Dans le secret des francs-maçons

Des travaux de restauration sont en cours. Des tableaux ont été retirés des murs. Restent les meubles en chêne, de grands tapis en échiquier, les plafonds étoilés de l’Antiquité grecque.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Des travaux de restauration sont en cours. Des tableaux ont été retirés des murs. Restent les meubles en chêne, de grands tapis en échiquier, les plafonds étoilés de l’Antiquité grecque.

On n’entre pas tous les jours dans le temple maçonnique de la Grande Loge du Québec. Cet impressionnant édifice de style Beaux-Arts, situé en face du Collège de Montréal, s’ajoute en 1930 à une suite d’édifices bourgeois de la rue Sherbrooke. Cet Ordre qui puise ses racines dans des organisations corporatives médiévales a l’art d’inquiéter. De l’autre côté de la rue Sherbrooke, sur les terres de l’ancien fort de la Montagne, les hommes en robes noires du Grand Séminaire ont longtemps cru que cet édifice planté devant eux était une provocation. Les francs-maçons ont souvent été interdits dans des pays où règne l’intolérance politique et religieuse.

Une maçonnerie anglaise

Dans la bibliothèque encombrée du temple, entre boîtes de papiers et canapés, on trouve l’Union Jack, un buste d’un prince britannique, une collection de breloques et d’anciens tabliers portés par des francs-maçons. « On m’en a volé deux », regrette l’historien Jacques Ruelland, franc-maçon lui-même, notre guide en ce lieu où n’entre pas qui veut.

« En 1759, les soldats anglais ont fondé une Grande Loge. » En 1869, la Grande Loge du Québec de maçons francs et acceptés est l’héritière de cette première loge, établie dans la foulée immédiate de la conquête faite par les armées du général Wolfe. « La maçonnerie régulière est une maçonnerie anglaise. »

On accède à l’imposant édifice de la Grande Loge de Montréal par une porte latérale. Tout de suite, on pénètre dans un ascenseur ancien, grille de fer ouvragé, lambris de bois sombre, un des plus beaux du genre au Québec. Aux différents étages, de grandes portes munies de heurtoirs aux symboles maçonniques nous permettent d’entrer dans l’antre de la maçonnerie : des salles de culte imposantes en marge de vastes espaces de réunion et de restauration nimbés d’une pâle lumière.

Cette Grande Loge règne sur les différents chapitres de la maçonnerie régulière de « la province de Québec ». Cette franc-maçonnerie, attachée au « rite anglais », est mieux implantée que sa vis-à-vis française. Les francs-maçons d’allégeance française, plus laïques et républicains, ont connu au Québec un destin en dent de scie. Les loges liées au Grand Orient de France ont été combattues farouchement par l’Église catholique. Pour s’en débarrasser, celle-ci encouragera le développement paroissial de l’Ordre des chevaliers de Colomb. « La maçonnerie est fondée sur la tolérance à l’époque où sévissent les guerres de religion. On voulait pouvoir discuter, peu importe la religion de chacun. »

C’est du côté du Grand Orient de France que penchait un Louis-Joseph Papineau, tout comme d’autres personnages de l’histoire, tels l’ancien premier ministre Pierre-Olivier Chauveau et le maire de Montréal Honoré Beaugrand. « Il y avait au Québec la célèbre loge Émancipation et Force et Courage. Plusieurs révolutionnaires américains furent aussi des maçons. Il reste d’ailleurs des loges françaises aux États-Unis. » Mais faut-il expliquer la pensée de chacun par la franc-maçonnerie ?

« Ces gens-là défendaient entre autres choses le principe d’une école publique et laïque pour tous. La loge du Grand Orient de France est à peu près disparue dans les années 1920 au Québec. Une loge est réapparue dans les années 1970, la loge Montcalm. »

Des travaux de restauration sont en cours. Des tableaux ont été retirés des murs. Restent les meubles en chêne, de grands tapis en échiquier, les plafonds étoilés de l’Antiquité grecque. Plusieurs symboles de différentes religions se côtoient. Dans un des temples, le décor rappelle l’Égypte ancienne. « Les pompiers de Montréal ne nous aiment pas trop : on a beaucoup de cérémonies encore éclairées à la chandelle. »

Coupé en deux

On s’engage dans les francs-maçons les yeux bandés, vêtu d’un pyjama, dans l’intention de « passer des Ténèbres à la Lumière ». Il faut accepter de tenir silence sur la nature des délibérations. « Rien de différent si vous êtes membre d’un conseil d’administration. » Les règlements prévoient tout de même des châtiments pour ceux qui trahiraient le secret : par exemple, avoir le corps coupé en deux. « C’est strictement symbolique ! »

Tout de noir vêtus lors de leurs assemblées, les francs-maçons adoptent des signes distinctifs, poignées de main et expressions verbales, un ensemble qui forme un coffre à outils identitaire. Impossible de ne pas se reconnaître entre francs-maçons.

Les réunions sont régulières. Les discussions varient. Beaucoup de temps est consacré aux collectes de fonds afin de soutenir des oeuvres caritatives. Les Shriners, groupe franc-maçon, soutiennent un réseau d’hôpitaux. « Nous soutenons aussi des étudiants, des groupes sociaux. Certains ignorent tout à fait que ce sont les francs-maçons qui leur versent de l’argent. »

Un franc-maçon peut se révéler publiquement, mais sa loge n’a pas le droit de donner les noms de ses membres. « Il y a des célébrités, mais je ne peux pas les nommer. » Les murs du vieil édifice sont pourtant couverts de photographies récentes et anciennes où apparaissent les têtes des membres. Ce sont surtout des anglophones, des gens venus de professions libérales ou de la petite bourgeoisie, de l’aveu même de Jacques Ruelland, avec qui je me suis engagé à ne pas livrer de noms.

Sur environ 75 loges réunies sous un même toit, on en trouve tout au plus une quinzaine qui sont francophones. En 1800, l’homme d’affaires montréalais Claude Dénéchau avait été un des premiers francophones d’importance à se joindre au groupe. Au motif de son entrée à la St Paul’s Lodge, sa volonté de percer et de réussir dans le monde des affaires, alors assez largement tributaire des marchands et des autorités britanniques. L’homme d’affaires John Molson, brasseur et banquier, fut un franc-maçon célèbre, tout comme sir John Johnson, un loyaliste responsable des Affaires indiennes de la colonie britannique et un très important propriétaire terrien.

Selon Jacques Ruelland, Montréal compta jusqu’à 16 000 francs-maçons. Ils ne sont plus guère que 4500. Le somptueux édifice de la rue Sherbrooke abritait à l’origine sept temples différents. Il n’en reste plus que quatre. Une partie du bâtiment est louée désormais au profit d’une garderie.

De profil

« Vous avez le profil qu’on recherche », me dit Jacques Ruelland en aparté. Pour être franc-maçon, il suffit d’être né libre, d’être d’âge mûr, de croire en un « grand architecte de l’univers », cette dernière exigence suffisant déjà à m’écarter du recrutement.

Le site Internet de la Grande Loge précise qu’il n’y a rien de misogyne dans son rejet des femmes. Il s’agit plutôt, selon eux, du « strict respect d’anciens usages qui reflètent une vieille expérience initiatique […] et qui tiennent compte des tensions et des problèmes psychologiques propres à des sociétés qui seraient à la fois mixtes et fermées », tout en notant qu’il existe au Québec d’autres organisations maçonniques mixtes ou réservées aux femmes. « Mais la maçonnerie mixte ne se développe pas aussi bien », plaide Jacques Ruelland devant sa femme, sans voix à ce sujet.

Les voiles du mystère attirent. « Il n’y a pourtant pas de mystères chez les francs-maçons ! Tout est déjà dans les livres ! »

2 commentaires
  • Richard Landry - Abonné 5 septembre 2015 17 h 42

    Les racines des francs-maçons

    Les loges maçonniques qui se donnaient pour mission de discuter librement n'ont rien à voir avec les loges des maçons du Moyen Âge. Celles-ci n'avaient que des préoccupations professionnelles, un peu comme l'Ordre des ingénieurs que nous connaissons aujourd'hui.

    La franc-maçonnerie a puisé ses symboles à toutes les sources : la Bible, les égyptiens, les signes cabalistiques, l'alchimie, les Templiers, Rose-Croix, etc. Son lien supposé avec les loges médiévales est un mythe, du moins c'est l'opinion des spécialistes de l'histoire de la franc-maçonnerie comme Luc Nefontaine. Voir WIKIPEDIA pour ses qualifications.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 septembre 2015 06 h 53

      Finalement c'est là où le "vrai gouvernement"... régnait. Surtout anglophone, riche et blanc...à ce que j'en ai compris.

      D'ailleurs une copie, imitant ce genre de confrérie, a vu le jour dans un
      boisé de Charlevoix il y a quelques décénies.

      Ah la misère des riches...
      Être obligés de discuter "en secret" du destin de ses censitaires.