L’«échec» de la régionalisation de l’immigration

Mohamed Kounna
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Mohamed Kounna

C’est le paradoxe de la régionalisation de l’immigration. « En matière d’immigration, Sherbrooke est souvent citée en exemple pour sa diversité culturelle, son ouverture, son intégration, résume Mohamed Soulami, directeur et fondateur d’Actions interculturelles de développement et d’éducation (AIDE). Cela nous a toujours rendus très fiers, mais on sait aujourd’hui que le modèle en question nourrit surtout… un échec. »

Les mots sont durs, tout comme la réalité des chiffres qui viennent avec eux. Dans les dernières années, la ville n’a pas été en mesure, en effet, de retenir les immigrants qu’elle avait invités fortement à s’installer sur son territoire : « 23 % à peine des immigrants restent dans la région », dit M. Soulami, qui a vu se former, puis disparaître, dans les 25 dernières années passées dans la région, la communauté de Haïtiens, de Salvadoriens, de Vietnamiens, dont les membres se sont dispersés depuis dans les rues de Montréal ou dans d’autres grandes villes du continent. « Cela veut dire que 77 % quittent les lieux, faute d’avoir trouvé un travail pour s’intégrer. Et c’est dramatique. »

L’emploi, composante cruciale de l’intégration des immigrants dans une société d’accueil, est en train de devenir un cauchemar à Sherbrooke pour certaines communautés, à commencer par celle des Arabo-musulmans, qui, en la matière, expérimente surtout le rejet. « Le débat sur la charte des valeurs, l’actualité récente sur les groupes terroristes ailleurs sur terre ont induit de la réticence chez les employeurs, dit Annick Lenoir, professeur à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke, qui a mené une enquête récente sur l’emploi et l’immigration dans la région. Très peu embauchent des immigrants, aucun n’embauche des Maghrébins, pour ne pas avoir de problème, pour ne pas avoir à composer avec des accommodements raisonnables, par peur, mais surtout par méconnaissance. »

Recherche d’emploi

Khader Zidane, juriste de formation, rencontré dans une épicerie moyen-orientale de la rue Galt Ouest, connaît très bien la « chanson ». « Je suis devenu expert en recherche d’emploi, dit-il. J’ai envoyé une centaine de c. v., je n’ai reçu que deux réponses. Sherbrooke, c’est une ville tribale. Si les gens ne connaissent pas tes parents, le quartier où tu as grandi, l’école que tu as fréquentée, ils ne te font pas confiance. Je songe désormais à aller ailleurs. »

Sous les plafonds démesurément élevés de son bureau à l’hôtel de ville, le maire Bernard Sévigny reconnaît la difficulté à surmonter. « La municipalité essaye de donner le ton, dit-il. En 2004, sur nos 1200 postes permanents, trois étaient occupés par des personnes issues de l’immigration. Aujourd’hui ? On est à 70. Et notre objectif est d’aller chercher 125 représentants des communautés dans ces emplois, pour refléter la diversité culturelle de la ville. »

Et il ajoute : « L’intégration, c’est sympathique en théorie, mais, dans la vraie vie, ce n’est pas si facile. Le facteur de l’intégration, c’est l’emploi, et à Sherbrooke la diversité et la qualité des emplois disponibles ne sont pas les mêmes qu’à Montréal. »

Le professeur de mathématiques Abdelah Hamdache peut en témoigner. « Beaucoup d’immigrants ont un niveau d’études très élevé, mais pas d’emploi. Ils restent un peu dans la région en espérant, puis s’en vont. »« La région est perdante, ajoute Mohamed Kounna, président de l’Association culturelle islamique de l’Estrie. Les immigrants s’éduquent à Sherbrooke, dans l’une de ses deux universités, puis s’en vont après, faute de pouvoir s’installer ici. »

Régionalisation manquée

La peur, le rejet, l’homogénéité d’une communauté régionale ne seraient d’ailleurs pas les seuls responsables de cet exode massif, de cet échec de l’enracinement, estime Mohamed Soulami. « La régionalisation de l’immigration s’est faite sans tenir compte des compétences professionnelles des immigrants, ni des besoins en emploi de la région, dit-il. Ce serait toutefois un facteur à prendre en compte pour que ces programmes deviennent viables pour tout le monde. »

L’homme montre également du doigt la reconnaissance des diplômes étrangers par certaines professions au Québec comme un frein à cette intégration. L’écueil est connu à l’échelle de la province, pas juste à Sherbrooke. « Le taux de chômage est plus élevé chez les immigrants que chez les non-immigrants, poursuit l’homme. Au Québec, c’est 6 % de plus. Alors qu’en Ontario, c’est 0,5 %. » Et la disparité peut parfois induire des perceptions trompeuses.

« Si un comptable ou un juriste se fait embaucher pour faire de la soudure dans une usine, il se peut qu’il n’arrive pas très bien à faire le travail, dit M. Soulami. S’il se fait renvoyer, c’est surtout parce qu’il n’a pas les compétences pour occuper l’emploi, mais pas parce qu’il est étranger. »

Sherbrooke et son immigration

Sur les 158 056 habitants de Sherbrooke, 7,1 % sont issus de l’immigration, selon les dernières données de l’Observatoire estrien du développement des communautés. Et d’où viennent ces néo-Québécois ?

Colombie : 16 %

France : 13,1 %

Maroc : 6,1 %

Afghanistan : 5%

Algérie : 4,6 %

Congo : 3,4 %

Bhoutan : 2,6 %

Chine : 2,4 %

Argentine : 2 %

Iraq : 1,8 %

Autres pays : 43 %
Abdelbari Souibgui et Khader Zidane
1 commentaire
  • Normand Renaud - Inscrit 22 août 2015 11 h 44

    Emplois et intégration

    Souvent les immigrants font face aux problèmes des reconnaissances d'équivalence de scolarité et où des qualifications d'expérience travail. En région c'est sans doute plus criant de par nature plus fermé que dans les grandes villes.
    Aussi faut voir selon la nature des emplois disponibles en région pour aider l'intégration à l'emploi et. non envoyer de futurs chômeurs.