États-Unis: la mort violente au quotidien

L’attaque du centre social de San Bernardino, en Californie, a été la tuerie en sol américain ayant fait le plus de morts en 2015.
Photo: David McNew Agence France-Presse L’attaque du centre social de San Bernardino, en Californie, a été la tuerie en sol américain ayant fait le plus de morts en 2015.

Le petit court métrage, tout en dessin animé, avait ce côté absurde dérangeant. Souvenez-vous : c’était en 2002, dans le documentaire corrosif de Michael Moore, Bowling for Columbine, qui, en revenant sur la fusillade à l’intérieur du collège Columbine de Littleton au Colorado en 1999, sondait le caractère distinct des Américains face aux armes à feu. À l’intérieur, l’équipe de la série comique South Park résumait ce rapport délétère qui fait des États-Unis le pays au monde où les homicides par arme à feu sont les plus nombreux, et ce, en remontant le fil de l’histoire.

On résume leur point de vue : les États-Unis, ce sont des Européens apeurés venus chercher la paix dans le Nouveau Monde, devenus des colons encore plus angoissés qui ont alors cherché la sécurité dans le surarmement de leur petite personne. Finalement, trop de peur, trop d’armes n’ont fait qu’augmenter leur niveau d’angoisse et d’insécurité, et du coup leur culte de l’arme à feu pour se défendre.

Cercle vicieux ? Sans doute, sur lequel d’ailleurs les Américains en 2015 auraient pu réfléchir une fois par jour dans l’espoir de faire fuir leur angoisse pour toujours. C’est que, au moment d’écrire ces lignes, les États-Unis de Barack Obama ont été en effet frappés de plein fouet cette année par plus de 350 tueries massives, soit l’équivalent d’une par jour. C’est une trentaine de plus qu’en 2014 et presque autant qu’en 2013, si l’on se fie aux données du Mass Shooting Tracker, nomenclature macabre en ligne des massacres de citoyens par arme à feu perpétrés par un ou plusieurs individus. Pour entrer dans cette liste noire, le crime doit avoir fait au moins quatre victimes, mortes ou blessées, et compter la mort du ou des tireurs fous.

Cette année, on y retrouve l’assassinat en direct de deux journalistes en Virginie, par un ex-collègue frustré, la récente tuerie de San Bernardino en Californie tout comme les neuf âmes perdues dans le massacre de l’église de Charleston, Caroline du Sud, en juin dernier. Entre autres.

« Il y a une tendance aux tueries de masse dans ce pays qui n’a pas d’équivalence ailleurs dans le monde », a résumé le président Obama début décembre sur les ondes de CBS dans la foulée de l’attaque du centre social de San Bernardino. « Il y a des décisions que nous pourrions prendre, non pas pour éradiquer chacune de ces tueries, mais se donner l’espoir qu’elles se produisent moins fréquemment. »

Aveuglement et poudre explosive

Arracher les racines du mal ? Oui, mais comment ? Les innocents tombent, les enfants vont à l’école chaque jour avec le spectre d’y périr sous les balles d’un instable armé sans pour autant ébranler l’Amérique et la fascination malsaine qu’elle entretient avec le Colt Gold Cup, le calibre 0.223, l’automatique et le semi-automatique : 320 millions de ces armes seraient en circulation dans ce pays, soit l’équivalent d’une par habitant.

En juillet dernier, le quotidien britannique The Guardian rappelait que les Américains ne représentent que 4,42 % de la population mondiale, mais possèdent 42 % des armes à feu dans les mains de civils à travers le monde, et ce, avec un corollaire dont la tragédie s’expose chaque jour : en 2013, le terrorisme a fait moins d’une vingtaine de victimes aux États-Unis, contre 12 000 victimes d’homicides par arme à feu, laissant du coup présager que l’entrée d’armes au pays menace visiblement plus la sécurité nationale que l’entrée de musulmans, contrairement à ce qu’un Donald Trump cherche à laisser croire ! Le taux d’homicide par balle est là-bas 5 fois plus élevé qu’au Canada, 50 fois plus qu’en France et 300 fois plus qu’au Japon. Si l’on tient compte des suicides, ce sont plus de 30 000 personnes qui chaque année perdent la vie de manière violente, la faute à une arme à feu.

La mathématique fait mal. Elle en teinte forcément une autre : 85 % des Américains sont favorables à ce que les antécédents d’un acheteur d’armes soient scrutés, selon les résultats d’une enquête dévoilée en août dernier par le Pew Research Center, soit la même proportion qu’en 2013. Mais pas question de toucher au droit de propriété des armes d’assaut. L’interdiction de ces armes, qui induisent pourtant régulièrement la triste manchette, n’est appuyée en 2015 que par 57 % des répondants, soit presque autant que deux ans plus tôt et 700 tueries de masse plus tard.

Propriété non négociable

Plus étonnant encore, 31 % des Américains qui ne possèdent pas d’arme à feu chez eux — oui, c’est possible ! — sont toutefois pour le respect de leur droit inaliénable de posséder, de circuler avec, d’acheter librement une arme à feu, estimant dans 66 % des cas que c’est davantage le propriétaire de l’arme qu’il faut « contrôler » que le marché de l’arme à feu lui-même.

Rappelons qu’en 2012, dans la foulée du massacre d’une école de Newtown dans le Connecticut, un 14 décembre, Barack Obama a tenté de faire interdire le commerce de l’arme semi-automatique, trop souvent impliquée dans ce genre de tragédie. Vingt enfants et six adultes y avaient laissé la vie. Seuls sept États et la capitale fédérale, Washington, interdisent ce genre d’arme.

La démarche s’est butée au refus du Sénat d’étudier cette proposition. « Vous savez, sur ce sujet, les ennemis sont très puissants, je l’ai su toute ma vie », a résumé à l’époque Dianne Feinstein, la sénatrice démocrate à l’origine du texte pour illustrer sa déception et surtout faire référence à la National Rifle Association (NRA), ce puissant groupe de pression de l’arme à feu, que plusieurs élus américains ne veulent pas défier, de peur de perdre la faveur de leur électorat au scrutin suivant. Un régime de peur qui accorde plus de valeur au vote d’un électeur qu’à la mort d’un innocent et qui, malgré l’insécurité d’une tuerie de masse chaque jour en 2015, nourrit encore et toujours l’armement des masses… tout en confirmant une cruelle vérité cachée dans un dessin animé à l’esprit moqueur !

Les tueries les plus meurtrières de 2015

2 décembre
San Bernardino (Californie)
16 morts*
19 blessés
Motif: acte terroriste

1er octobre
Roseburg (Oregon)
10 morts*
9 blessés
Motif: inconnu

17 juin
Charleston (Caroline du Sud)
9 morts
0 blessé
Motif: acte raciste

17 mai
Waco (Texas)
9 morts
18 blessés
Motif: conflit entre motards

26 février
Tyrone (Missouri)
8 morts*
1 blessé
Motif: inconnu

* Incluant le ou les tireurs

Source : Gun Violence Archive