

Mais l’histoire de la femme qui sort d’un gâteau reste plutôt nébuleuse… Outre sa prolifération dans les années 1950, on doit remontrer à l’un des « procès du siècle » aux États-Unis, celui de Henry K. Thaw, pour en retrouver quelques traces. Amoureux fou de la «Gibson Girl» Evelyn Nesbit (notre photo), Thaw tue le riche architecte Stanford White en 1906. Ce dernier avait séduit Nesbit alors qu’elle n’avait que 16 ans. Au cours d’une de ses fameuses débauches pour bourgeois cossus au Madison Square Garden de New York, White fit sortir Evelyn Nesbit en petit déshabillé d’une immense tarte.

Les journaux du pays entier rapportèrent l’histoire de la «Pie-Girl Dinner», souvent avec un dessin à la Gibson en une. Cette histoire a même eu des rebondissements au Québec, car Henry K. Thaw s’évada et fut arrêté dans une gare de Coaticook !

Il n’en aura pas fallu plus pour que certains s’imaginent que leur fête serait plus impressionnante si une jeune fille dévêtue sortait d’un gâteau… Après son apogée durant les années Marilyn Monroe, l’association femme-gâteau a commencé à péricliter dans les années 1970.

Et les hommes?

Version masculine du nyotaimori, le nantaimori est une pratique plutôt rare. Du côté de Tripes & Caviar, « on pourrait faire des prestations sur des hommes, je suis plus en accord avec le fait de le faire sur un mannequin ET sur une danseuse burlesque, de faire des shows unisexes, avoue Jean Michel LeBlond. Mais je dois répondre à la demande de mon client avant tout. »
26 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 3 février 2016 04 h 46

    Que voulez-vous qu'on fasse?

    Une société malade à la recherche de son plaisir! Wow! Tout ça pour étendre du Nutella sur les mamelons d'une danseuse. Je le savais que ça existait la bêtise humaine et là, on paye pour.

    • Chantal Gagné - Inscrite 3 février 2016 09 h 01

      Monsieur Marseille, votre titre est démesurément défaitiste. Si en démocratie le citoyen est impuissant, on devrait peut-être questionner la société de droit.

    • Denis Marseille - Inscrit 4 février 2016 05 h 16

      @ madame Gagné

      À lire l'article, j'en viens à la conclusion que le citoyen n'est pas seulement impuissant, il est bêtement idiot. Et notre démocratie n'en est que le pâle reflet.

      Je ne suis pas défaitiste envers notre société. Je la condamne avec véhémence. On nous parlait de guignolée et d'amour du prochain voilà un peu plus d'un mois, et là, on nous présente la guidoune beurrée de chocolat et confiture aux fraises.

      C'est vrai que la saint-Valentin approche à grands pas et que la nourriture a un gros potentiel érotique. Là, n'est pas le reproche. Ici, je parle du mercantilisme corporel.

      Le constat... Mes concitoyens sont prêt a tout pour faire une piastre. Vive le Québec libre... avec une banane dans le c.. si c'est payant.

  • Pierre Hélie - Inscrit 3 février 2016 05 h 31

    Minable...

    Bientôt, on nous présentera quelqu'un de nu qui rote et pète en public, de préférence nu avec des tatouages et des piercings, on nous parlera d'art multidisciplinaire, et pour ceux qui trouverait ça d'une bêtise abyssale, on sortira le gros mot: conservateur. Patrick Sénécal parlait de notre monde et de la course à l'extrême pour se sentir exister: la misère humaine dans ce qu'elle a de plus pathétique.

  • Josée Duplessis - Abonnée 3 février 2016 06 h 27

    Vraiment......

    Conservateur ou avec du jugement?

  • François Geoffroy - Abonné 3 février 2016 08 h 15

    Artiste ou colon?

    Écrire un article sur un imbécile qui cherche à se faire de la pub en plaçant des femmes dans des positions dégradantes, c'est vraiment lui donner une attention qu'il ne mérite pas.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 février 2016 08 h 15

    Faut être idiot

    Incapables de s'amuser par la conversation ou le jeu, intellectuel ou physique, ils leur faut dégrader un corps de femme. La prochaine, uriner sur des pauvres types?

    • Pierre Hélie - Inscrit 3 février 2016 08 h 55

      Ne leur donnez pas d'idée, vous pourriez être surpris!!! Le vide...

    • Jean-Francois Forget - Abonné 3 février 2016 14 h 26

      Je comprend le côté choquant et définitivement il faut faire ça avec attention, ce qui me semble le cas ici avec le côté événementiel de la chose et où la femme reçoit un cachet somme toute valable (suffisant 500$ pour se déshabiller et se faire enduire de bouffe? Je dirais un tarif ''fair'') ... le paradoxe c'est qu'en restauration c'est un milieu extrêmement compétitif et il faut sortir du lot, le Trip et Caviar fait parti du nouveau souffle que Verdun a créé à la rue Wellington et pour que ce soufle perdure dans le temps Jean-Michel LeBlond n'a d'autre choix que de penser à faire des coups d'éclats pour parvenir à avoir une clientèle... car on s'entend que ce n'est pas la ville de Montréal qui aide le plus l'industrie de la restauration à s'épanouire avec toute la construction et le manque de vision cohérente... jumelé au compte de taxes municipales qui ne fait qu'augmenter à chaque année.

    • Pierre Hélie - Inscrit 3 février 2016 17 h 09

      Ce qui est choquant pour moi, c'est qu'on qualifie ça d'art, comme ce qui me choque avec Mike Ward, ça n'est pas son insignifiance mais le fait qu'on qualifie celle-ci d'humour, alors que ça n'en est pas dans les 2 cas.