Paradoxes migratoires

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir
Alors que tous les projecteurs sont tournés vers les quelques centaines de réfugiés arrivés sur des vols officiels, les trajectoires migratoires des autres Syriens se croisent et se dénouent. La plupart laissent de la famille derrière, et tous, un pays dévasté par la guerre. Paradoxes et angles morts de cette vague de réfugiés.
 

Ahmed Al Omar n’a pas passé trois ans dans un camp au Liban ou en Jordanie, mais six années d’attente ont usé sa patience, ses rêves et son compte de banque. Attablé dans un Tim Hortons en bordure du boulevard Décarie, il raconte une immigration pénible. Sa demande de résidence permanente en tant que travailleur qualifié, déposée en 2009, a pris tout ce temps pour trouver son chemin. Surtout, ses enfants « pleurent leur mère chaque jour », restée à Damas pour recevoir son propre visa.

« Pourquoi ai-je dû attendre si longtemps alors que nous répondions à tous les critères ? Pourquoi le passeport de Nouha [sa femme] est coincé depuis deux mois au bureau des visas d’Amman ? » déplore M. Al Omar.

L’étau de la guerre qui se resserrait autour de Damas, leur ville d’origine, n’a pas accéléré les procédures. Au contraire, la fermeture de l’ambassade canadienne en Syrie en 2012 a forcé le transfert de son dossier à Amman en Jordanie. Coup du sort, le passeport de sa femme a été volé à quelques semaines du départ. Ils ont décidé que le père et les enfants quittent tout de même la Syrie, en espérant que la redélivrance d’un visa pour Nouha serait rapide. Trois mois plus tard, ces derniers regardaient la neige tomber en ne pouvant que lui envoyer des photos.

L’enthousiasme n’atténue pas l’attente

Il n’y a personne dans la communauté pour s’opposer à la venue de 25 000 Syriens. Mais de les voir afficher leur soulagement d’être enfin en sécurité ravive leur propre insécurité. « Je comprends que le gouvernement en prenne soin, mais il ne devrait pas oublier les autres Syriens qui ont fait des demandes d’immigration. Nous vivons aussi dans la peur », confie M. Al Omar.

« C’est bon que les réfugiés commencent à arriver en plus grand nombre. Le côté triste est que ma famille n’en fait pas partie », admet Loujin Khalil. Sa femme Manal a parrainé, en collaboration avec l’Archevêché de Montréal, ses deux frères, actuellement au Liban. « On attend chaque jour un appel pour nous dire la date de leur avion, mais on est un peu désespérés, puisqu’on attend depuis un an et sept mois. Et on entend qu’ils privilégieront les familles. L’ambassade du Canada au Liban ne répond plus au téléphone et n’a pas retourné nos courriels », relate M. Khalil.

Ils ont mis au total 12 000 $ en garantie, et espèrent pouvoir épargner à nouveau pour parrainer la soeur de Manal Khalil, et ses parents, « qui refusent de partir avant les autres ». Arrivés eux aussi comme immigrants qualifiés, ils n’ont pas retrouvé des emplois équivalant à leurs diplômes.

La soeur de Nedal Alnajjar, que Le Devoir avait rencontré en septembre, est quant à elle toujours coincée en Turquie avec ses trois enfants. « Il m’est presque impossible de faire venir quatre adultes, cela me coûterait une fortune », dit-il.

Il tentera tout de même de faire venir l’aîné des enfants, assez âgé pour éventuellement travailler et envoyer de l’argent au reste de sa famille. Le parrainage privé de ce type requiert au moins un autre signataire qui se portera garant des besoins du réfugié durant un an. Branché sur les nouvelles de la Syrie et des camps, M. Alnajjar ne peut s’empêcher de penser que les manteaux distribués aux nouveaux arrivants seraient très utiles aux déplacés sans moyens et sans visa.

L’horreur par procuration

Il ne s’agit pas de jeter une ombre sur l’accueil de réfugiés, assure Ahmed Al Omar, mais de ne pas oublier les défaillances du système d’immigration. La terreur est encore bien présente pour ceux restés derrière : « Nous étions dans notre maison à Damas en août 2012. Le régime a commencé à bombarder notre quartier en soirée. Nous avons passé la nuit à penser que nous allions mourir, avant de fuir chez mes parents au matin avec nos enfants et les voisins. » La gentillesse du nouvel enseignant de son fils Majd contraste avec tout ce qu’il a connu dans les dernières années, répète-t-il.

« Le danger est bien réel, surtout pour la majorité sunnite », expose Basel Al-Kana, dans un accent québécois. Il est arrivé en 1988 à l’âge de 9 ans à Montréal avec ses parents, sa soeur et une autre soeur à naître. Aux prises avec la non-reconnaissance de leurs diplômes, ses parents en ont eu assez des petits boulots et sont retournés en Syrie au bout de sept ans. Basel les a suppliés durant des semaines au téléphone pour qu’ils décident, ce qu’ils ont fait, de payer un chauffeur de taxi 1000 $ pour les amener au Liban à la fin 2012. Grâce à leur nationalité canadienne, ils ont facilement regagné le pays.

« On craignait et on craint encore que le dernier chapitre de la guerre se joue à Damas. Oui, les maisons de ma grande famille sont encore debout, mais le gouvernement a utilisé du gaz sarin il y a deux ans dans la capitale. Il pourrait le refaire n’importe quand », s’inquiète cet ingénieur. Chaque matin devant son écran, il vit l’horreur par procuration, voyant défiler les images de civils bombardés, de maisons qui s’écroulent.

L’angoisse circule aussi en formats propres aux réseaux sociaux dans la communauté, confirme Nedal Alnajjar. La dernière en date : être enrôlé de force dans l’armée du régime d’Assad. Ahmed Al Omar cherche sa tuque dans son sac en assurant pour la deuxième fois qu’il a oublié l’horreur. Mais il tremble quand il raconte sa peur d’être obligé de grossir les rangs militaires : « Je ne veux pas tuer. »

Basel Al-Kana et ses deux soeurs, tous trois mariés à des conjoints québécois, se tiennent donc prêts à toute éventualité pour aider la famille élargie, déjà dispersée en partie entre la Malaisie, le Venezuela, les États-Unis et le Canada. « Mais la solution ne peut pas être de les recevoir tous ailleurs. »

Et c’est là où la venue de milliers de réfugiés n’y fera rien. Plus de la moitié des Syriens sont aujourd’hui déplacés à l’intérieur ou hors des frontières. C’est un pays déserté, désarticulé, une Syrie que l’on craint de voir disparaître. Sur sa page Facebook, un autre ressortissant, Mouwaffaq Shoufan parle de cet entremêlement d’émotions : « J’ai deux larmes : une larme de joie quant à l’arrivée de ma soeur bien-aimée à Montréal. Une larme de tristesse parce qu’elle est la dernière membre de la famille à quitter la Syrie. »

Je comprends que le gouvernement en prenne soin, mais il ne devrait pas oublier les autres Syriens qui ont fait des demandes d’immigration. Nous vivons aussi dans la peur.

On craignait et on craint encore que le dernier chapitre de la guerre se joue à Damas. Oui, les maisons de ma grande famille sont encore debout, mais le gouvernement a utilisé du gaz sarin il y a deux ans dans la capitale. Il pourrait le refaire n’importe quand.

3 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 16 décembre 2015 06 h 42

    Les libéraux auraient dû y penser ...

    de régulariser la situation de ceux qui sont ici et attendent depuis si longtemps avant d'en faire venir 25,000 vous ne pensez pas?

  • Renée Lavaillante - Abonnée 16 décembre 2015 08 h 37

    Propagande

    Et pourquoi tant de publicité autour de 28000 Syriens, comme pour nous faire croire qu'on a largement fait notre part, alors que l'Allemagne en reçoit un million?

  • Robert Laroche - Abonné 16 décembre 2015 10 h 39

    Un long chemin

    Au delà du spectacle et de la parade médiatique le long chemin d'une immigration et d'un intégration réussie à la société d'accueil. Que d'énergie pour l'immigrant et pour le.la citoyenNE québécoisE qui co développe une société à laquelle il.elle souhaite participer pleinement et offrir en héritage au génération futur.