La renaissance démocratique par le numérique

Séance de remue-méninges dans le cadre de l’événement «Gouvcamp : Quelle démocratie sur nos territoires?» organisé en 2014 par le collectif Démocratie ouverte
Photo: Démocratie Ouverte/flickr Séance de remue-méninges dans le cadre de l’événement «Gouvcamp : Quelle démocratie sur nos territoires?» organisé en 2014 par le collectif Démocratie ouverte

Trop réactifs. Trop émotifs. Et un peu trop opaques ! L’avènement du citoyen numérique, celui censé participer au renouveau de la démocratie, ne passera pas par les réseaux sociaux les plus populaires du moment, Facebook, Twitter et consorts. Pour se développer, cette figure de changement aurait plutôt besoin de nouveaux outils moins commercialement intéressés, d’espaces en ligne façonnés spécialement pour elle afin de stimuler son esprit de collaboration, de cocréation et de réflexion en groupe. Et ce, loin des invectives et des raccourcis intellectuels habituels qui altèrent les débats du moment en ligne, estime Armel Le Coz, le fondateur du collectif Démocratie ouverte, un groupe francophone de réflexion et d’expérimentation d’une démocratie plus participative.

« Il est illusoire de croire que l’avenir de la démocratie va passer par Facebook ou Twitter [comme plusieurs experts des mutations tendent à le laisser croire depuis quelques années], a indiqué au Devoir la semaine dernière le jeune penseur de la modernité qui, mardi, doit prendre part à Longueuil à une conférence sur les communautés intelligentes et la révolution citoyenne pilotée par l’Institut de gouvernance numérique. Ces réseaux sont des porte-voix intéressants, mais ce sont également l’équivalent en ligne de comptoirs du café du coin sur lesquels les citoyens tiennent des conversations de comptoir. Ce ne sont pas des endroits où l’on retrouve le plus d’intelligence collective, pas l’endroit non plus où l’on peut se construire un avis citoyen éclairé ».

Cela tiendrait à la structure de ces réseaux, dit-il, des régies publicitaires se faisant passer pour des espaces de socialisation, et qui, en stimulant le partage et la réaction instantanée pour définir avec plus de précision le profil d’un consommateur, ses intérêts et sa communauté, « favorisent l’invective, la confrontation, les échanges fondés sur l’émotion plus que sur la raison ».

« Ce n’est pas représentatif de ce que pensent vraiment les citoyens, parce que c’est une communication uniquement dans l’émotionnel induite par des gens qui réagissent à chaud. Ça donne un biais à la réflexion », ajoute Armel Le Coz, qui a lancé l’an dernier Territoires hautement citoyens, un projet appelant à une « transition démocratique », dit-il, en « inversant la pyramide de pouvoir dans les collectivités locales », afin d’y faire plus de place au citoyen.

Normaliser l’exception

« La démocratie représentative est arrivée au bout de son modèle, résume le trentenaire qui a étudié le design à l’Université de Montréal en 2007, avant de repartir en France lancer son collectif, auquel participent plusieurs organismes de la francophonie, dont quelques-uns du Québec. Dans l’intérêt général, nous devons faire muter cette démocratie vers un État plus ouvert et plus participatif, avec plus de collaboration entre le peuple et ses représentants. Et pour cela, il faut former le citoyen pour que cet engagement ne soit plus une exception, le fait d’une poignée de conscientisés, mais devienne une norme, une règle fondamentale. »

Les univers numériques peuvent y contribuer, mais en partie, estime M. Le Coz. Comment ? Avec l’ouverture d’espaces favorisant la coécriture par les internautes de projets de loi, comme le propose actuellement le site Parlement et citoyens en France. Élus et citoyens s’y retrouvent dans un processus de « mobilisation de l’intelligence collective de manière ouverte » pour légiférer sur la « reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » ou pour réfléchir ensemble sur « comment rendre la prison utile ? ». Entre autres sujets.

Ailleurs, c’est laprimaire.org qui propose, lui, l’organisation de primaires ouvertes afin de faire émerger des candidats, à la tête de partis politiques, issus de mouvements citoyens plutôt que des grenouillages à l’intérieur de ces mêmes partis. « Cela répond à un besoin des électeurs qui ne veulent plus se prononcer sur l’intérêt commun une fois tous les cinq ans et se plaindre le reste du temps », dit M. Le Coz.

Entre 2014 et 2015, il a d’ailleurs sillonné les routes de France pour partir à leur rencontre, mais également visiter les villes où la démocratie participative est désormais une composante du vivre-ensemble. «Le citoyen a été formé pour être un consommateur, y compris face à la politique, et ce rôle, qui rend la démocratie dysfonctionnelle aujourd’hui, il ne le veut plus. Il veut avoir son mot à dire », et commence à réclamer de pouvoir le faire, loin des coups de sang habituels du Web 2.0, avec retenue et intelligence, à condition qu’on lui offre les espaces qu’il faut pour le faire.

Zéro troll

« Sur Parlement et citoyens, on a des milliers de contributions, et zéro troll [ces internautes souvent aigris qui pourrissent le débat public avec leurs attaques de messagers plutôt que des discussions sur le message], dit M. Le Coz. Quand l’espace de discussion est imaginé pour favoriser la collaboration, l’invective n’apparaît pas. Il y a plus de rationalité, moins de biais. » Il ajoute : « Il faut favoriser ces espaces d’autoorganisation, de cocréation tournés vers le bien collectif et l’intérêt commun pour qu’au final la démocratie en sorte gagnante. »

Là où la démocratie représentative place le citoyen en attente d’une décision, après un choix de candidat s’apparentant de plus en plus, en raison du marketing politique, au choix d’une saveur de pizza au rayon des surgelés, croit-il, la démocratie participative convoque aujourd’hui des changements induits par les citoyens eux-mêmes, dans une sorte de renaissance de la démocratique sur le point de nous faire sortir du Moyen Âge démocratique dans lequel nous serions en train de nous enliser, estime Armel Le Coz. « Et ce sont les Lumières du numérique qui vont permettre cette transition », conclut-il avec conviction.

Armel Le Coz en cinq dates

1985 Naissance à Dourdan, en France

2007 Étudie le design à l’Université de Montréal

2012 Lancement du collectif Démocratie ouverte

2013 Début d’un tour de France des villes ouvertes

2015 Lancement de Territoires hautement citoyens
10 commentaires
  • Jean Santerre - Abonné 25 janvier 2016 07 h 27

    Brilliant

    C'est vraiment un mouvement éclairant et très intéressant.
    Je le suivrai et participerai surement avec énergie.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 janvier 2016 09 h 39

    L'intelligence collective

    Comment ??? L'intelligence collective, un avis citoyen éclairé ? Autre chose avec ça, un chausson aux pommes peut-être ?

    À la dernière réunion où j'ai participé dans «une salle fermée», le modérateur a petté son marteau pour avoir l'ordre et le silence. Et vous croyez que vous pourrez, sur le Web, garder le débat serein, posé et en ordre ? Le «seul» endroit où on peut encore vociférer à notre saoul et sans retenue ?

    Y en a qui sont mais complètement déconnectés de la réalité.

    Au lieu de vociférer en foule, comme au Moyen-âge, nous le faisons maintenant tout fin seul; mais... nous vociférons toujours.

    Aucune voix n'est «enterrée» par la multitude. C'est ça l'avantage de la modernité.
    Aujourd'hui, chacun a droit à son bulletin de vote et à «sa voix».
    Bienvenu dans le «monde moderne». Nous ne sommes pas des abeilles.

    Vous nous mettez en rang depuis la petite école, vous nous mettez encore en rang dans les magasins, et toujours à la banque. Vous ne nous mettrez pas en rang sur le WEB !

    Les Lumières du numérique ne nous feront pas «reculer», elles vont nous «libérer».
    C'est quoi la prochaine étape ? Faire passer un test d'aptitude aux électeurs afin de juger s'ils sont aptes à voter ? Ceci n'est pas de la «démocratie».

    La démocratie participative si elle est «contrôlée», elle est participative comment ?

    Qui «jugera» que ce que je dis n'a pas d'allure ? Qui m'en enlèvera le «droit» de le dire ?

    Faites-vous un beau petit comité et amusez-vous bien ensemble.

    Mon «maitre à penser» a dit : Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai à mort pour que vous puissiez le dire.» Et j'ajoute «Comme vous le voulez»

    Déconnecté râre ! Non mais… c’est quoi la suite ? Des humains «drônifiés» ?

    Le bien collectif et l’intérêt commun, qui l'établira ? Qui aura ce contrôle de nous dire ce qu'on «veut» ? Qui sera «LE JUGE» ?

    Ce que vous voulez faire «doucement», d'autres ont essayé plus violemment.
    Ça n'a pas marché.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 janvier 2016 09 h 42

    Des trolls ???

    Des trolls, vous avez le choix de les avoir sur le Web, ou dans la rue.

    Ils ne disparaîtront pas.

    Bonne journée.

    PL

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 janvier 2016 10 h 14

    Comment ?

    Comment exprimer dans 144 caractères toute ta fureur contre ce qui t’oppresse, ce qui te fait grincer des dents, ce que tu n’acceptes pas comme juste pour toi ni pour les autres ? Réponse : Tu coupes au plus court. Et tu passes pour un Troll.

    50% des gens ne savent pas lire. 50% des gens qui savent lire ne disent pas ce qu’ils pensent et 50% de ceux-là ne pensent pas ce qu’ils disent et écrivent. 50% expriment mal ce qu’ils pensent et un autre 50% rendent la tâche de les lire si compliqué qu’on y comprend absolument rien.

    Alors… Qui vais-je «écouter» ? Un «groupe» qui veut m’imposer une façon de «m’exprimer» ? Et parmi ceux-ci, combien «comprendrons» ce que «je» dis ? J’ai 2000 caractères ici et ils ne sont pas suffisants. Si j’en avais 4000, les gens ne prendraient pas la peine de tout lire.

    Et vous voulez «codifier» le Web ??? Mais... Avec quoi ?

    «Il veut avoir son mot à dire» Ben... Laissez-le parler ! Ou sommes-nous rendu à l'intégrisme de la pensée, suite logique du «politically correct» ?

    Bonne journée.

    PL

    • Michèle Lévesque - Abonnée 25 janvier 2016 12 h 48

      Vos deux commentaires rejoignent en partie (en partie car je privilégie le franc-parler, mais pas la vocifération - quand on écrit, on a un minimum de recul pour éviter ce piège) ce que j'ai exprimé dans le mien (10h41). C'est une erreur de dévaluer au point d'évacuer la plate-forme démocratique que constituent les réseaux sociaux, même avec tous leurs défauts.

      Je n'utilise pas Twitter car trop restrictif pour le nombre de mots, même avec la réforme de 2015. Il favorise en effet l’emporte-pièce, même s’il a le net avantage d’être aussi une pépinière d’idées. Je préfère Facebook qui permet au choix, de rester très sobre et discret ou de développer à notre guise - avec le risque de ne pas être lu(e), certes, mais au moins on a cette latitude -, en plus de respecter un relatif anonymat, si désiré ou une diffusion publique si désiré. Possibilités aussi d'écrire des articles et de partager des textes de qualité et illustrés, ce qui attire l’attention sur de la bonne information, en plus de pensées qui aident à vivre le quotidien et à devenir de meilleures personnes. Un outil n'est jamais bon ou mauvais en soi, tout dépend de ce qu'on en fait, une vérité de la Palice totalement absente et même niée dans l'article.

      La proposition d'utiliser les Lumières du numérique pour faire avancer la démocratie de demain, plus participative, est excellente. L'est moins le dénigrement sous couvert de populisme, même si le mot n'est pas employé, en utilisant massivement les accusations de manipulation marketing et autres. C'est nettement insuffisant comme critique et faux en tant que dénigrement d'un outil qui brise barrières - le temps, l'espace, les censures intellectuelles, pour n'en nommer que quelques-unes - et permet la communication populaire.

      Comme disait Pierre Bourgeault en référence aux jeunes : "Ils parlent peut-être mal, mais ils parlent". C'est de là qu'il faut partir pour construire ensemble une pensée qui ouvre sur la mutation démocratique.

    • Guillaume Bazire - Abonné 25 janvier 2016 13 h 21

      Bonjour M. Lefebvre, je voudrais répondre à votre argumentaire en vous demandant de vous informer plus sur la démarche de ce mouvement (et de ce créateur) et des possibilités qu'offre la démocratie participative par l'intermédiare d'internet. Le mouvement démocratie ouverte propose plusieurs solutions pour faire participer le citoyen dans le débat sur l'intérêt commun. Faire participer le citoyen par l'intermédiare d'un site de collaboration collective en fait partie. Comme n'importe quel outils, ce sont les utilisateurs qui choisissent de l'employer d'une manière constructive ou néfaste. L'avantage d'un outil sur internet est qu'il peut rejoindre un plus large spectre de personne (théoriquement) ou ils ont autant la possibilité de participer qu'un riche ou pauvre, d'une personne qui parle plus fort dans des réunions physiques et il a plus le temps de formuler ses arguments, vérifier ses sources et comparer avec les autres avis. C'est une nouvelle voie pour redonner plus de voix à ceux qui ne la prenne pas. C'est sûr qu'il faut passer par une certaine éducation civique pour que plus de monde y participe et pas seulement les plus éduqués ou impliqués. Mais ne pas permettre ce genre d'outil juste par peur que cela nous impose une manière de faire est un peu réactionnaire. Comme n'importe quoi, c'est assujétie à s'améliorer avec le temps et l'expérience. Éclairez-nous sur d'autres pistes de solutions pour fixer notre démocratie malade si vous en avez ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 25 janvier 2016 13 h 49

      Je vous remercie de me répondre. Et si posément en plus. Ça jette un autre éclairage sur ce que j'ai avancé.

      Mais, dans votre rapport, je n'ai rien trouvé qui déferait ce que j'ai écrit, seulement une autre façon de l'exprimer. Que voulez-vous, quand j'ai le feu... ça parait. Je ne suis pas chirurgien, mais j'opère. Le ton calme ne laisse pas vraiment passer le sentiment que je veux transmettre. Ce que j’ai écrit n’était pas un «exposé littéraire», c’était une opinion bien senti. Je «n’écris pas», je parle avec mes doigts. Faute d’être entendu, je suis lu. Dans mon cas, ça revient au même.

      «Ils parlent peut-être mal, mais ils parlent,» Alors... laissons-les parler.

      «Une pensée» Mais pourquoi «une» ? Et laquelle ? Lavoisier a été détrôné par Einstein qui lui l’a été par Hawking. Qui décidera qui a finalement «raison» ? Un «comité» ? Nous ne savons jamais d’où l’éclair jaillira; surtout pas un «comité». Je refuse qu’on canne le géni ! Un «comité» considèrerait Lavoisier comme un excentrique, Einstein comme un petit bureaucrate et Hawking comme un homme très malade. Et je vais m’y fier ? Pourquoi ? Ce ne sont pas de «comités» d’où ces Grands sont émergés. Et s’ils avaient été étouffés par des «comités», nous en serions où ? À se poser la question : Pourquoi des pierres tombent du ciel ?

      À tout «niveler» rien de «dépasse».

      Bonne journée.

      PL