Théories et pratiques de la stupéfaction

Ici comme en Europe de l’Ouest ou chez nos voisins du Sud, la consommation de drogues connaît une baisse.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Ici comme en Europe de l’Ouest ou chez nos voisins du Sud, la consommation de drogues connaît une baisse.
Jean-Sébastien Fallu est professeur à l’École de psychoéducation de l’UdeM. Spécialiste de la prévention des toxicomanies, il dirige la revue Drogues, Santé et Société, une des seules publications scientifiques multidisciplinaires (psychologie, sociologie, anthropologie, criminologie, etc.) francophones sur les dépendances. Il détaille ici le cycle de consommation des jeunes, présentement en déclin.


De quand date l’intérêt scientifique pour les dépendances, la toxicomanie et l’usage de la drogue dans nos sociétés ?

La science et la société s’intéressent plus au sujet depuis les prohibitions au début du XXe siècle. Mais ce n’était pas un objet d’étude très étendu. On s’intéressait plus à la délinquance en général, et la consommation de substances par les jeunes était tout simplement considérée comme de la délinquance. L’intoxication était amalgamée à un ensemble de comportements déviants. Le sujet a pris beaucoup plus d’ampleur dans les années 1970.

Pourquoi ?

C’est lié au déclenchement de la « war on drugs » aux États-Unis. On amalgame alors les problèmes sociaux, l’immigration, la criminalité et la consommation de drogue. La consommation devient alors un objet de problématique sociale plus important. Dans les faits, il y avait une libéralisation des moeurs en même temps que le flower power. Cette libéralisation dérangeait l’establishment. Le déclenchement de la lutte antidrogue a donc favorisé l’extension des études sur le sujet de la toxicomanie. La science et la politique ne sont jamais bien loin.

Et au Québec, à quand datent les premières grandes enquêtes scientifiques sur la consommation de drogue et d’alcool chez les jeunes ?

Il y a eu des enquêtes pancanadiennes peu détaillées dans les années 1980. On pouvait y retrouver par exemple des statistiques sur les habitudes dans le groupe d’âge 15 à 24 ans. C’est très large. Les études québécoises complètes sont assez récentes puisqu’elles ont commencé à la fin des années 1990. La première Enquête québécoise sur le tabac, l’alcool, la drogue et le jeu et les jeunes date de 1998 [lire l'édition de 2013]. Les données que nous avons depuis concernent les adolescents au secondaire. C’est-à-dire que les jeunes décrocheurs ne sont pas considérés dans les statistiques.

Que nous révèlent les études alors par rapport aux jeunes ?

Aux États-Unis comme ailleurs en Europe de l’Ouest, où l’on suit des tendances depuis plus longtemps, il est possible d’établir l’existence de cycles. La consommation croit dans les années 1970 jusqu’au tournant des années 1980, en atteignant un niveau très élevé. Puis elle décroît jusque dans les années 1990, y compris chez les adultes. Ensuite, la courbe remonte jusqu’au tournant du siècle. Depuis, nous sommes dans un cycle en déclin. Les dernières données montrent que le niveau est toujours à la baisse. A-t-on atteint un palier ? Est-ce que le cycle va repartir à la hausse ? Ce n’est pas clair.

Et au Québec, suit-on le mouvement général ?

Depuis 2000, effectivement, la consommation d’alcool et de cannabis baisse aussi de manière impressionnante. Chez les jeunes des écoles secondaires, la proportion des élèves ayant consommé de la drogue au cours des 12 derniers mois est passée de 43 % en 2000 à 28 % en 2008, puis à 24 % en 2013. Pour l’alcool, on passe de 71 % en 2000 à 57 % en 2013 [lire le rapport La consommation excessive d'alcool chez les jeunes Québécois: déterminants et problèmes liés (INSPQ)].

Il n’y a donc pas de société distincte pour la drogue et l’alcool des jeunes ?

On suit les mêmes tendances. La particularité du Québec concerne une prévalence d’usage souvent plus élevée, parmi les plus élevées du monde. Les jeunes d’ici consomment aussi plus que ceux du reste du Canada, même si récemment cette différence semble s’atténuer. On suit les tendances et on est presque toujours au-dessus de la moyenne. C’est vrai par exemple pour la consommation de cannabis. Les jeunes du Québec sont plus nombreux que ceux du reste du Canada à avoir consommé du cannabis au cours de leur vie (73 %, contre 61,5 % en 2009) et dans les 12 derniers mois (46 %, par rapport à 37 % en 2009). C’est difficile à expliquer.

Peut-on expliquer les cycles alors ?

Il y a des hypothèses, mais rien de ferme. Dans le cas de l’alcool, on note que la diminution est encore plus marquée pour les trois premières années du secondaire. C’est là que la prévention est ciblée. Est-ce l’explication ? Une autre hypothèse concerne l’échantillonnage. On sait que les nouveaux arrivants et les immigrants de deuxième génération consomment moins. La composition de la société québécoise joue peut-être un rôle.

On parle aussi de la génération native du Web, celle née avec Internet et le numérique. Y a-t-il un lien à établir entre l’augmentation du temps en ligne et la diminution du temps en consommation de substances illicites ?

Cette hypothèse disons occupationnelle pourrait tenir. En étant plus sur les réseaux sociaux, à la maison par exemple, on a moins d’occasions de consommer par les échanges concrets.

Comment consomment les jeunes qui le font ?

Il faut faire attention aux catégories universelles. Il faut des catégories plus fines. Tout de même, en général, disons que l’initiation à l’alcool se fait autour de 12 ans, et au cannabis à 13, pour ceux qui s’y initient, évidemment. La consommation devient plus régulière six mois plus tard. Après une phase d’expérimentation, soit la consommation diminue, soit une substance est davantage ciblée. Et je le répète : il y a beaucoup de jeunes qui ne consomment pas ou qui consomment peu. Il y en a aussi qui consomment beaucoup pendant un temps et qui changent ensuite leur niveau de consommation.

Que sait-on des jeunes à risques ? Peut-on arriver à les caractériser ?

Les chercheurs opposent les early onset [consommateurs précoces]aux late onset [consommateurs tardifs]. Il y a donc ceux qui commencent tôt à avoir des comportements de déviance et qui risquent de dégénérer jusqu’à une dépendance. Il y a aussi ceux qui commencent plus tard mais qui sont très difficilement distinguables des autres vers 14 ou 15 ans. Ils ont les mêmes comportements d’abus et de délinquance, mais ils finissent par se recaser après ces expériences pour retourner à leur responsabilité d’école ou de travail.

C’est la même réalité qui a cours au Québec ?

Avec des collègues il y a deux ans, j’ai réalisé une grande enquête auprès de 1600 consommateurs de cannabis, élèves de 4e secondaire. Nous avons dégagé quatre types de consommateurs. Deux de ces profils avaient commencé tôt à consommer. Un sous-groupe qui consommait de manière modérée avait moins de problèmes rendus en 5e secondaire par rapport à ceux qui consommaient beaucoup, même plus tard. Il faut donc surveiller l’âge précoce et le profil d’usage.

Commen établit-on les normes ? Revenons au problème du début concernant les liens entre la science et l’idéologie. Où commence la consommation acceptable, où finit-elle ?

Il y a des gens qui pensent que l’être humain ne devait pas consommer de substance psychoactive. Personnellement, je n’en suis pas. Ça ne doit pas être la seule béquille, mais c’est un besoin fondamental de l’humain que de chercher des états altérés de conscience. Il peut y arriver par d’autres moyens, comme la méditation. Mais bon, dans l’histoire humaine et même chez les animaux, la consommation de substances psychoactives est complètement intrinsèque. Ce sont des exutoires qui comblent des besoins et qui semblent avoir une fonction utilitaire. Je cherche donc plus à prévenir les usages problématiques que les usages. Et cette prévention peut passer par des interventions à l’adolescence visant à retarder l’usage.

Comment voyez-vous la légalisation promise du cannabis au pays dans cette perspective de prévention ?

Avec la prohibition, contrairement à l’alcool, on néglige la grande majorité des gens qui consomment et qui auraient besoin d’une intervention pour éviter que leur consommation dérape. On intervient pour l’alcool avec des campagnes publicitaires sur l’usage responsable ou sécuritaire, par exemple. Mais on ne le fait pas pour les drogues comme le cannabis. La législation pourrait avoir un effet positif de ce point de vue. Les gens contre la légalisation évoquent la prévalence d’usage. C’est leur première crainte et probablement le seul argument qui tienne la route.

Nous n’avons pas beaucoup de données empiriques, mais théoriquement, la légalisation axée sur le profit commercial, avec des publicités encourageant et banalisant la consommation à outrance, il pourrait y avoir davantage de consommateurs. Ça ne veut pas nécessairement dire davantage de dépendances, souvent liées à des problèmes de développement. Les consommateurs occasionnels mais problématiques risquent de créer plus de problèmes. On le voit avec l’alcool quand des consommateurs enivrés conduisent leur voiture ou se battent.

On pourrait voir davantage de problèmes de ce type dans un contexte de légalisation trop ouverte du cannabis. À mon avis, une légalisation bien encadrée pourrait éviter un usage et une banalisation accrus, même si au Québec le cannabis est déjà assez banal.

La guerre antidrogue «made in USA»

La consommation d’alcool et de cigarettes par les adolescents américains atteint son plus bas niveau depuis le début des grandes enquêtes nationales il y a 40 ans. Environ 40 % des élèves de 13 à 17 ans ont consommé de l’alcool en 2015 par rapport à 61 % en 1997, le plus haut plateau atteint avant le début de la chute de consommation.

Les drogues illégales, dont l’ecstasy, l’héroïne, les amphétamines et la marijuana de synthèse sont également moins populaires selon les données révélées en décembre par l’enquête épidémiologique de l’Université du Michigan « Monitoring the Future », dont la première version remonte à 1975. La popularité du cannabis demeure stable avec un usage avoué dans les 12 derniers mois précédant l’enquête par 12 % des jeunes à 13-14 ans, par 25 % à 16 ans, et par 35 % à 17 ans.

La consommation quotidienne demeure marginale puisqu’elle ne concerne que 1 % des élèves en début de cycle secondaire et 6 % des élèves en fin de cycle. Ce niveau de prévalence a peu bougé depuis 2010. L’enquête a interrogé plus de 40 000 élèves du niveau secondaire de quelque 400 écoles privées ou publiques de 48 États.
24 %
La proportion des élèves ayant consommé de la drogue au cours des 12 derniers mois, en 2013. Elle était de 28 % en 2008 et de 43 % en 2000. Pour l’alcool, on est passé de 71 % en 2000 à 57 % en 2013.