Val-d’Or prépare ses adultes de demain

Les six saisons de la culture algonquine enseignées aux tout-petits qui fréquentent le CPE Abinodjic-Miguam de Val-d’Or
Photo: Émélie Rivard-Boudreau Les six saisons de la culture algonquine enseignées aux tout-petits qui fréquentent le CPE Abinodjic-Miguam de Val-d’Or
Alors que Val-d’Or se relève à peine des tensions provoquées par les allégations d’agressions à l’encontre de femmes autochtones par des policiers blancs, on cherche à jeter des ponts pour les générations futures.
 

Au Centre de la petite enfance (CPE) Abinodjic-Miguam de Val-d’Or, on apprend six saisons. On dit « Kwe » pour se saluer. On répond « Meegwetch » pour se remercier et on enseigne la culture algonquine qu’on appelle « anishnabe ». En plus de répondre aux besoins des autochtones en milieu urbain, le CPE accueille toutes les couleurs de la communauté valdorienne, dans le but de favoriser une cohabitation sereine.

Abinodjic-Miguam veut dire « la maison des enfants » en algonquin. Le CPE est à la fois bureau coordonnateur, détenteur d’un permis en installation de 80 places et d’un autre de 52 places dans 8 milieux familiaux à Val-d’Or. Sur les 80 enfants du CPE, plus de 67 % sont autochtones. Chez les employées (surtout des femmes), 15 sur 25 sont issues d’une des 11 Premières Nations du Québec. Fondé en 2003, à même le bâtiment du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, le CPE a, entre autres, pour but d’aider à bâtir une identité propre aux enfants autochtones en milieu urbain. Il répond aussi à un besoin de plus en plus présent à Val-d’Or, avec la croissance de la population autochtone dans la ville.

« Je pense que c’est aussi ça la réalité. Maintenant, les autochtones sont de plus en plus formés. On est de plus en plus inclus dans les milieux urbains, on est des travailleurs », fait remarquer Mélanie Côté, directrice générale du CPE. Ses deux enfants fréquentent Abinodjic-Miguam. Pour elle, qui est attikamek, ce milieu permet de renforcer les racines de la famille. « Je trouve ça important que mes enfants portent ce bagage-là et qu’ils sachent d’où ils viennent », témoigne-t-elle.

Comme les familles autochtones qui vivent dans les communautés détiennent leurs propres services de garde, le CPE Abinodjic-Miguam accueille surtout des enfants autochtones de Val-d’Or. Les quelques exceptions concernent surtout les enfants de parents de la nation crie, plus au nord, qui viennent habiter à Val-d’Or pour étudier au Pavillon des Premiers Peuples de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

Un programme pédagogique spécifique

Le coeur du programme est bâti sur le concept des six saisons de la croyance autochtone : Takwakik (automne), Pitcipipon (début de l’hiver), Pipon (hiver), Sikwan (préprintemps), Minokamin (printemps), Nipin (été). Une trousse culturelle guide les éducatrices sur un thème à aborder par semaine, en lien avec la saison. Par exemple, en novembre et décembre, pour la saison du début de l’hiver, on s’intéresse aux remèdes naturels faits de plantes. Les légendes et histoires racontées seront Ne réveille pas MOKO (ours) ou KISIS (soleil) se couche à l’ouest. Pendant toute l’année, on y apprend également un mot anishnabe (algonquin) par semaine. On privilégie l’approche holistique qui valorise les quatre dimensions de la vie d’une personne, soit physique, mentale, affective et spirituelle.

D’emblée, les familles inscrites acceptent donc ce type d’enseignement. Le CPE Abinodjic-Miguam gère sa propre liste d’attente et ne fait pas partie du CPE de la Vallée-des-Loupiots qui regroupe l’ensemble des garderies subventionnées du territoire de la Vallée-de-l’Or. « Je sais que des parents vont nous privilégier parce qu’on est ouverts aux cultures. Ils voient qu’on est tolérants, qu’on a une ouverture différente aux autres », constate Sophie Boucher, l’agente de soutien pédagogique et technique. « Je ne crois pas que les enfants fassent cette distinction entre autochtones et non-autochtones. Pour eux, c’est des amis, c’est des gens qu’ils côtoient au quotidien », ajoute Mélanie Côté.

Des éducatrices formées pour les milieux autochtones

Les éducatrices du CPE ont soit acquis de l’expérience dans des services de garde en communauté, soit elles sont spécifiquement formées. À quelques rues du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue offre un programme d’Attestation d’études collégiales (AEC) d’éducateur-éducatrice en services à l’enfance autochtone. D’ailleurs, 19 étudiantes obtiendront leur diplôme à la fin du mois de janvier, après 14 mois de cours et de stages intensifs. « Les notions de base [de l’éducation à l’enfance] sont pratiquement les mêmes que le programme régulier. Il y a un cours sur comment transmettre les valeurs autochtones dans un service de garde », explique l’enseignante, Suzie Ratté.

Contrairement au Diplôme d’études collégiales (DEC) de Techniques d’éducation à l’enfance, l’AEC n’inclut pas les cours de formation générale (français, philosophie, etc.). Elle permet aux diplômées de ne travailler qu’en communauté autochtone. Ce choix attire un plus grand nombre d’étudiantes et encourage l’accès au marché du travail à un plus grand nombre d’autochtones. Pour s’arrimer à la réalité culturelle, on y intègre également les stages plus tôt dans le cheminement. « Elles se mettent en pratique très tôt. Ce que j’ai remarqué, c’est qu’elles apprennent beaucoup par modèle, à regarder », explique Suzie Ratté, qui a aussi enseigné le même programme pendant dix ans dans les communautés.

Une partie du CPE Abinodjic-Miguam se transforme justement en garderie-école lorsqu’une cohorte de l’AEC est en cours au cégep. Par exemple, plusieurs y font leur stage et peuvent obtenir un poste après une période d’essai. Ce scénario s’est produit pour Nathalie Papatens, diplômée du programme en 2005. « Je ne l’aurais pas fait si ça n’avait pas été un programme autochtone », confie-t-elle. L’infrastructure, les ressources humaines et matérielles du CPE Abinodjic-Miguam ne ressemblent pas nécessairement à la réalité des services de garde dans les réserves. Suzie Ratté dit par ailleurs préparer ses étudiantes à une réalité plus limitée et les amène à faire preuve de créativité dans leur approche éducative.

Le Val-d’Or de demain

Lors de sa fondation, en plus de répondre aux besoins des familles autochtones, le CPE Abinodjic-Miguam répondait aussi au besoin criant de places en garderie pour la population en général. Sur la liste d’attente, la priorité est donnée aux enfants autochtones. Une fois ce besoin comblé, des enfants de toutes origines s’y joignent. Cette immersion culturelle, selon la directrice du Centre d’amitié autochtone Édith Cloutier, joue un rôle capital dans la construction des futurs adultes. « On y construit le Val-d’Or de demain, une société plus ouverte sur l’autre », considère-t-elle. « Ils seront nos futurs parents, enseignants, médecins et même… policiers », énumère-t-elle, quelques semaines après que Val-d’Or eut fait toutes les manchettes.

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