Les yeux dans l’aube, avec toi

Photo: Viktor Cap Getty Images

Ce soir, ce sera notre deuxième Noël ensemble. Le premier depuis 1943.

Ce sera peut-être aussi le dernier. Qui sait, et qu’importe : je suis heureuse. Je veux — je vais — en goûter chaque seconde, Émile.

Voilà huit mois que tu es revenu de la plus inattendue des manières. En sonnant à ma porte le jour de mes 88 ans, des fleurs dans les mains, ta casquette en laine sur la tête. J’aurais pu ne pas t’ouvrir, ne pas comprendre, ne rien vouloir. J’aurais pu.

Mais j’ai vu tes yeux. J’ai reconnu ton regard. Bleu comme un ciel d’hiver quand il fait froid et beau. La même couleur qu’avant la guerre.

Ton corps a flanché depuis le temps, mais tu as toujours les yeux de tes 20 ans.

Et je t’ai reconnu, Émile, par cette flamme plantée dans la pupille.

Tes mains tremblaient. Tu avais la peau tachetée comme les vieux que nous sommes.

J’étais bouche bée, j’étais sonnée. Soixante-neuf ans sans te voir, et te voilà soudain devant moi. Par quel improbable chemin, par quel hasard incroyable, je ne sais pas. La vie, j’imagine.

Nous avions été fiancés, si jeunes, un soir de Noël et devant tout le village. J’avais les joues rouges, et l’envie d’y croire.

Mais tu es parti à la guerre, Émile, et ça m’a fait peur. Je ne savais rien de l’amour, encore moins de l’attente. Nous avons rompu, j’ai revendu ma bague. Des fiançailles en feu de paille, je sais.

Après… rien. J’ai fait ma vie, et toi, la tienne à ton retour du front. Chacun ses mariages, ses enfants, ses joies et ses deuils. J’ai eu des nouvelles, parfois. Mais si peu. Je n’en ai pas donné non plus. Amour classé dans un creux de mémoire.

Jusqu’à ce jour d’avril — toi, tes fleurs et tes yeux bleus.

J’ai eu un petit vertige en te voyant. J’ai même eu un peu peur — la vulnérabilité du bel âge. Tu es entré, nous avons parlé. Tu savais pour la mort de mon mari. Tu savais bien des choses sur moi, en fait. J’ai compris que tu ne m’avais jamais oubliée, mais que tu avais eu la délicatesse de n’en rien dire. Ça m’a touchée.

Nous avons parlé comme ça pendant un paquet d’heures lentes. De la vie, de la mort, de la peur de mourir seul. Tu m’as raconté cette histoire des pingouins qui n’oublient jamais leur premier amour. Nous avons ri et ça m’a fait tant de bien de rire, Émile. Tant de bien.

Nous avons parlé comme ça pendant un paquet d’heures lentes et douces. Puis tu m’as dit que tu aimerais me revoir — si je le voulais bien.

Tu sais, Émile, j’aurais pu dire non. Avoir peur de toi et de tes 90 ans. J’aurais pu. Mais j’ai choisi de trouver ça beau. Nous étions là, tous les deux, et j’ai choisi de trouver ça beau.

J’ai fait sécher tes fleurs pour qu’elles restent vivantes.

Tu es revenu presque tous les jours, et j’ai fini par te demander de ne plus repartir. Tu me fais tant de bien, Émile, à être ici, avec ton rire et tes yeux bleus. Avec ta voix, aussi.

Nous sommes vieux et fragiles, décharnés et ridés, je sais. Mais nous sommes là.

Ce n’est pas de refaire nos vies vacillantes, ou de corriger le cours du temps. Ce n’est pas d’espérer tromper la mort par l’amour nonagénaire. Elle viendra bien assez vite — et ce n’est pas triste.

Mais ta présence me donne ça, Émile : la force d’approcher la fin d’un pas léger. La force de faire ces derniers milles en souriant.

Parce que tu es là. Parce nous sommes deux sur ce sentier.

C’est le crépuscule de nos vies, mais je le trouve lumineux.

Ce soir, ce sera notre deuxième Noël ensemble. Le premier depuis 1943.

Je veux mettre un disque — du piano. Je veux qu’on regarde le sapin briller. Je veux que tu sois près de moi, Émile, comme en cette nuit de nos 20 ans.

J’aimerais aussi, ce soir, qu’on ne dorme pas. Qu’on se rende jusqu’à l’aube debout. Pour voir la première strate de lumière du jour. Pour voir un 25 décembre arriver avec nos yeux fatigués et nos corps courbés.

J’aimerais prendre ta main dans la mienne, sentir ta paume chaude. J’aimerais que tu m’enlaces. J’aimerais t’entendre dire que tu ne m’as jamais oubliée.

Et j’aimerais te dire ensuite : joyeux Noël, vieux pingouin.
 


Librement inspiré d’une histoire vraie, « Les fiancés de la dernière chance », racontée dans ces pages en 2009.

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 24 décembre 2015 05 h 50

    Mercis monsieur Bourgault-Côté...

    ...convaincu je suis qu'à vous lire, l'amour, la vie, petit et grand «V», «les vieux pingouins» vous aiment.
    Vous lire m'a procuré grands bienfaits.
    Plus encore si je vous disais que je suis la demie d'un couple de vieux croûtons qui se sont mariés après s'être perdus de vue pendant plus de 40 ans ? Je suis une sorte d'Émile par procuration.
    Que de mercis à y formuler !
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Claude Ouimet - Abonné 24 décembre 2015 07 h 47

    Touchant et vrai

    Et tellement simple et près de la vie...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 décembre 2015 10 h 43

    Le mystère de l'amour

    On n'en finit jamais de s'émerveiller de la force de l'amour qui peut même déplacer des montagnes.

    Cette histoire d'amour qui est celle de nombreux amants que tout la vie avait rendu leur union impossible, me fait penser au roman L'Àge de l'innocence de Edith Wharton.

    Beau conte, monsieur Bourgault-Côté, quoique je ne l'aurais pas terminé avec "vieux pingouin"...! Après tout, ils forment un jeune couple puisqu'ils viennent de se retrouver, malgré leur âge avancé.

    Joyeux Noël!

  • Jacques Morissette - Inscrit 24 décembre 2015 12 h 06

    Une belle petite histoire qui en dit long sur les racines de la vie.

    Il y a des choses que je ne comprends pas dans l'amour, mais sommes-nous obligé de comprendre, pour avoir besoin d'y croire. Cela dit, sérieusement, je pense que c'est probablement l'essence même de la vie.