Perdre son pays dans l’enfer de Homs

Pour que leur fille, Celine, ait un avenir, Amal et son époux ont choisi l’exil.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Pour que leur fille, Celine, ait un avenir, Amal et son époux ont choisi l’exil.

Nouvelle année, nouvelle vie. Alpert Drezi, Amal Al-Haddad et leur fille Celine viennent de débarquer à Montréal, les deux pieds dans la neige. À bord d’un avion nolisé par le gouvernement fédéral, en compagnie de près de 300 autres réfugiés, la famille a renoué avec « l’avenir et la paix », dit Nizar Rezek, l’oncle d’Alpert, traducteur pour l’occasion.

Tout leur paraît maintenant un signe d’espoir. Même cette tempête, premier front à les accueillir quand ils sont sortis du centre de bienvenue administré par la Croix-Rouge à proximité de l’aéroport. Il était 5 h du matin, les vents chargés balayaient déjà Montréal, mais rien ne pouvait empêcher Amal d’arborer son grand sourire euphorique. « Le blanc, c’est l’espoir. Les vêtements, les bottes qu’on nous a distribués, c’est de l’amour », dit-elle, à peine 24 heures plus tard.

Ce sourire s’est figé sur son visage fatigué et détonne avec le contenu qui sort de la même bouche. En les questionnant sur le contexte de leur départ de Syrie, on ouvre une fenêtre sur l’horreur. Le débit d’Alpert s’accélère, sa voix faiblit, son regard devient grave. La face sombre de leur histoire s’exprime dans ses mains nouées.

Ils habitaient le quartier Hamidiyeh de la ville de Homs. Elle, enseignante d’anglais à l’école primaire de Talbiseh, une petite ville au nord de la leur. Lui, électricien comptant 17 ans d’expérience, du haut de ses 37 ans. Un jour qu’Amal sortait d’une pâtisserie, une voiture explose. « Les deux hommes qui y travaillaient ont perdu leurs jambes », rapporte la femme. Le gâteau qu’elle avait à la main n’a pas été gaspillé, mais elle a perdu l’enfant qu’elle portait depuis trois mois.

Même en changeant de quartier, la route du travail était devenue un calvaire pour Alpert : « En chemin, il y avait des gens qui tiraient, des explosions, des voitures piégées, des enlèvements. Aller-retour. »

Le cousin de sa femme, prêtre chrétien, a été sauvagement assassiné. « Ils ont enlevé ses yeux, coupé ses doigts, puis ils l’ont jeté », dit l’homme à travers son oncle. Ils tiennent à le nommer : « Il s’appelait Fadi Haddad. »

Le Syrien touche son traducteur pour lui signifier qu’il veut continuer, qu’il a encore des histoires à raconter. Celle d’une jeune fille de 12 ans mariée de force à un « combattant », celle de deux hommes crucifiés par le groupe armé État islamique. « Il est mort, ils l’ont tué », redit machinalement M. Rezek, après chaque histoire d’horreur.

« Ils », groupe EI et autres extrémistes confondus, « ne donnent que deux choix : se convertir à l’islam ou mourir ». Si les chrétiens vivaient en harmonie avec les musulmans avant la guerre, cette minorité est aujourd’hui persécutée, et son patrimoine plusieurs fois centenaire, détruit.

Nizar Rezek insiste pour préciser que les chrétiens vont peu dans les camps de réfugiés. C’est plutôt le réseau de solidarité familial ou celui des églises et des monastères qui les accueillent. La famille Drezi est d’ailleurs parvenue au Canada grâce aux Missions jésuites, qui parrainent des réfugiés depuis 33 ans.

L’exil devenait inévitable. Ils n’ont pas bravé la mer comme 1 million d’autres réfugiés qui ont rejoint l’Europe en 2015. Pas de souvenirs de houle en canot pneumatique, seulement l’impression des limbes au Liban, durant un an. Puis le départ, réglé au métronome aussitôt le signal lancé.

Retrouver un pays

Alpert pointe la fenêtre pour redire l’absence de tirs. Le silence. Le blanc des abris d’auto alterne avec celui des bancs de neige et du ciel, qui se remettra bientôt à déverser un grésil léger.

Les voitures piégées reviennent dans la conversation. La petite va s’asseoir sur sa mère. « Nous sommes venus pour elle, ça ne pouvait plus continuer comme ça. Elle avait à peine neuf mois quand les violences ont commencé en 2011 », soupire Amal. Durant toute l’année qu’ils ont passée au Liban, elle tenait fermement les mains de ses parents toutes les nuits, en se cachant le visage sous la couverture.

« Moins tu as la maîtrise du langage, plus les sons et les images s’enregistrent. S’exprimer permet de sortir l’horreur de soi », ajoute le père jésuite Mario Brisson. Directeur du service de parrainage des Missions jésuites, il passe ses nuits à attendre des avions depuis quelques semaines.

Avant même de connaître toute la sensibilité linguistique des Québécois, le couple réitère son envie pressante d’apprendre le français. Puis d’obtenir les diplômes nécessaires pour décrocher un bon emploi.

Le déracinement va au-delà de l’affliction individuelle. « J’ai perdu mon pays », dit Nizar Rezek, pour lui-même et en leur nom.

Quand il a immigré au Canada avec son frère Nazir, il ne pouvait imaginer que, 22 ans plus tard, sa famille serait écartelée aux quatre coins du monde, sans intention de retour. Ce frère en question a accueilli 14 membres de sa famille, avant de devenir collaborateur des Jésuites pour le parrainage. « Son sous-sol était un vrai camp de réfugiés, sourit M. Rezek, mais chez nous, c’est ainsi, l’accueil. »

Quand on leur demande depuis combien de temps ils n’ont pas célébré, Alpert s’empresse de montrer six doigts, avec la même volonté impétueuse de communiquer malgré la langue. « Tu ne peux pas avoir des sentiments de joie, tu ne peux pas fêter quand chaque famille compte des morts », lâche-t-il.

Nizar reprend la parole, le temps qu’Alpert avale la boule qu’il a dans la gorge. Il compte toutes les personnes qui défonceront l’année ensemble, mais ses doigts ne suffisent pas. « Mon frère, ma belle-soeur, sa soeur… On sera au moins de 25 à 30 personnes. Chacun apporte un plat, il y en aura une dizaine seulement pour l’entrée », visualise-t-il déjà. Pour la première fois depuis six ans, Alpert aura le coeur à jouer du tambour darbouka.

Plus d’un million de réfugiés en Allemagne

L’Allemagne a franchi le cap symbolique du million de demandeurs d’asile cette année en accueillant près de 1,1 million de réfugiés en 2015, selon le quotidien allemand Sächsische Zeitung, qui cite des chiffres gouvernementaux pas encore rendus publics. « 1,09 million de réfugiés » ont ainsi été inscrits entre début janvier et fin décembre en Allemagne, écrit le quotidien de Dresde dans son édition à paraître jeudi. C’est cinq fois plus qu’en 2014, lorsque le pays avait enregistré un peu plus de 200 000 demandes d’asile dans l’année.


À voir en vidéo