Les aventuriers de l’art perdu

Accroché à des lieux abandonnés, surplombant Montréal, Drago espère qu’un jour sa ville leur rendra l’honneur qui leur revient.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Accroché à des lieux abandonnés, surplombant Montréal, Drago espère qu’un jour sa ville leur rendra l’honneur qui leur revient.

Au coeur de Montréal dorment des géants de béton et d’acier abandonnés à leur sort. Passionnés par ces structures fantômes, de jeunes citoyens les explorent le temps de sentir, toucher, voir et partager l’histoire d’un bâtiment dont les jours sont comptés.

« Notre philosophie est de ne pas entrer par effraction, de ne pas détériorer les lieux, de ne rien voler, et surtout de partager ces beautés urbaines avec le plus grand nombre de personnes sur les réseaux sociaux », explique avec conviction Drago Lazarov, 22 ans.

Depuis 1903, le Silo no 5, rue de la Commune à Montréal, joue un rôle de sentinelle face au fleuve. En entrant dans cet ancien silo à grains du Vieux-Port, qui attend toujours qu’on lui trouve une vocation, Drago écarquille les yeux. Les bras grands ouverts, il avance d’un pas prudent et chuchote, comme pour ne pas déranger l’esprit du lieu : « Regarde, c’est plus beau qu’un musée ! »

Équipé de petites caméras vidéo, cet explorateur nouveau genre qui oeuvre dans l’industrie du cinéma s’est donné comme mission de visiter ces territoires étonnants, mais néanmoins vulnérables. À l’intérieur, le temps s’est arrêté. La lumière ajourée tapisse les silos en clair-obscur. Des grains remplissent encore les rigoles et l’atmosphère est d’une odeur particulière. Le silence mystérieux de l’endroit est seulement troublé par le murmure de quelques pigeons dans les hauteurs.

« Notre ambition n’est surtout pas d’inciter le grand public à explorer ces lieux, car il faut être bien préparé pour les visiter dans leur état actuel, insiste Drago. On avance toujours prudemment et au minimum en duo pour veiller à notre sécurité, en cas de problème, avec une corde, par exemple, ou en appelant les secours. »

Bien sûr, le risque de trébucher est toujours présent. Mais, avec son groupe d’explorateurs, Drago analyse toujours les lieux avant de les explorer. Il échange aussi de précieux conseils et surtout emporte avec lui plusieurs instruments nécessaires, comme sa lampe frontale.

« Les marches d’escalier vacillantes, on les évite. On les connaît ! Les salles pleines d’amiante aussi. Enfin, les surfaces coupantes au détour d’un passage, on les découvre et on ne s’y aventure pas. »

Les explorateurs urbains ont un triple objectif. « Nous souhaitons d’abord sauvegarder une trace de ces monuments avant qu’ils ne disparaissent pour être remplacés par des condos ou des supermarchés. »

Aussi, en partageant leurs images, Drago et ses amis aimeraient provoquer une prise de conscience citoyenne et inciter les demandes de réhabilitation et de sécurisation pour que ces lieux de mémoire puissent être accessibles à tous.

« Les métamorphoser en musées serait l’idéal, et cela intéresserait sûrement les citadins comme les touristes », raconte-t-il, le sourire aux lèvres. Enfin, ils désirent également montrer au grand public que des lieux bien plus récents et idéalement situés sont totalement laissés à l’abandon. 

En effet, outre le fameux Silo, l’ancienne Canada Malting — sur la rue Saint-Ambroise — ou la Brasserie Dow — rue Notre-Dame —, le 1750, avenue Cédar abrite lui aussi sa part de mystère. Sur fond de fiasco et de scandale, ce projet immobilier devait, à l’époque d’Arthur Porter, devenir une extension de l’Hôpital général de Montréal. Après avoir englouti une quarantaine de millions de dollars du CUSM, ce colosse désormais exposé aux intempéries s’avère particulièrement étonnant de l’intérieur.

Les vastes espaces de stationnement souterrain voient désormais d’étranges herbes vertes se frayer un chemin dans le goudron. Les étages supérieurs dévoilent une vue impressionnante sur Montréal.

Attaché à ces lieux, Drago regrette profondément la présence de casseurs, de graffiteurs et autres amateurs de drogues dures et de boisson.

« Ils font du tort à ces lieux et nous font du tort, car nous ne voulons pas être confondus avec eux, lance-t-il. En plus de détruire ces oeuvres d’histoire et, par la même occasion, de compromettre leur réhabilitation, ils font en sorte que le public craint ces lieux. De plus, les autorités finissent par barricader toutes les entrées que le poids des années a fini par créer. »



 

 
1 commentaire