Résurgence autochtone

«J’ai interrompu un autre livre que j’avais en marche pour terminer celui-là», dit John Saul, qui a voulu ainsi forcer les chefs à se mouiller sur la question autochtone.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir «J’ai interrompu un autre livre que j’avais en marche pour terminer celui-là», dit John Saul, qui a voulu ainsi forcer les chefs à se mouiller sur la question autochtone.

Il y a plus de 400 ans, sur les rives du Saguenay, près de Tadoussac, Samuel de Champlain concluait une entente avec quelques nations autochtones, qui devenaient par conséquent ses alliées. Quelque 160 ans plus tard, le roi de Grande-Bretagne, George III, statuait, dans la même foulée, qu’il fallait laisser aux autochtones la « possession entière et paisible des parties de Nos possessions et territoires qui n’ont été ni concédées ni achetées et ont été réservées pour ces tribus […] ». C’est écrit dans la Proclamation royale du Canada.

Pour résumer, on pourrait dire que le reste n’est que mensonge. C’est-à-dire que les traités conclus avec de nombreuses nations autochtones du Canada ont ensuite été bafoués par les gouvernements successifs du pays.

« Comme les gouvernements s’imaginent qu’ils ont acheté les terres des autochtones, ils se conduisent, ni plus ni moins, comme des propriétaires de taudis », écrit John Saul, dans son essai coup de poing Le grand retour, qui vient d’être traduit en français par Daniel Poliquin aux éditions du Boréal.

La publication de cet ouvrage au beau milieu de la campagne électorale n’est pas fortuite.

« J’ai interrompu un autre livre que j’avais amorcé pour terminer celui-là », dit John Saul, qui était de passage à Montréal mardi. Parce que la question autochtone, dit-il, est complètement occultée dans le débat électoral actuel. Or, dit-il, la communauté autochtone est un fondement de l’identité canadienne, et « ce pilier fondateur de notre civilisation est aliéné ». Pire, le fédéral investit chaque année plus de 110 millions de dollars en frais d’avocats pour appeler des autochtones en cour et tenter d’empêcher la reconnaissance de leurs droits. Et tout cet argent est perdu. Car dans 90 % des cas, poursuit John Saul, ce sont les autochtones qui gagnent en cour.

Son argumentation part de loin. Utilisant le darwinisme à des fins de colonialisme, écrit-il, les Européens se sont placés au sommet de la hiérarchie raciale. « La chance qu’ils avaient, ces Empires britanniques, français, allemands, américains et italiens, d’avoir la science moderne de leur côté… Mieux, il leur était loisible d’établir des liens de causalité entre le progrès, la hiérarchie et la pureté du sang », écrit-il.

Cette attitude, encore pérenne aujourd’hui, ajoute-t-il, a justifié non seulement la politique des pensionnats mais toutes les politiques autochtones fédérales qui ont suivi. Quant à la pitié, c’est « l’habit neuf du racisme », écrit-il.

Lui-même a mesuré son ignorance devant les questions autochtones lorsqu’il a visité pour la première fois le Grand Nord canadien, alors qu’il participait à la fondation de Pétro-Canada.

« J’avais un doctorat, j’étais bien mis, mais j’ai réalisé que je ne comprenais rien aux questions autochtones », dit-il en entrevue. Il n’était pas le seul.

Or, tant que notre relation aux autochtones en sera une de domination, et non de collaboration, les dossiers autochtones, et ils sont nombreux, ne pourront pas avancer.

John Saul propose d’ailleurs d’abolir le ministère des Affaires indiennes dans sa forme actuelle. « Il faut retirer à ce ministère le pouvoir qu’il détient sur “les pupilles de l’État” », écrit-il.

Pour le remplacer, le philosophe suggère entre autres la création d’une firme de génie-conseil spécialisée dans le traitement des eaux dans les communautés autochtones, la construction de logements créés spécifiquement pour l’environnement nordique, l’avènement d’un système coopératif de banque et de microcrédit et de protection des langues autochtones. En éducation, suggère-t-il, on pourrait commencer par assurer le même financement pour chaque élève autochtone que pour chaque élève non autochtone.

« Comment se fait-il que le Canada soit le seul pays nordique à ne pas avoir d’université dans le Nord ? » demande-t-il, citant par exemple l’Islande, la Suède ou la Norvège.

Appel au vote

Mais surtout, il croit qu’il faut voter aux prochaines élections fédérales pour un parti qui proposerait de redonner aux autochtones la place qui leur est due au pays.

Le seul bon point qu’il donne au gouvernement Harper des dernières années est d’avoir présenté des excuses aux autochtones pour le drame des pensionnats indiens. « Mais il ne peut y avoir de réconciliation sans restauration », dit Saul.

Il dénonce le silence radio de la campagne électorale sur les questions autochtones, mais prédit quand même un renouveau indien porté par une élite jeune et convaincue qu’il compare à la mouvance québécoise des années 1960. « Il y a 2000 avocats autochtones au pays alors qu’il n’y en avait aucun en 1960 », dit-il. En ce sens, croit-il, les Québécois devraient être bien placés pour comprendre les revendications autochtones.

Il cite d’ailleurs l’entente de la baie James ou la Paix des Braves, toutes deux québécoises, comme étant des exemples d’accords modernes, plus égalitaires entre autochtones et non-autochtones. Il parle aussi de la création du Nunavut, et de la récente entente avec les Nisga’a de Colombie-Britannique.

Il faut commencer par le plus facile, écrit-il dans son livre, au risque de paraître simpliste ou manichéen. Reste que sa voix est l’une des seules, à la fin de cette campagne électorale, à proposer un pays à réinventer.

Barrer la route

«Il existe des solutions à la plupart des problèmes auxquels les Autochtones font face. Et notre pessimisme – notre culpabilité, notre pitié, notre dédain – fait obstacle à ces solutions parfaitement réalisables. Les Autochtones sont en voie de les résoudre. Mais nous leur barrons encore la route.»

Extrait tiré du Grand retour de John Saul

Le grand retour

John Saul, traduit de l’anglais par Daniel Poliquin, Boréal, Montréal, 2015, 328 pages
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 octobre 2015 03 h 14

    Notre bonne conscience qu'elle complicitée coupable?

    N'est-ce pas dans la nature humaine d'évoluer a partir d'abus de pouvoir pardessus abus de pouvoirs, quel predateur nous sommes, évoquer notre habilité a construire des sociétés n'est qu'un subterfuge servant a camoufler notre soif du pouvoir, demontré moi que ce que nous appelons civilisation n'est pas le pillage organisé de toutes les richesses de la terre et surtout l'érection de structures servant a y parvenir, mettez vous dans la peau des amérindiens et vous comprendrez de ce dont je parles, je vais m'arreter ici car aller plus loin heurterait trop de gens, car il y a des des alibis qui sont coupables, camouflée sous des milliards de mensonges

  • Yves Côté - Abonné 7 octobre 2015 03 h 26

    Il me semble…?

    Il me semble que c'et le chef Dan Georges qui posait les questions suivantes aux dirigeants Blancs :
    Nommez-moi un seul Traité que vous avez respecté ?
    Et nommez-moi un seul Traité que nous n'avons pas respecté ?

    Carcajou porte toujours beau, devant une faune qui reste indulgente.

    Merci de m'avoir lu.

  • Hélène Gervais - Abonnée 7 octobre 2015 06 h 45

    Il y a aussi de plus ...

    en plus d'intérêt de la part des blancs concernant les autochtones. D'après moi, cet intérêt va aider la cause des Premières Nations, pour se faire entendre. Plus nous serons nombreux à les écouter, plus ils seront entendus en haut lieu. Il est temps que ça change.

  • Bernard Terreault - Abonné 7 octobre 2015 08 h 40

    Il reste que....

    Certaines des mesures proposées relèvent encore du paternalisme, comme de subventionner massivement la construction de logements adéquats ou d'usines de traitement des eaux, ou "l'avènement" (veut-il dire la création par le gouvernement?) de coopératives bancaires, comme si une coopérative ne résultait pas par définition d'une initiative de la base? Aucune loi n'interdit la création de "caisses populaires" ou même d'entreprises cotées en bourse par des autochtones. Pour mettre fin au paternalisme il n'y a que deux avenues, très différentes l'une de l'autre: ou bien la création de territoires autochtones ayant le statut d'états souverains (qui pourraient peut-être ensuite négocier des traités d'association avec le Canada); ou bien l'intégration complète des autochtones à la majorité comme pour les immigrants.

    • Marc Langlais - Inscrit 7 octobre 2015 12 h 56

      C'est que ça prend de l'argent pour se développer... Faudrait que les autochtones songent à lever des impôts...

  • Loyola Leroux - Abonné 8 octobre 2015 21 h 49

    Qu'ont apportés les Européens, depuis le 16e siecle, aux Premiers Arrivants en Amérique ?

    Il me semble que cette question est importante et que peu de penseurs tentent d’y répondre. Ceux qui prennent la parole ne soulignent presque rien de positif dans cet apport de la civilisation européenne. Des le début une certaine réciprocité s’est installée entre les acteurs en place.