En avoir ou pas?

La blogueuse et réalisatrice Magenta Baribeau
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La blogueuse et réalisatrice Magenta Baribeau

« Je suis une prune desséchée, une source tarie, un cul-de-sac génétique. » Comme d’autres femmes, la blogueuse Magenta Baribeau en a soupé des interrogatoires indélicats sur l’état de son utérus et des sommations à concevoir. Dans Maman ? Non merci !, plongeon documentaire dans la réalité des femmes qui ont fait une croix sur la maternité, la jeune réalisatrice fait le point sur l’un des derniers tabous de la réalité féminine : le non-désir d’enfant.

Ce fut un long parcours du combattant pour la documentariste, qui, depuis 2008, a ouvert sur le Web, dans le blogue du même nom, la discussion sur l’état du mouvement « childfree » au Québec, sondant l’humeur de ces femmes qui nagent à contre-courant dans une société soi-disant nataliste.

« Pourquoi tout le monde s’intéresse à mon utérus ? » lance d’emblée la réalisatrice, en ouverture de ce documentaire, qui sera projeté en première aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal les 15 et 17 novembre. « Des femmes m’ont écrit de partout pour me remercier de parler cette réalité tue, surtout dans les milieux ruraux. Mais quand j’ai cherché à recueillir des témoignages, peu de femmes ont accepté de s’afficher à la caméra. Il plane encore un tabou sur la non-maternité de ces femmes », avance la documentariste.

Si bouder la maternité constitue encore un aveu dérangeant pour plusieurs femmes, les gérants d’utérus et les prosélytes du bonheur parental, eux, s’expriment sans censure, affirme-t-elle. Peuvent en témoigner les nombreuses mères qui, au premier renflement de bedaine, voient les quidams sonder sans scrupule l’état de leurs entrailles, et voient trotter les mains baladeuses sur leur rondeur naissante.

« À 30 ans, tout le monde s’est mis à me poser la question, à me dire : “Tu vas voir, tu vas changer d’idée. Tu n’as pas rencontré la bonne personne.” Je suis toujours stupéfaite que des gens qui me connaissent depuis quelques minutes semblent pouvoir me connaître mieux que moi-même », relate Magenta Baribeau.

Cette même harangue incrédule, infantilisante, plusieurs « non-mères » en témoignent dans Maman ? Non merci !. Interviewée, Lucie Joubert, auteure de L’envers du landau, affirme qu’avouer son désintérêt pour un poupon relève, encore aujourd’hui, du « coming out ». « Encore en 2015, dit-elle, les filles doivent se justifier de faire ce choix. Les parents doivent-ils justifier leur choix d’avoir des enfants ? »

L’inconfort de ces femmes dépasse le simple irritant de l’intrusion maladroite. L’interrogatoire, réservé aux femmes, témoigne du fait que la parentalité est encore perçue comme une responsabilité féminine. « C’est comme si cette décision était mon fardeau. On m’en parle à l’écart de mon conjoint. Toute l’attention est sur les femmes », témoigne Patricia dans Maman ? Non merci !.

 

Une société nataliste ?

L’investigation de la documentariste s’épivarde sur le Vieux Continent, où les pressions natalistes s’avèrent pires qu’au Québec, affirme-t-elle. À Bruxelles, on assiste notamment à la fête des non-parents, où convergent femmes et hommes sans enfants, ainsi que des dénatalistes et antinatalistes purs et durs, railleurs ou provocants, mus par une idéologie plus qu’une pulsion venue du fond des tripes. Trinquant avec des biberons remplis de bière, ils et elles décrient à grands traits nos sociétés obsédées par la famille. « C’est curieux, chez les hommes, c’est souvent une question rationnelle et idéologique, alors que chez les femmes, c’est une émotion, une décision personnelle », estime Magenta Baribeau.

Il aura fallu plus de six ans à l’auteure pour accoucher de ce cri du coeur, sociofinancé, qui, espère-t-elle, changera la perception de la société envers les femmes qui ne rêvent pas de poupons joufflus. « Ce qui m’a poussée à faire ça, c’est l’absence de représentation dans les médias et la société de ce choix. Les magazines sont inondés de femmes avec des enfants et de vedettes qui s’extasient sur leurs bedons. Quand on parle de femmes sans enfants, on dit qu’elles sont aigries, vilaines ou carrément moches », pense la jeune auteure.

L’organisation d’une première fête des non-parents en juin dernier à Montréal, par pur plaisir, a valu à la réalisatrice son lot de commentaires ulcérés. « Il y a eu de l’intérêt, mais aussi des courriels de menaces, des insultes. Pourtant, je ne revendique rien, je voulais célébrer un choix différent », dit-elle. Idem pour la bédéiste française Véronique Cazot, auteure de Quand est-ce que tu t’y mets ?, oeuvre qui caricature la monomanie qui semble régner dans l’Hexagone. « Les femmes qui ne font pas d’enfants sont encore perçues comme des filles qui ne pensent qu’à elles, qu’à leur ligne. Qu’on nous foute la paix ! »

Femme sans mission

L’incompréhension autour du non-désir d’enfant aboutit inévitablement aux contingences du genre : « Que vas-tu faire de ta vie ? Fais-tu du bénévolat ? » « Est-ce qu’on doit faire plus pour justifier notre choix ? Ça véhicule l’idée qu’une femme sans enfants est incomplète », ajoute la réalisatrice.

Né aux États-Unis, le mouvement « childfree », qui rallie tout un spectre d’idéologies, a connu sa part de dérives, dont la revendication de lieux « sans enfants » ou l’abandon de mesures fiscales profamille. Au Québec, défend Mme Baribeau, cette mouvance est encore le fait « d’expressions individuelles et isolées », dit-elle.

Chez certaines mères, invoque Magenta Baribeau, le désir d’enfant a été alimenté par une construction sociale, exacerbé par les rôles idéalisés servis aux femmes. « J’ai reçu beaucoup de messages de femmes qui ont eu des enfants et qui le regrettent. C’est d’une tristesse absolue. C’est grave pour elles et pour leurs enfants. Peut-être devrait-on parler davantage de cet autre choix », invoque la réalisatrice. Bref, un documentaire qui fera à coup sûr jaser. La projection sera d’ailleurs suivie de la table ronde « La maternité, un idéal à repenser », organisée par la Fédération des femmes du Québec.

J’ai reçu beaucoup de messages de femmes qui ont eu des enfants et qui le regrettent. C’est d’une tristesse absolue. C’est grave pour elles et pour leurs enfants. Peut-être devrait-on parler davantage de cet autre choix.

6 commentaires
  • Jocelyne Deschênes - Abonné 12 novembre 2015 06 h 15

    En avoir trop ou ne pas en avoir

    Je suis une mère de 4 enfants et grand-mère. Quand j'étais enceinte de ma 3e, c'est comme si j'étais une irresponsable... Il faut en avoir 2, pas moins, pas plus... Pour assurer la suite des choses... Alors à ceux que me traitait de presque folle d'en vouloir plus que 2, je répondais qu'on devrait laisser le choix du nombre. Au bout du compte la suite des choses sera assurée, certains couples avec 0 et d'autres avec plus que 2 enfants. On ne fait pas des enfants par obligation mais par choix autant pour le bien des enfants que des parents. Et toute la société s'en portera mieux. Curieusement, il n'y a pas si longtemps, on ne dévaluait pas les femmes qui choississant le célibat à travers une vocation religieuse...

  • Marieve Paradis - Abonnée 12 novembre 2015 09 h 19

    Familles sans enfants

    Planète F a rencontré Magenta Baribeau, mais aussi plusieurs autres femmes qui ne veulent pas d'enfants lors de la rédaction d'un dossier de 9 articles sur le sujet. Les femmes sans enfants dans l'histoire, les freins que rencontrent les femmes pour ne pas avoir d'enfants, une entrevue avec Geneviève Borne... Un sujet très intéressant avec de multiples facettes. http://www.planetef.com/dossier/100-sans-enfants/

  • Luc Desnoyers - Abonné 12 novembre 2015 10 h 46

    Reproduction, climat, surpopulation...

    Je suis toujours frappé par le paradoxe suivant. On se sensibilise partout au problème du réchauffement climatique sous toutes ses causes sauf une. Si la terre se rechauffe sous l'influence des humains, c'est en partie parce que notre espèce a envahi la planète et déséquilibré les écosystèmes: on est trop nombreux! Mais rares sont ceux qui veulent traiter du problème de la surpopulation, on fait encore tout, au contraire, pour promouvoir la fertilité et la croissance de la population, ce qui est au moins paradoxal, sinon suicidaire à moyen terme. Alors est-ce qu'on ne peut pas au moins laisser en paix les femmes qui, individuellement, pour des raisons qui leur appartiennent, décident de ne pas faire d'enfant?

  • Liliane Jeffrey - Inscrite 12 novembre 2015 12 h 21

    Je favorise le libre choix

    Je suis mère de 4 garçons qui ont fait de nous des grand-parents et arrière-grand-parents. J'avais un grand besoin de faire ma propre famille. Et, je sais que j'avais cet instinct maternel qui faisait que sans beaucoup d'instruction, j'ai fait accompli une belle tâche avec avec ma famille.
    Aujourd'hui, votre article sur cette question "En avoir ou pas?" me fait beaucoup réfléchir. Je sais que pour moi la question ne se posait pas à ce moment-là. Mais, avec du recul, et si je pouvais avoir eu la chance de bien connaître qui j'étais, je ne sais pas si j'aurais choisi le même chemin. Aurais-je choisi de m'instruire plus tôt (car après avoir élevé mes enfants, je suis retournée aux études)? J'aurais peut-être eu la chance de monter plus haut dans la hiérarchie du pouvoir afin d'aider à changer les choses sur notre société matérialiste et capitaliste à outrance.
    J'adore mes enfants et la vie de mère que j'ai eu, mais, je sais que j'aurais aimé aussi une autre vie plus impliquée dans un société qui m'aurait laissé le choix.

  • Gloria Poirier - Abonné 12 novembre 2015 15 h 52

    Femme sans enfant

    J'ai lu avec beaucoup d'intérêt cet article et je m'assurerai de visionner le documentaire. Ayant oeuvré dans le domaine de l'infertilité je peux vous dire qu'il ne faut pas oublier ces femmes (et couples) qui décident de mettre une croix sur la maternité parce que le système médical au Québec et au Canada ne leur facilite pas la tâche quand vient le temps de passer aux traitements de fertilité. Et ca ne s'améliore pas avec le Dr Barrette aux commandes de notre fameux système de santé. Cette décision est déchirante mais souvent nécessaire.

    Je désire également apporter votre attention à Mme Catherine Emmanuel Delisle qui s'acharne depuis plusieurs années à donner visibilité à cet enjeu de femmes sans enfants. Par l'intermédiaire de son blogue (Femme sans enfant) elle a réussit à faire parler plusieurs personalités à ce sujet et continue d'offir ces témoignages ainsi qu'une multitude d'informations pertinentes. Catherine a même pris un congé de travail pour démarrer ce projet. Dédiée, compatissante et toujours positive, elle est un exemple formidable pour ces femmes qui doivent abandonner l'idée de devenir maman. Bravo!