Un fléau chez les plus vulnérables

Environ la moitié des personnes ayant une déficience intellectuelle ont été agressées sexuellement à une ou plusieurs reprises dans leur vie. Une réalité qui fait mal, un tabou que vient mettre en lumière la première recherche réalisée au Canada sur ce sujet trop souvent occulté.

Diane a une fille de 34 ans, Louise, atteinte de trisomie. Encore aujourd’hui, elle craint qu’elle ne soit agressée. Il y a dix ans, elle retrouvait Louise, qu’elle croyait en sécurité chez son père, en état de choc, agressée sexuellement par un ami de passage.

« En pleine réunion de famille, un ami de la famille l’a isolée dans une pièce, l’a forcée à s’étendre sur lui et lui faire des attouchements. Heureusement, son père est intervenu à temps et a immédiatement appelé la police », raconte la mère éprouvée.

Depuis ce traumatisme, Louise a traversé une dépression, puis mis fin au silence de plomb où elle avait enfoui une première agression non dénoncée vécue à l’âge de 13 ans. Cinq garçons l’avaient forcée à se dévêtir pour la photographier nue. « Si tu en parles, je te tue », avait menacé l’un d’eux. Elle n’a rien dit. Rien. Parce que, depuis toute petite, elle sait que, pour se faire aimer des autres, elle doit être bien plus gentille et plus souriante que tous les autres enfants « normaux » pour avoir droit à un peu d’attention.

« D’autres parents m’ont dit que leurs enfants ont aussi été agressés. Mais ça fait mal d’en parler », affirme cette mère, qui veut briser le silence.

Un fléau généralisé

Selon la première étude réalisée au Canada sur les cas d’agressions physiques et sexuelles chez les personnes atteintes de déficience intellectuelle (DI), le Québec n’est pas épargné par ce fléau, observé dans plusieurs pays du monde. « Dans toutes les études, la proportion de victimes d’agression atteint environ 50 % chez les déficients intellectuels, ce qui est beaucoup plus que dans la population en général. Surtout chez les hommes, dont le tiers a été victime d’agressions », explique Germain Couture, chercheur à l’Institut universitaire (IU) en déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autiste du CIUSSS de la Mauricie et du Centre du Québec (MCQ).

Après avoir analysé les rares études réalisées sur le sujet notamment aux États-Unis, en Irlande, en Australie et au Royaume-Uni, le chercheur constate que le problème est généralisé. En Irlande, sur 1450 enfants et adultes suivis par une agence de santé, on chiffre à 44 % la proportion de victimes chez les déficients moyens et à 22 % chez ceux frappés de déficience profonde. Idem aux États-Unis où on a relevé, dans 115 institutions sondées, un taux d’agressions de 65 % chez les jeunes hommes atteints de déficience sévère ou moyenne.

Gros plan sur le Québec

S’il n’existe pas d’études permettant de chiffrer l’ampleur du problème au Québec, le chercheur affirme : « Je ne doute absolument pas que ça soit moins fréquent au Québec, qui a une culture similaire à ces pays. Ce n’est pas surprenant si l’on songe à l’extrême vulnérabilité de ces personnes », dit-il.

Par contre, une enquête menée dans le Centre-du-Québec en 2011 par ce chercheur auprès de 21 victimes atteintes de DI a permis de révéler que 40 % des agressions ont été commises par des personnes devant aider ces patients (employé, bénévole, accompagnateur, chauffeur, etc.), 30 % par un membre de la famille ou de l’entourage, et 20 % par d’autres patients.

« Dans un très fort pourcentage, les agressions sont perpétrées par des gens que les patients connaissent et avec qui ils ont établi un lien de confiance », affirme Carole Boucher, sexologue associée à l’IU du CIUSSS de la Mauricie/Centre-du-Québec qui a collaboré à cette étude sur le terrain.

L’enquête a révélé que la moitié des victimes ont fait l’objet d’attouchements sexuels, 30 % ont été forcées à faire des fellations ou des cunnilingus, 20 % ont été victimes de pénétrations vaginale ou anale. Pas moins de 45 % des agressions sont survenues au domicile de la victime ou dans une résidence supervisée, 20 % lors d’une activité, 15 % dans un lieu public et 10 % dans un véhicule.

Des séquelles douloureuses

Selon Carole Boucher, les conséquences de ces agressions chez les personnes atteintes de DI sont immenses. Peur démesurée (60 %), tristesse (30 %), agressivité (15 %), sommeil perturbé (25 %) font partie des blessures psychologiques. Mais les traumatismes peuvent aussi physiques. Certaines victimes ont dû subir des traitements médicaux pour des lésions anales. Sans compter l’assise relationnelle de ces personnes qui s’effondre.
Plusieurs patients doivent changer de logement supervisé, changer d’intervenants, arrêter un travail ou de cesser de fréquenter un lieu de socialisation pour se protéger de leur agresseur. Un bouleversement majeur qui rime souvent avec la perte des amis et des contacts déjà peu nombreux.

Selon la sexologue, la prévention et les interventions après l’agression font défaut dans les réseaux de services offerts aux personnes déficientes. Heureusement, juge la sexologue, ces patients vulnérables confient plus facilement l’agression dont ils ont été victimes. Chez les déficients profonds incapables de s’exprimer, toutefois, la détection s’avère beaucoup plus difficile. « On ne le sait que lorsque les patientes contractent une infection transmise sexuellement ou tombent enceintes », affirme Mme Boucher.

Des agressions graves en institution ont déjà fait les manchettes au Québec. En 1998, une patiente autiste dotée d’un âge mental de deux ans, hébergée à l’hôpital Rivière-des-Prairies, a mené une grossesse à terme après avoir été agressée par un infirmier. En 2000, une autre patiente atteinte de déficience profonde décédait d’un cancer utérin, causé par le virus du papillome humain (VPH), transmissible uniquement par des rapports sexuels.

Lever le voile

Certains experts et parents pressent de lever le voile sur cette triste réalité que plusieurs se refusent à affronter. Le 28 novembre, l’Association québécoise pour l’intégration sociale (AQIS) tiendra pour cette raison une journée d’ateliers sur les agressions sexuelles commises à l’endroit de femmes et de mineures atteintes de déficience intellectuelle. Une première. Une journée où l’on brisera le tabou, espérant ainsi amener plus de parents et de jeunes adultes à prévenir eux-mêmes les agressions.
« Même entre nous, c’est un sujet très sensible dont on ne parle pas. Notre but est que les jeunes soient mieux outillés pour déceler l’agression », affirme Anick Larose, directrice générale de AQIS, mère d’une jeune femme de 20 ans. « Comme mère, c’est quelque chose qui planera toujours au-dessus de ma tête. »

4 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 novembre 2015 08 h 06

    … règles universelles, hélas

    « Dans un très fort pourcentage, les agressions sont perpétrées par des gens que les patients connaissent et avec qui ils ont établi un lien de confiance » (Carole Boucher, sexologue, CIUSSS-MCQ)

    Vraiment ?

    De la sagesse de cette étude, et d’expériences rencontrées parmi les personnes d’abord, et celles du temps de Duplessis-Léger, il convient d’ajouter que ce « lien », apparent-évoluant ou pas, situationnellement ou naturellement présent, tend à s’absenter, ou demeure silencieux, lorsqu’il survient une agression, de facture sexuelle et sociale, sur une personne dite « vulnérable » qui, cette dernière, cherche le « pourquoi » !

    De ce « pourquoi », en effet, on tend de plus à découvrir que ce phénomène, du monde de l’agression, s’explique via le monde des préjugés-visions entrecroisant définition-perception et philosophie sur et concernant la « déficience intellectuelle » et la citoyenneté-société (mentalité-culture-système) !

    De fait et par exemple, si on parle de la « di » en misant sur le mode « incapacité » et qu’on situe la personne concernée comme une patiente, plutôt qu’autrement-ailleurs humaine-citoyenne, on risque, sans le savoir ?, d’inviter l’agression à se manifester, rayonner et, sans autorisation préalable, de forcer-violer le seuil et la demeure de la-dite personne !

    De ce qui précède, et bien que toute personne soit déclarée inviolable par le Code civil du Québec (art.10, CcQ), on-dirait que, dans certaines situation, l’exception se pose, parfois ou avec régularité ?, en …

    … règles universelles, hélas ! - 23 nov 2015 -

  • Patrick Daganaud - Abonné 23 novembre 2015 10 h 02

    Quand l'éducation et la société ne font pas leur part...

    Si je ne m'abuse, l'étude de Germain Couture remonte à septembre 2013. L'autre citée dans l'article, à 2011 : la situation est connue et documentée depuis belle lurette!

    Ni notre société ni son système scolaire ne font ce qu'il faut : il y est établi que notre monde en est un de prédateurs et de proies.

    Notre système éducatif prépare des citoyens instruits et qualifiés.
    L'instruction. est comprise dans les limites de sa rentabilité socio-économique
    La qualification aussi.

    Parmi les écoliers qu'il prépare, notre système éducatif - civilisé - en considère certains comme étant d'avance disqualifiés. Parmi ceux-là figurent les écoliers vivant une déficience intellectuelle (DI). Beaucoup d'autres grossissent les rangs des élèves « impropres à la consommation ». Ils ne seront jamais « rentables » : il a été décidé d'en faire le moins possible pour eux.

    Le moins possible « donne » cela : des personnes devenues adultes mal éduquées sur des aspects essentiels de leur vie, ces aspects ayant été chassés des programmes.

    Tel est le cas du volet Éducation à la sexualité du défunt programme de formation personnelle et sociale. Là, on est en attente de la mise en place du nouveau...

    Entretemps, les gars et les filles, avec ou sans déficience, font l'apprentissage de la sexualité par le Net et les autres médias : les rapports y sont faussés par l'exploitation que l'on y retrouve et par l'absence d'affect et de respect. Il y a nouvelle augmentation des MTS et les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais un standard.

    Les personnes les plus vulnérables sont les plus exploitables et les plus exploitées : il ne faut être ni femme ni en situation de déficience intellectuelle.

    Intervenir à l'âge adulte, c'est intervenir trop tard : la prévention par l'éducation est en amont!

    La négligence du ministère (MÉESR) est coupable et son ministre est léthargique.

    La maltraitance de notre société à l'encontre des personnes vulnérables est coupable!

  • Johanne Fontaine - Abonnée 23 novembre 2015 12 h 11

    La prédation; ses innombrables déclinaisons


    Clercs de tout acabit,
    policiers, époux, pères,
    patrons et supérieurs hyérarchiques,
    petits amis, thérapeutes,
    soignants,
    éducateurs, entraîneurs,
    alouette...

  • Johanne Fontaine - Abonnée 23 novembre 2015 14 h 46

    L'approche québécoise

    Le traîtement médiatique du phénomène des violences
    de toute provenance,
    sa fragmentation, sa dilution
    dans l'actualité, l'approche théorique quasi inexistante,
    constituent un puissant révélateur
    de l'anti-féminisme des forces en présence,
    au sein même de notre société.

    Les réactionnaires mènent le jeu!
    Danger.