Marcher sur un fil, pour le reste de sa vie

En février 2013, à l’âge de 23 ans, l’artiste de cirque Maxime Girard a subi une grave fracture du cou.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En février 2013, à l’âge de 23 ans, l’artiste de cirque Maxime Girard a subi une grave fracture du cou.

Pour le reste de ses jours, Maxime sait qu’il marchera désormais sur un fil de fer invisible qui sépare le désir de vivre de celui de mourir. Une ligne fragile, ponctuée de miettes d’espoir et de patience auxquelles il s’agrippe comme un funambule déboussolé. Mais il n’y a plus personne dans les gradins pour applaudir la performance quotidienne de sa propre survie, comme lorsqu’il multipliait saltos et vrilles sous les projecteurs, 30 pieds au-dessus du sol.

En février 2013, à l’âge de 23 ans, l’artiste de cirque Maxime Girard a subi une grave fracture du cou, qui l’a laissé tétraplégique. Pour ce grand gaillard de 5 pieds 11 pouces, ce pan de muscles formé à l’École nationale de cirque, côtoyer l’extrême, c’était de la petite bière.

C’est ce qu’il croyait, jusqu’à ce que sa vie bascule violemment. Aujourd’hui, chaque jour passé dans sa peau de tétraplégique lui confirme que la survie est un numéro de haute voltige, le plus éprouvant qu’il ait connu. Sortir de son lit, boire un verre d’eau, assister au film de la vie des autres quand la sienne semble s’être arrêtée en plein vol… Vivre est devenu un sport extrême. Pas une journée ne passe sans qu’il ne songe à se laisser chuter… pour de bon.

« La mort, j’y pense tous les jours. Je vais paraître un peu trash, mais quand les gens disent que je suis courageux, c’est de la foutaise. On n’a juste pas le choix. Ai-je vraiment une autre option ? »

Maxime amorçait une carrière prometteuse quand il a chuté, en février 2013, lors d’une prestation donnée dans le Sultanat d’Oman pour une compagnie d’événements québécoise. Lors d’un enchaînement au sol sur trampoline, il rate son atterrissage, retombe sec sur la tête et se fracture deux vertèbres au cou.

Emporté en ambulance, il reprend vaguement conscience à l’hôpital au terme d’un coma dont il émerge branché à un ventilateur, rendu muet par une trachéotomie. Moelle épinière sectionnée. Diagnostic de tétraplégie à vie. Rapatrié à l’unité des soins intensifs de l’hôpital du Sacré-Coeur, à Montréal, il amorce alors une longue et douloureuse réadaptation.

Muscle par muscle

« On m’avait dit que je serais ventilo-dépendant toute ma vie », dit-il. Mais à coups de quelques minutes par jour, Maxime parvient à se libérer de cet appareil, s’étouffant par moments dans ses sécrétions. Il rééduque un à un les muscles de son diaphragme. Puis s’amorce la dure reconquête des fibres musculaires encore « connectées » à ses membres, avec l’espoir qu’un athlète comme lui déjoue les plus noirs pronostics.

« Les premiers mois ont été une succession de deuils, à me battre contre les pronostics, l’isolement et la dépression. À cause d’une bactérie multirésistante contractée à Oman, j’étais isolé 24 heures par jour pendant quatre mois », raconte-t-il.

Après ce cauchemar, il est transféré au Centre de réadaptation Lucie-Bruneau, où s’envolent ses dernières illusions au terme de huit mois de réadaptation. S’il retrouve la motricité des épaules et des bras, les puissants avant-bras et les mains de Maxime restent figés à jamais.

« Le pire, c’est de réaliser qu’il n’y avait plus de progrès possible. » Malgré sa condition difficile, naît lentement chez le jeune artiste une rage face à ce qu’il voit autour de lui. Blessé sur son lieu de travail, il a droit à une indemnisation et à des prestations d’invalidité à vie, contrairement à plusieurs autres blessés de la moelle épinière qui se retrouvent Gros-Jean comme devant. Il touche assez d’argent pour pouvoir s’acheter un appartement et se doter d’équipements essentiels pour lui assurer un minimum d’autonomie. « La plupart des gens se ramassent sans indemnités, sinon l’équivalent du bien-être social. Juste aménager mon appartement pour un fauteuil roulant a coûté 30 000 $. Quand tu tombes dans un escalier, la CSST ou la SAAQ ne sont pas là pour t’aider », déplore-t-il.

Créer une fondation pour aider les « plus mal pris que lui » devient la petite bougie qui lui permet de naviguer entre les zones de noirceur. « Créer cette fondation, c’est possible parce que j’ai une aide financière. Ça me permet d’aider ces gens-là en m’aidant moi-même », confie-t-il, accroché à cette parcelle d’espoir.

 

S’accrocher

Mise sur pied en février 2015, la Fondation 33 — pour les 33 os qui forment la colonne vertébrale — a présenté en mai à Dolbeau, lieu de naissance de Maxime, un premier spectacle-bénéfice pour les personnes victimes d’un traumatisme de la moelle épinière. La Fondation 33 fera ses premiers pas à Montréal dans les studios du Cirque Éloize les 20 et 21 novembre lors du spectacle Hook Up, imaginé par Maxime lors de ses innombrables nuits d’insomnie.

   

Clin d’oeil aux prostituées qui tiennent bordel dans son histoire, Hook Up évoque aussi ce besoin de s’accrocher, à ce qui reste d’un passé effrité et d’un avenir aux contours incertains. « Bienvenue dans mon antre, mon bordel, mon chaos organisé. J’ai appelé ça Cabaret sans lendemain parce que je veux parler de ces moments où l’on fait tout sans arrière-pensée, sans penser à ce qui va arriver. » Redire, encore et encore, cette insoutenable légèreté de l’être, dont il parle désormais au passé.

Malgré ses projets, son incroyable résilience, Maxime demeure froidement lucide face à l’avenir. « Je sais que les gens vont dire : “Oh, il s’en est bien tiré ! Wow ! Beau projet !” Mais je vais te dire, je ne considère pas que je vis, dit-il crûment. Je survis. Pour moi, le verre a toujours été vide ou plein, pas rempli à moitié. Encore aujourd’hui, j’aurais préféré mourir dans l’accident. Je n’ai jamais pensé devenir le personnage secondaire de ma propre vie. »

La gorge asséchée par l’entrevue, Maxime demande que la journaliste porte à sa bouche la paille qui lui permettra d’engloutir le grand verre d’eau bien plein, préparé pour étancher sa soif, avant d’aller placarder lui-même les affiches de son prochain spectacle-bénéfice. Un copain, ex-collègue de cirque, est venu lui prêter main-forte. Le véhicule de transport adapté vient d’arriver. Dans ses mains, Maxime tient les capsules de médicaments qu’il doit prendre pour le reste de la journée et sur ses genoux, son ordinateur portable. « Il faut je le fasse. Pour la fondation, et pour parler de la réalité des personnes qui vivent comme moi. Ce n’est pas un spectacle, c’est un projet d’aide, c’est ce qui me permet de continuer, pour le moment. »
 

4 commentaires
  • Stéphanie Deguise - Inscrite 31 octobre 2015 01 h 00

    Franc-parler

    Merci à Maxime Girard pour son franc-parler. Contrairement à ce que beaucoup croient, les discours de type "positifs à tout prix" peuvent être fort déprimants. Les discours lucides aident davantage à vivre selon moi.

  • Yvon Bureau - Abonné 31 octobre 2015 10 h 07

    La Une plus que méritée !

    Maxime, j'ai oeuvré 30 années dans un institut de réadaptation fonctionnellle, à Québec. Ma grande amie travailleuse sociale, feue France Legeault, trétra après un plongeon en rivière à 13 ans, a tellement fait pour l'arrivée du transport adapté, des logements adaptés, des édifices adaptés, pour de meilleurs services par l'OPHQ Je n'ai jamais trouvé personne plus debout que France. On en a marché des révolutions !

    Tellement proche de coeur et même d'espoir avec toi, Maxime.

    Ta personne à la Une m'a fait penser à la grande peintre mexicaine feue Frida. Ayant perdu une jambe, elle a osé pensé que a vie lui a enlevé un membre pour l'inviter à se laisser pousser des ailes.

    J'ai plus tard osé faire conférence sur Des pertes et des ailes.

    Bonne route, Maxime ! Que la vie en abondance soit avec toi!

  • Laurence Parent - Abonné 31 octobre 2015 11 h 04

    Attention...

    Vivre avec un handicap peut effectivement être difficile.
    En tant que personne handicapée, je connais bien cette réalité.
    Je comprends que chaque personne vit le handicap d'une manière différente.

    Je trouve toutefois inquiétant de clairement faire mention du désir de mourir de M. Girard sans même invoqué l'existence de services de soutien. Si M. Girard n'était pas handicapé, je doute fort que Le Devoir aurait publié de tels propos. On l'aurait plutôt diriger vers des ressources d'aide.

    Au Québec, on s'évertue à faire de la prévention du suicide une priorité en raison d'un taux tristement élevé de suicide.

    Les personnes handicapées ont-elles accès aux mêmes services de soutien et d'aide que les personnes non-handicapées?

    Les personnes nouvellement handicapées ont-elles accès à tout le support nécessaire pour poursuivre la vie qu'elle souhaite vivre?

    La réponse est malheureusement non. Plusieurs services sont déficients (exemple: transport adapté). Le désir de vouloir mourir est également normalisé. Combien de personnes pensent qu'elles préfèreraient mourir plutôt qu'être handicapées? Plusieurs. Je l'ai entendu souvent.

    La société québécoise fait-elle tout en son possible pour permettre aux personnes nouvellement handicapées de s'épanouir?

    Réfléchissons au traitement accordé aux personnes handicapées. Il y a un contexte social et politique à considérer.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 31 octobre 2015 18 h 30

    Félicitation Maxime,

    Je t'admire... tes rêves a réaliser auparavant sont devenus inacessibles, c'est sans doute comme avoir a repartir presqu'au bas de l'échelle de la vie...

    Tu as tenté de vraincre les... suites des évènements, et as réussi en parti, mais je suis persuadé que le peu d'acquis représente beaucoup ! Maintenant, de nouveaux rêves, de nouveaux objectifs et buts a atteindre... c'est en parti la raison d'être de l'humain; une phrase m'a frappé: ..."Je n’ai jamais pensé devenir le personnage secondaire de ma propre vie. " Je trouve qu'il ne pouvait sans doute avoir de meilleur mots pour faire comprendre, ne serais-ce que de façon minime, un reflet de cette expérience de ta vie.

    Je te souhaite la meilleure des chances dans ton projet, que ce dernier t'apporte une nouvelle raison d'être, et d'aimer, car quand il y a désir d'aider les autres comme ton projet souhaite le faire, l'amour a déjà démontré sa présence. Plusieurs ont sûrement besoin de toi ! Et encore une fois, félicitation !