Le désenchantement démocratique

Le professeur à l’Université Harvard Michael Sandel
Photo: HarvardEthics CC Le professeur à l’Université Harvard Michael Sandel

Salle comble pour la « conférence sur la montagne » organisée par l’Université de Montréal jeudi soir, même si Pierre Rosanvallon, un des trois invités prestigieux avec Michael Sandel et Charles Taylor, s’est désisté à la dernière minute. Le sociologue et historien français a annulé sa participation à l’événement pour rentrer à Paris depuis New York où il se trouvait. « Il me semblait que ma place en ce moment était plutôt à Paris », a-t-il expliqué au Devoir par téléphone.

Nos sociétés sont-elles dans une impasse ? On les dit démocratiques, mais elles sont restées au seuil de la démocratie, soutient Rosanvallon dans son plus récent livre, Le bon gouvernement. « En raison du fractionnement du travail et de la société, les gens ne voient plus qui sont leurs alliés », constate le philosophe Charles Taylor, qui a pris soin d’exposer ce qui lui semble constituer l’intérêt du travail récent de Rosanvallon. « Les gens ont le sentiment d’être seuls, en petits groupes. Tout cela risque d’entraîner une spirale vers le bas parce que de plus en plus de gens ont le sentiment que tout est cuisiné ailleurs. Ce qui explique en partie la baisse du taux de participation aux élections. »

Les citoyens, considère le philosophe de l’Université McGill, sont conscients que l’argent pèse désormais bien lourd. « Ils ont le sentiment qu’ils ne comptent plus devant le pouvoir des lobbys et de l’argent. » Le grand défi de la démocratie aujourd’hui, résume Taylor, est de voir le sort commun relié avec le système représentatif.

Mais quelle avenue faut-il prendre ? Taylor se montre extrêmement enthousiaste devant des manifestations démocratiques nouvelles, par exemple le mouvement Occupy, ou ce qui a germé en 2012 à l’occasion du Printemps érable au Québec.

Michael Sandel fait toutefois remarquer que la permanence du mouvement Occupy soulève de sérieuses questions quant à la capacité de la gauche de faire valoir un discours au sein de structures politiques. « Le mouvement Occupy est né à peu près en même temps que le Tea Party. Les deux naissent certes de perspectives différentes, mais en réaction à un même contexte. Or le premier est disparu et l’autre est resté. » La gauche, insiste-t-il, éprouve du mal à s’inscrire dans le discours public.

Alors, quelle est la solution ? Taylor considère qu’« il faudrait recréer une structure démocratique non plus de façon organique, mais à travers la conjonction de mouvements indépendant les uns des autres, mais qui ont conscience de leur besoin des autres ». Il faut qu’advienne « un raccommodage social », martèle le philosophe.

Tout est à vendre

Professeur à l’Université Harvard, Michael Sandel constate lui aussi cette frustration énorme à l’égard de la politique et des politiciens. Il y a, dit-il, le sentiment que quelque chose « est vide dans le discours » et qu’il ne s’agit plus que d’une forme managériale qui ne répond pas aux questions profondes.

Sandel en a en particulier contre « le triomphe des mécanismes du marché » envisagés comme nécessaires pour tout réguler. « Tout est à vendre. L’éducation, le social, le journalisme, l’éducation, la vie civique. Le marché est partout. L’argent gouverne l’accès à la vie décente, à la sécurité, à la santé, à l’éducation. » L’inégalité est en conséquence plus visible que jamais. Mais les gens conçoivent d’instinct que cela a des conséquences déplorables. Il déplore moins l’inégalité des revenus qu’une absence de lieux où peuvent se retrouver à discuter les différentes portions de la société.

Depuis Paris, au lendemain de la conférence à laquelle il devait prendre part, Pierre Rosanvallon évoque cette tension de plus en plus vive entre ceux qui sont représentés et leurs représentants. « Le pouvoir parlementaire est devenu secondaire. Il sert à légitimer ce que décide l’exécutif. […] Il ne faut plus seulement contrôler les élections, mais aussi le comportement des gouvernés. Toutes nos sociétés doivent faire des changements rapides. Il doit y avoir plus de mécanismes de contrôle. »

L’État lui semble-t-il reculer ? « L’État régulateur de l’économie, l’État keynésien, oui. Mais l’État souverain, pas tellement. »

L’argent gouverne l’accès à la vie décente, à la sécurité, à la santé, à l’éducation.

8 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 21 novembre 2015 07 h 51

    La dictature de l'argent!

    L'opinion est pilonnée par des médias, que contrôle le pouvoir économique, qui incitent par une publicité massive à consommer. Tout discours qui pourrait menacer le niveau de vie est mal vu et vite rejeté! La carte de la peur d'un recul de l'économie peut suffire à se faire élire.

    Les élections servent davantage à faire peur et à vendre des images qu'à promouvoir le progrès social. Le Canada et le Québec en sont de beaux exemples!

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 21 novembre 2015 08 h 41

    URGENCE DE RÉFLÉCHIR !

    Quand on lit que "de plus en plus de gens ont le sentiment que tout est cuisiné ailleurs." et qu' " Ils ont le sentiment qu’ils ne comptent plus devant le pouvoir des lobbys et de l’argent.", les gens ont raison parce EN EFFET tout est cuisiné ailleurs et que VRAIMENT ils ne comptent plus devant le pouvoir des banques. Ce n'est pas une question de sentiment ou de perception de ce qui est mais de la réalité de ce que sont nos sociétés. Alors, est-ce qu'une meilleure représentativité , plus de contrôle des élus, plus de communications constituent en eux-même une voie pour un changement radical non pas de perception mais de réalités? Quand va-t-on enfin cesser de réduire la démocratie à un ensemble de mécanismes imparfaits ? Quand va-t-on cesser de croire qu'un meilleure participation aux élections serait synonyme d'une meilleure politique pour le plus grand nombre ? Bref quand va-t-on enfin se réapproprier la politique et parler de contenu politique ? Car c'est ça le grand vide de la conférence faite par Taylor et Sandel ! Certes, on ne peut pas leur repprocher de ne pas avoir parler de politique, ce n'était ni leur rôle ni la place, mais ils auraient pu souligner que parler de démocratie sans y associer un contenu politique c'est faire de la démocratie une coquille vide.
    Oui "Toutes nos sociétés doivent faire des changements rapides." et encore une fois on semble pris dans l'urgence d'agir, mais ne pourrait pas aussi penser qu'il y a urgence de réfléchir à ce que nous voulons comme société ?

  • François Dugal - Inscrit 21 novembre 2015 09 h 17

    Question de privilège

    Monsieur Charles Taylor, selon vous, combien de votes sont-ils nécessaires pour égaler l'influence d'un seul lobbyiste?

  • Georges Tissot - Abonné 21 novembre 2015 10 h 09

    État?

    L’ État, c’ est qui? Si le pouvoir des parlementaires s’ exerce comme si tout un chacun n’est pas représentant des citoyens et citoyennes, alors il n’ y a pas de réelle démocratie possible. L’État c’ est en somme et en dernière analyse l’ensemble des citoyens et citoyennes. On ne valorise pas cette réalité du citoyen et citoyenne. Il suffit d’une organisation systématique 1) d’une relation vivante, constante et structurée entre le ou la représentant-te et le citoyen et la citoyenne; 2) d’ une mise en place de lieux de débats quant aux orientations globales et spécifiques de l’ensemble de la société. D’où une écoute réelle de la part des représentants-tes des organismes en place, des manifestes, des manifestations; d’où la nécessité de renouveler toutes les instances qui rendent la proximité entre les représentants et les citoyens et citoyennes une réalité vécue.
    Je devine que tout ceci est exigeant et pour les représentants et pour les citoyens-citoyennes. Mais ne sommes-nous pas en 2015 dans une ère d’ innovation?

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 novembre 2015 10 h 43

    Une nouvelle ça

    Ceux qui suivent l'actualité savent tout cela. C'est les solutions qui tardent à sortir des grands penseurs qu'on attends et surtout la manière de mener le combat pour faire changer les choses. On va continué à attendre en se faisant affublé de résultats que nous connaissons et subissons chaques jours.