Le Canada rattrapé par ses missions militaires

Un combattant kurde opposé au groupe armé État islamique faisant le guet à Ain Issi, à une cinquantaine de kilomètres de la ville syrienne de Racca. L’intervention militaire de la coalition internationale — dont le Canada est membre — a notamment visé des positions du groupe terroriste en appui aux forces kurdes de la Syrie.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Un combattant kurde opposé au groupe armé État islamique faisant le guet à Ain Issi, à une cinquantaine de kilomètres de la ville syrienne de Racca. L’intervention militaire de la coalition internationale — dont le Canada est membre — a notamment visé des positions du groupe terroriste en appui aux forces kurdes de la Syrie.

La crise des migrants n’est pas apparue soudainement. « Les problèmes actuels sont la conséquence directe des interventions militaires occidentales de ces dernières années », explique Gar Pardy, un ancien diplomate canadien. Il plaide pour la mise en place d’un programme humanitaire extraordinaire afin d’accueillir rapidement plus de réfugiés syriens et irakiens au Canada.

« Si la seule chose qu’on propose est plus de militaires, alors il faut s’attendre à devoir composer avec ce type d’enjeu humanitaire pour encore longtemps », martèle-t-il, accusant Stephen Harper de participer à créer les conditions qui génèrent maintenant ce flot ininterrompu de réfugiés.

Au début du mois près la commotion provoquée par la publication de la photo d’Aylan Kurdi, cet enfant mort noyé en tentant de fuir la Syrie avec sa famille, le premier ministre en a profité pour réitérer la nécessité de lutter contre le groupe armé État islamique (EI).

« Ce gouvernement s’est impliqué dans toutes les guerres qui ont surgi ces dernières années », rappelle cet ancien haut fonctionnaire. « Penser qu’on peut solutionner quelque chose en envoyant quelques troupes est absurde. Ce que l’on fait est d’empirer les choses », ajoute-t-il en détachant chacun de ses mots.

Tentation militariste affirmée à son avis par le prolongement jusqu’en 2014 de la mission lancée par ses prédécesseurs en Afghanistan. Le Canada mène aussi des frappes aériennes contre EI en Irak depuis octobre 2014, bombardements élargis à la Syrie en mars dernier. L’opposition officielle avait alors dénoncé ce geste, le qualifiant de coup de pouce au dictateur Bachar al-Assad, avant que la mission ne soit prolongée d’un an, soit jusqu’en mars 2016.

Il cite également la campagne de Libye en 2011. Opération après laquelle « Harper a fait survoler le Parlement par nos chasseurs bombardiers en signe de victoire ; un rituel normalement caractéristique de nations conquérantes et guerrières », comme le décrivait cette fin de semaine Jean Chrétien. Dans une lettre ouverte publiée dans les médias, notamment dans les pages du Devoir, l’ancien premier ministre accusait Harper d’avoir terni la réputation internationale du Canada comme un pays de paix.

Un vibrant plaidoyer avec lequel Gar Pardy se dit tout à fait en accord : « J’appuie chacun de ses mots. »

Composer avec le résultat

En gardant ces déterminants historiques en tête, il importe donc d’accélérer et d’élargir l’accueil de réfugiés, particulièrement ceux en provenance de la Syrie et de l’Irak. L’ancien diplomate n’émet ni soupirs ni hésitations au téléphone, alors qu’il dénonce l’objection sécuritaire de Stephen Harper. Ce dernier se refuse à ouvrir toutes grandes les portes du pays, le risque étant « trop élevé » selon lui.

« Harper essaie de nous faire peur depuis plusieurs années. Je ne sais pas pour Montréal, mais je ne vois rien de menaçant à Ottawa », ironise M. Pardy.

Un programme humanitaire extraordinaire doit être mis en place rapidement, dit-il, même si cela implique que les contrôles sécuritaires ne soient effectués qu’une fois les réfugiés rendus sur notre territoire.

« Les circonstances pressent de renoncer aux vérifications préalables, ce qui n’empêche pas de les commencer une fois les réfugiés arrivés », explique-t-il. Les pays européens qui font face à des arrivées records dans leurs frontières procèdent déjà de cette manière.

Ce sont en effet au minimum 430 000 migrants, y compris des demandeurs d’asile, qui se sont présentés aux portes de l’Europe par la mer depuis le début de l’année, selon les plus récentes données de l’Organisation internationale pour les migrations. Cet afflux représente plus du double des arrivées par la Méditerranée pour l’entièreté de l’année 2014. De ce nombre, la moitié environ sont des Syriens. L’Allemagne s’attend à elle seule à recevoir 800 000 demandeurs d’asile cette année, soit quatre fois plus qu’en 2014.

« Plus de 99 % des gens ne posent pas de problème de sécurité, leur principale préoccupation est de se réinstaller là où ils pourront vivre en paix », expose l’ancien haut fonctionnaire.

Celui qui a également été ambassadeur en Amérique centrale cite à titre d’exemple une opération au Salvador en 1983, qu’il avait dirigé depuis le Canada. L’ex-ministre des Affaires étrangères Lloyd Axworthy s’était alors rendu directement dans les geôles salvadoriennes pour en rapatrier environ 400 prisonniers politiques. « Ces gens étaient des criminels aux yeux de leur gouvernement, ceux qu’Harper se ferait un plaisir d’appeler “terroristes” dans son jargon d’aujourd’hui. Mais si on veut aider, on prend des risques », précise-t-il.

Un risque minime, selon lui, à propos de gens dont il est de toute façon impossible d’obtenir des informations fiables pour vérifier leurs antécédents. « À qui voulez-vous qu’on demande des renseignements sur ces personnes ? À un gouvernement chiite qui dénoncera les sunnites ? On ne peut faire confiance totalement à aucune source. »

Il invite donc le gouvernement à faire face aux conséquences de ses engagements militaires. Maintenant.

Alors que le plan promis jeudi dernier par Harper pour accélérer l’accueil de réfugiés au Canada se fait toujours attendre, les conservateurs ont annoncé la création d’un fonds d’aide d’urgence pour les Syriens. Ottawa s’est engagé depuis deux ans à accueillir 11 300 réfugiés syriens. M. Harper a promis, il y a plus de deux semaines, d’en accueillir 10 000 de plus d’ici 2018, un chiffre considéré comme insuffisant par M. Pardy. Du côté de l’Europe, une réunion entre les ministres de l’Intérieur des 28 pays membres doit avoir lieu lundi à Bruxelles sur cette question délicate.

Gar Pardy en cinq dates

1967 Intègre le Service extérieur canadien.

1989-1992 Ambassadeur du Canada au Costa Rica, Honduras, Nicaragua, Panama et Salvador.

1992 Directeur général des services consulaires au ministère des Affaires étrangères du Canada, poste duquel il prend sa retraite en 2003.

2005 Contredit le Canada dans l’affaire Maher Arar devant la commission canadienne chargée d’enquêter. Il affirme avoir reçu des indications selon lesquelles le jeune Syrien avait été torturé dans son pays d’origine.

2011 Critique sévèrement la position du gouvernement de Stephen Harper envers Israël.
«Plus de 99 % des gens ne posent pas de problème de sécurité, leur principale préoccupation est de se réinstaller là où ils pourront vivre en paix»

L'ex-diplomate Gar Pardy


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