Une nordicité renouvelée et assumée

Les batailles de boules de neige (quand il y en a!) organisées dans les parcs de Montréal contribuent au nouvel hiver urbain, animé et assumé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les batailles de boules de neige (quand il y en a!) organisées dans les parcs de Montréal contribuent au nouvel hiver urbain, animé et assumé.
Le Devoir lance la série «Un hiver avec Félix Leclerc» qui, jusqu’au 21 mars prochain, explorera des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec en s’inspirant d’une chanson de l’artiste. Aujourd’hui, la nordicité comme nouvelle source de fierté, sur l’air des Soirs d’hiver.
 

Les soirs d’hiver passés à chanter, pour chasser le diable qui rôde, sont bien loin… L’hiver maudit, l’hiver subi, ce ne serait plus valable pour toute une génération de Québécois, principalement urbaine, qui a décidé d’apprivoiser sa nordicité, de la pratiquer en déjouant le froid et la nuit précoce, de la lustrer dans le sens du sauna en plein air, du vélo d’hiver, des grands rassemblements en musique et à l’extérieur pour en tirer une étonnante source de fierté, plutôt que de la nier, comme d’autres avant eux. Et tout ça en devient plutôt rafraîchissant, estime Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique de l’UQAM.

« Quelque chose a changé ici par rapport à l’hiver depuis une quinzaine d’années, dit le spécialiste des représentations nordiques. L’hiver n’est plus vécu comme un ensemble de contraintes qui invitent au départ, à la migration, à la réclusion et à la protestation, mais plutôt comme une source de possibles à explorer, à exploiter. Au lieu de s’en plaindre, on se demande ce que l’on peut faire de bien avec. Et c’est un phénomène complètement neuf. »
  

Cette mutation face à l’hiver et au froid aurait des racines urbaines, en rupture avec cette nordicité plus rurale, plus pittoresque dont les contours ont été tracés dans l’ancien temps par le géographe Louis-Edmond Hamelin, les artistes Jean-Paul Lemieux, Cornelius Krieghoff ou encore l’historien Carl Berger pour habiter durablement notre imaginaire collectif. Elle est aussi plus jeune et s’incarne dans le développement récent de spectacles en plein air peu importe la température extérieure, dans l’émergence du vélo d’hiver, dans l’avènement du spa nordique à la Québécoise — plus élitiste, moins familiale qu’en Scandinavie, plus ésotérique aussi ! — ou dans la mise en lumière en hiver de la ville par des projets d’art immersif, comme Luminothérapie du Quartier des spectacles, pour tirer profit d’un voile noir restant longtemps sur la ville et sur lequel il est finalement possible de projeter sa nordicité.

« L’idée est de transformer l’hiver en valeur ajoutée pour la culture, pour le vivre-ensemble, pour la vie en ville, dit M. Chartier. Ces événements ne sont pas non plus liés à un folklore, mais plutôt à une urbanité plus contemporaine, ce qui confère à cette autre façon d’aborder la nordicité ce caractère nouveau. »

 

Clivage générationnel

Le changement d’attitude était sans doute écrit dans la neige. Alors que la génération des Trente Glorieuses et de la Révolution tranquille s’est construit un imaginaire nordique teinté par la montée de la consommation de masse et forcément en opposition avec ses représentations provenant surtout du sud, de la chaleur de la Californie, des climats moins rigoureux et concevant l’hiver comme une plaie, une aberration, une entrave à la libre circulation des biens et des capitaux, l’urbain contemporain, lui, est ailleurs. Élevé aux préoccupations écologiques et environnementales, au café équitable et à l’achat local, il préfère appréhender sa nordicité sous l’angle du territoire et du milieu de vie auquel il faut s’adapter. L’un a rêvé d’un condo en Floride six mois moins un jour par année, l’autre de cabanes dans les arbres, avec chauffage au bois, de chambre dans un hôtel de glace, de ski de fond dans la ville, de marché extérieur, tout comme d’intérieurs confortables pour regarder aussi l’hiver à travers les vitres d’une maison et « leurs jardins de givre ».

Et quand la neige se fait attendre, comme dans les dernières semaines, quand la douceur de décembre se fait anachronique, le premier s’en réjouit, alors que l’autre râle...

De l’extérieur à l’intérieur

« La question de l’adaptation à l’hiver s’est déplacée de la campagne à la ville, mais également de l’extérieur vers l’intérieur, dit M. Chartier. Vivre sa nordicité, c’est également favoriser le design intérieur avec un éclairage adapté, pour avoir le plaisir de s’y retrouver en famille, entre amis », une perspective nouvelle, selon lui, inspiré, entre autres, par la Scandinavie à laquelle le Québec jeune, connecté, voyageur et contemporain aime de plus en plus se comparer et surtout se reconnaître.

Selon lui, dépasser l’exaspération que peuvent nourrir les bulletins météo des temps froids avec leur tonalité affligée et leur vocabulaire fataliste, pour transformer en fierté le fait de vivre dans l’hiver, relève désormais « de l’ancrage ». « C’est une façon d’assumer, mais également d’afficher une certaine excentricité, poursuit l’universitaire. La normalité d’une vie dans un climat chaud et humide est inscrite avec force dans les imaginaires puisque c’est une condition de vie partagée par la plus grande partie des habitants du globe. Seulement 3 ou 4 % de la population mondiale vit dans un climat froid, heureusement d’ailleurs, parce que la pression énergétique pour adapter plus de monde à ce climat serait insoutenable », ajoute-t-il en souriant.

« Ça nous distingue des autres, donc et ça peut aussi nous conférer des avantages par rapport aux autres, surtout quand on réussit, comme l’Islande, à démontrer les avantages d’un tel climat, du froid, de la neige, de différences fortes entre les saisons... ». Des avantages d’une nordicité impossible à partager sans être apprivoisés, et qui pourraient bien être sur le point de reconfigurer le Québec, en confirmant son caractère distinct, oui, mais avec une autre forme d’excentricité.

Les soirs d’hiver

Par Félix Leclerc

Les soirs d’hiver, ma mère chantait
Pour chanter le diable qui rôdait ;
C’est à mon tour d’en faire autant
Quand sur mon toit coule le vent.

Parler de près,
d’amour,
d’enfant,
De soleil d’or
sur les étangs,
C’est son langage que je copie
fidèlement :
Poulette grise,
Noël,
Fanfan ;
Le roi Henri,
Sylvie,
Isaban ;
Sous chaque note, un peu de sang,
«J’en suis l’auteur», m’a dit Satan.
«Quand elle chantait, ta mère pleurait
Parce qu’on tuait le canard blanc,
Brisait l’écorce, prenait le fruit,
Se joue ainsi… »

Les soirs d’hiver, ma mère chantait
Pour chasser le diable qui rôdait ;
C’est à mon tour d’en faire autant
Quand sur mon toit coule le vent.

Regarder une interprétation par Claude Sarocchi

Un hiver avec Félix Leclerc

Le p’tit bonheur, Moi, mes souliers, Bozo, Les soirs d’hiver... 65 ans plus tard, l’œuvre de Félix Leclerc, amorcée en 1951 avec l’album Félix Leclerc chante ses derniers succès (Polydor) et un Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros en France pour sa chanson Moi mes souliers, peut-elle éclairer la complexité de notre présent ? Découvrez-le en passant tout Un hiver avec Félix Leclerc, une série inédite du Devoir qui, à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 21 mars prochain, va explorer sporadiquement des enjeux sociaux, politiques et culturels du Québec contempo- rain tout en faisant un clin d’œil à l’artiste. L’exclusion sociale, le bonheur au temps du numérique, la mise en marché de la musique, la foresterie, la nordicité... Plusieurs plumes, dont celle de Jean Dion, Jean-François Nadeau, Odile Tremblay, Fabien Deglise, Manon Dumais, Éric Desrosiers, Sarah R. Champagne ou François Desjardins, vont prendre part à cette aventure pour vous raconter, une fois par semaine, ce présent en mutation tout en convoquant discrètement l’esprit, l’art et la mémoire de cette figure importante de notre passé.
8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 21 décembre 2015 04 h 34

    Question d'attitude que celle....

    ...de bien «composer» ou non avec l'hiver ? Il existe de ces expérimentations de la vie qui font que...peu importe le temps qu'il fait dehors....«je suis heureux» Est-ce possible ? Posons la question à un être humain ayant expérimenté la mort de près; à une personne qui a vécu hospitalisation pendant des mois et qui s'en est sortie; à quelqu'un.e qui a vécu ou prison ou pénitencier et qui a pris conscience autant durant son séjour qu'à sa sortie.
    L'hiver, une saison assez éloquente quant à l'attitude que nous pouvons avoir face à lui.
    Outre les grands du monde musical tels Bach, Mozart, Beethoven, Wagner et....et...nous aussi..nousavons la liberté de composer avec....et l'hiver et la vie. Je souris.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 décembre 2015 06 h 37

    Étés d’hivers

    « Le changement d’attitude était sans doute écrit dans la neige. » (Fabien Deglise, Le Devoir)

    Oui, en effet, cette douceur :

    Étés d’hivers !

    De cette neige givrée, plusieurs saisons
    Pendant que rôdent diables blancs (A)
    Surgissent montagnes et lacs bleuâtres
    Norvège québécoise, Québec norvégien

    De cette givre enneigée, saisons autres
    Pendant que chante froidure ou glanure
    Patinent cœurs et fêtes d’esprits de couleurs
    Câlins entrelacés et bouillis de fleurs rosées

    Québec d’autrefois demain ici d’ailleurs
    Sentier de neige, de givre en chantier
    Pendant que neigent neiges et plaisirs
    Bourgeonnent printemps d’automnes

    Étés d’hivers ! - 21 déc 2015 -

    A : https://www.youtube.com/watch?v=mbG1sWO_kGo

  • Guy Lafond - Inscrit 21 décembre 2015 06 h 56

    ...quand sur mon toit roule le vent.


    Bravo à Daniel Chartier et Fabien Deglise pour susciter une telle réflexion sur notre climat. C'est vraiment rafraichissant. Et si c'est refroidissant, alors tant mieux! Car ce sera aussi bon pour des glaciers.

    Autrement, à Ottawa, le ministre des finances fédéral, "Bill" Morneau, cherche de nouvelles façons d'augmenter notre productivité et de stimuler notre économie. Et tout le monde de se gratter la tête.

    En fait, est-ce si compliqué de prendre le virage du XXI ième siècle?

    Notre industrie se targue d'avoir des fleurons comme Kanuk et Marinoni.

    La nouvelle circule que la nouvelle économie en sera une de plus en plus propre (dernier accord de Paris, COP 21).

    Et pédaler a toujours été très propre!

    Rappelons que beaucoup de citadins veulent moins de grosses voitures et plus de moyens de locomotion propres. Ils en ont marre de ces embouteillages qui empestent tout le monde.

    Les Québécois ont depuis des décennies conçu des vêtements d'hiver et des vêtements de plein-air extrêmement performants. Ils ont aussi conçu des vélos de route fort redoutables.

    Qu'attendons-nous pour offrir aux citadins du monde entier des vêtements, des vélos, et des cargos qui les feront sortir dehors et apprécier les saisons?

    Moins d'autos, plus de vélos!

    Et des vélos électriques (hybrides) pour les plus pressés et les plus exigeants?

    (Un Québécois à pied d'oeuvre à Ottawa ;-))

  • Gilles Théberge - Abonné 21 décembre 2015 08 h 36

    Ça me fait bien rire

    Toutes ces analyses me font bien rire.

    Au fur et à mesure qu'ils vieilliront on verra bien si "les jeunes" dont il est question deviendront plus frileux...

    • Christian Labrie - Abonné 22 décembre 2015 08 h 17

      Merci,

      Je savais pas que passé 50 ans, j'étais encore jeune. J'adore l'hiver.

    • Danielle Rochette - Abonnée 23 décembre 2015 17 h 34

      Analyse rigolote, en effet!
      S'il est réservé aux jeunes d'aimer l'hiver, je n'ai pas pris une ride en plus de 60 ans. Hourra!

  • Jean Richard - Abonné 21 décembre 2015 11 h 22

    L'État hivernal

    La radio du matin nous a sortis du sommeil et des rêves, la radio du matin nous l'a trompetté, tambouriné et violonné : l'ennemi est à nos portes. L'État hivernal, l'EH sous sa forme abrégée, se prépare à nous envahir. Une dépression s'avance vers nous, avec son cortège habituel de belligérants réunis en deux fronts, un front chaud qui n'est pas toujours chaud et un front froid qui lui nous approche de l'anéantissement, du zéro absolu appelé zéro degrés Kelvin, sans oublier le maudit facteur vent qui continue à nous livrer le froid glacial à domicile.

    L'armée se prépare. Les petits blindés se mettent en place sur les trottoirs – il y en a un de moins cette année – et l'artillerie lourde est déployée partout ailleurs. Et dès que les premiers flocons terroristes se pointent, la machine se met en branle. Un gros nuage brun s'élève à la hauteur des toits et parfois davantage, le dieselonimbus. Au diable les GES et les changements climatiques qui font fondre les calottes glaciaires : ce qu'il faut protéger, ce sont nos calottes d'asphalte, nos calottes bitumineuses, ces grands pans territoriaux qui garantissent les droits et les valeurs de nos bagnoles.

    On vous aura prévenu : l'EH, l'hiver, est notre ennemi le plus redoutable et il ne faut surtout pas rendre les armes devant lui. Il faut aussi se méfier de ceux qui prétendent que l'ennemi peut être un ami si on le voit avec un autre œil. C'est une forme surnoise de multiclimatisme. Ces jeunes convertis à l'hivernisme réclament, en faisant fi de notre culture automobile, le droit à circuler à vélo ou à pied dans nos villes. Quelle sera la suite ? Le droit de circuler en skis ? Ou pire, le droit de circuler sans avoir le visage totalement découvert, que ce soit à -10 ou à -30 °C ?

    On l'a dit à la radio, à la télé, on l'a écrit dans plusieurs médias, l'État hivernal est notre ennemi et devient suspect quiconque veut s'en faire un ami.