À la recherche du temps perdu

Le travail se taille une place croissante dans la vie des Québécois, au détriment de leur vie sociale, des loisirs et d’autres petits moments qui constituent le sel de la vie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le travail se taille une place croissante dans la vie des Québécois, au détriment de leur vie sociale, des loisirs et d’autres petits moments qui constituent le sel de la vie.
Que font les Québécois de leur temps ? N’en déplaise à Lucien Bouchard, ils bossent de plus en plus — quatre heures de plus par semaine que la génération précédente — et rognent en revanche dans leurs loisirs. Plongeon dans la vie des Québécois, à la vitesse grand V.

Chez les Lehoux, les piles de chaussettes et de chandails propres ne se rendent plus dans les tiroirs. Pas le temps. Avec deux parents à temps plus que plein au travail, la petite famille de Saint-Jérôme vit à 100 miles à l’heure et les semaines ressemblent de plus en plus à un épisode de Survivor. « Je l’avoue. J’ai perdu le contrôle de ma vie, de ma maison. Il faut que ça change. »
 
Chantale Savard, prof de cégep et mère de trois jeunes enfants, n’est pas la seule dont la vie ressemble à un marathon extrême, haletant entre réunions de travail, rencontres d’école, courses à la garderie et un agenda noirci, devenu essentiel pour garder le cap sur son quotidien échevelé.
 

Une étude comparative menée auprès de 15 000 Canadiens lors de cinq grandes enquêtes réalisées de 1986 à 2010 par Statistique Canada sur l’emploi du temps révèle que les Québécois allouent désormais près de 46 heures par semaine au boulot, si l’on inclut les heures non rémunérées et le temps de déplacement vers leur lieu de travail. « La plus grande tendance, c’est qu’on travaille plus. Au moins quatre heures de plus en moyenne qu’à la fin des années 90 et cinq heures de plus par semaine que les travailleurs français ou américains. Sur 20 ans, le changement est radical », affirme Gilles Pronovost, professeur émérite, associé au Département d’études en loisir, culture et tourisme de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Entre 1992 et 2005, les Québécois trimaient en moyenne quatre heures de moins que les autres Canadiens, mais c’est chose du passé.

Travail, travail, travail

Dans toutes les tranches d’âge, le poids du travail est monté en flèche, surtout chez les 45 à 54 ans, qui boulonnent 12 heures de plus par semaine que la génération précédente. La semaine de travail des Québécois de 35 à 44 ans, souvent jeunes parents, s’est alourdie de six heures en 30 ans, et celle des « préretraités » (55-64 ans), de cinq heures depuis 20 ans. Adieu, liberté 55 ! « En raison de la plus forte scolarisation, les gens arrivent plus tard sur le marché du travail. Il est clair qu’ils vont y rester aussi plus longtemps et plus d’heures, comme le montre la hausse des heures travaillées à l’âge de la préretraite », croit Gilles Pronovost.

L’auteur de Que faisons-nous de notre temps ? 24 heures dans la vie des Québécois, tout juste publié aux Presses de l’Université du Québec, affirme que ce sont les mères, avec 42 heures engouffrées dans le temps de travail, qui ont le plus étiré l’élastique. « Elles travaillent cinq heures de plus qu’en 1998 et jouissent du plus faible temps de loisir jamais mesuré dans les enquêtes canadiennes, en baisse de quatre heures et demie par semaine », dit-il.

Le loisir en chute libre

Au tournant des années 2000, le rêve de la société des loisirs, utopie suprême du monde développé, a bel et bien été sacrifié sur l’autel de la frénésie métro-boulot-dodo, croit le chercheur. Mais la saignée a fait davantage de mal aux femmes. C’est l’arrivée en masse sur le marché du travail de femmes plus scolarisées, occupant des fonctions de plus en plus exigeantes, qui pousse à la hausse la durée de la semaine de travail. Partout dans le monde, les états pourvus de généreuses politiques sociales pour les femmes (accès aux garderies, congés de maternité) ont vu leur taux d’emploi augmenter et les heures travaillées s’allonger.

La course vers l’égalité a donc eu un prix : près de quatre heures de temps libre de moins par semaine pour les femmes. Pour préserver le temps consacré aux enfants, les mères ont choisi de faire une croix sur leurs propres loisirs et se sont délestées d’une partie des tâches domestiques, affirme le chercheur.

« Chez les jeunes parents, l’impact du travail accru est très net. On coupe dans le temps de sommeil, dans le temps social, dans le temps de lecture et même dans le temps consacré aux enfants ! Mais depuis 2010, les mères qui avaient commencé à allouer moins d’heures à leurs tâches parentales en raison du travail ont regagné une heure », constate Gilles Pronovost.

Le temps de loisir des pères a aussi écopé de cet emballement du travail. Mais au profit d’une plus grande présence auprès de leur marmaille. Plus qu’une demi-heure ne sépare (en 2010) les mères et les pères pour ce qui est du temps investi dans les soins aux enfants ; c’était trois heures en 1986. Les papas québécois sont désormais plus présents auprès de leurs enfants que les autres pères canadiens. Idem pour les Québécoises, championnes du temps parental au pays.

Mais au four et au plumeau, le bien-être domestique se conjugue encore et toujours au féminin, les tâches ménagères occupant les femmes 15 heures par semaine, contre 10 pour les hommes. Mince consolation, l’investissement masculin dans l’eau de vaisselle et la lutte au fouillis a triplé depuis 30 ans.

Cul-de-sac ?

Bref, les Québécois sont de plus en plus affectés par le « stress temporel » dicté par le rythme de travail, selon Statistique Canada. La moitié d’entre eux se disent « tendus par manque de temps » et près de 40 % rognent dans les heures de sommeil pour arriver à boucler leur semaine.

Paradoxe suprême, le désir de loisirs n’aura jamais été aussi criant, aussi idéalisé, en cette ère où le travail ampute de plus en plus cette plage d’évasion. De 32 heures en 1998, ce précieux « temps libre » (hors sommeil) a fondu à 28 heures par semaine en 2010. D’où cette boulimie d’activités auxquelles s’adonnent familles et travailleurs en quête d’échappatoires, déjà écrasés sous les obligations professionnelles et parentales. Comme la nourriture, obsession de nos sociétés obésogènes, la recherche du loisir à tout prix est devenue le nouveau mantra d’un monde hyperactif.

« C’est la plus grande ironie de notre monde moderne. On veut faire de plus en plus de choses dans un temps réduit. Au niveau psychologique, la notion du temps a changé. Il y a un arbitrage constant du temps qui peut “être dépensé” pour une activité. D’ailleurs, les jeunes issus de la culture numérique évacuent de plus en plus la pensée linéaire du temps et chevauchent les activités. On peut à la fois travailler, socialiser sur Facebook et regarder la télé », observe Rosaire Garon, professeur à la retraite, associé au Département d’études en loisir, culture et tourisme à l’UQTR.

Le remède ? Face à cette tyrannie de l’horloge, plusieurs trouvent leur salut dans le sport, seul loisir avec l’écoute du petit écran qui a pris du galon, occupant deux fois plus de place dans un calendrier hebdomadaire sous pression. Yoga, pilâtes, jogging, cross training : tous les moyens sont bons pour s’extirper, l’espace d’un moment, de la course effrénée de la trotteuse.

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