Aylan, trois ans, enfant de Kobané

Abdullah, le père du petit Aylan, a attendu jeudi les corps de ses proches à la morgue de Mugla, en Turquie.
Photo: Mehmet Can Meral Associated Press Abdullah, le père du petit Aylan, a attendu jeudi les corps de ses proches à la morgue de Mugla, en Turquie.

Le petit garçon est mort noyé en pleine Méditerranée en tentant de fuir le groupe armé État islamique, avec sa famille. Une tragédie partagée par des centaines de migrants.

Aylan Kurdi, mort noyé à trois ans, n’aura connu que la guerre et la fuite. Toute sa vie, il aura été poursuivi par les combats et les massacres à travers son pays, la Syrie, jusqu’à la tentative d’exil en Europe. Son corps a été retrouvé mercredi sur une plage de Bodrum, en Turquie. Son frère Ghaleb, cinq ans, et sa mère Rehan sont morts avec lui dans le naufrage de la barque censée les amener en Grèce. Seul le père, Abdullah, a survécu.

Répression sauvage

La famille est originaire de Kobané, une enclave kurde à la frontière turque. À la naissance d’Aylan, elle vit à Damas, la capitale, selon l’Agence France-Presse. La Syrie est déjà secouée par les violences. Depuis début 2011, les manifestations demandant le départ de Bachar al-Assad se propagent à travers le pays. Le régime les assimile, contre l’évidence, à des « terroristes », manipulés par des pays étrangers. La répression est sauvage ; début 2012, la révolution se mue en guerre civile.

La famille d’Aylan fuit Damas et se réfugie à Alep, la grande ville du Nord syrien. Dans les mois qui suivent, les combats se rapprochent. Les rebelles s’emparent de villages alentour, avant de pénétrer fin juillet dans la ville. Le régime recule mais envoie ses avions de chasse bombarder les quartiers qu’il a perdus. Aylan et sa famille rejoignent Kobané.


 

Leur répit ne durera pas. À l’été 2014, les djihadistes du groupe armé État islamique (EI) se lancent à l’assaut de l’enclave. Ils s’emparent facilement des villages des environs et pénètrent dans la ville. Comme des dizaines de milliers de familles kurdes, celle d’Aylan se réfugie en Turquie. Fin janvier, après des semaines de bombardements de la coalition, les djihadistes sont chassés. Kobané est dévastée, polluée par des milliers d’obus et de grenades non explosés, mais la famille d’Aylan rentre chez elle. Elle y restera moins de six mois. En juin, les djihadistes lancent une nouvelle offensive. Plus de 200 civils sont tués.

Aylan, son frère et leurs parents repartent en Turquie. Ils se décident à l’exil en Europe. Ils ne sont pas les seuls : des milliers de Syriens réfugiés en Turquie tentent alors de partir en Europe.

« Il y a eu un pic énorme cet été. Beaucoup de Syriens qui se sont exilés l’an dernier pour fuir EI pensaient que ça ne durerait pas, qu’ils pourraient rentrer rapidement chez eux. Ils ont compris que l’inverse se produisait et ont attendu l’été pour quitter la Turquie », explique Félix Legrand, spécialiste de la Syrie.

« Ils m’ont glissé des mains »

Abdullah emprunte de l’argent et emmène femme et enfants à Bodrum, sur la côte ouest, où ils resteront durant un mois. En face, il y a l’île grecque de Kos, l’une des portes d’entrée en Europe. Mercredi, peu après qu’ils ont embarqué à bord d’un petit bateau, la mer s’est levée. Le passeur s’est jeté à l’eau, abandonnant les passagers. « Nous avions des gilets de sauvetage, mais le bateau a subitement chaviré parce que des gens se sont levés. Je tenais la main de ma femme. Mais mes enfants m’ont glissé des mains », a raconté Abdullah à l’agence de presse Dogan. Au moins neuf autres passagers syriens se sont noyés. « Il faisait noir et tout le monde criait. C’est pour ça que ma femme et mes enfants n’ont pas pu entendre ma voix. J’ai essayé de nager jusqu’à la côte grâce aux lumières, mais je n’ai pas pu retrouver ma femme et mes enfants une fois à terre. Je suis allé à l’hôpital, et c’est là que j’ai appris la mauvaise nouvelle », a-t-il ajouté. Les corps d’Aylan, Ghaleb et Rehan devaient être ramenés jeudi à Kobané pour y être enterrés vendredi ou samedi.