Chercher l’eau qui fuit sous la ville

Denis Labbé et Alain Charbonneau
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Denis Labbé et Alain Charbonneau

Dans la métropole, le tiers de l’eau potable se perd avant d’atteindre le robinet. Incursion dans les entrailles de Montréal, avec les dépisteurs de fuites.

Doté de gros écouteurs et d’un aquascope où s’affiche un graphique étrange, un technicien, l’air d’être sorti d’un film de contre-espionnage, toise le pavé de la rue Saint-André. Comme un docteur branché sur l’abdomen d’une mère enceinte, le technicien sonde le ventre de la métropole à la recherche du moindre glouglou.

« Chaque fuite a son propre bruit et il faut la distinguer des autres bruits de la ville qui la couvrent. Le système amplifie tous les sons. Il faut démêler cette pollution sonore. Au centre-ville, ça rend la tâche assez complexe », confie Alain Charbonneau, technicien du groupe ARSO (Analyse du réseau et soutien aux opérations) de la Direction de la gestion stratégique des réseaux d’eau de la Ville de Montréal.

Huit experts de son acabit sillonnent en permanence le réseau d’aqueduc des 19 arrondissements de Montréal, dotés de camions assez équipés pour faire partie de l’Unité permanente anticorruption. Mais ils épient plutôt les plus subtils borborygmes du réseau souterrain et savent quand vous êtes sous la douche, si votre toilette fuit ou si votre pompe est partie en vrille.


« On travaille souvent de nuit pour éviter les interférences sonores. Le dépistage se fait l’hiver et on repasse l’été pour cibler plus précisément la fuite, avant de passer aux réparations », souligne Denis Labbé, technicien principal de l’équipe d’ARSO.

Car, dans l’antre ville, l’écoute souterraine expose l’ouïe à une cacophonie peu commune : pompes des grands édifices (pour amener l’eau potable aux derniers étages !), bruit des camions, pluie, crissement des pas sur le béton. Aïe ! Avec l’amplification du son, les oreilles de ces inspecteurs gadgets en prennent parfois plein le tympan.

Dans la petite rue Saint-André, les deux experts de l’équipe d’ARSO arrêtent leur « aquamobile » devant une borne soupçonnée de bris et déballent toute une quincaillerie à deux pas d’une entrée d’eau. Entre deux bornes, le sonar a détecté l’écho d’une fuite. L’étau se resserre sur le bout de tuyau où l’eau file à l’anglaise. Même si les chercheurs disposent de toute une armada pour dépister les failles du réseau, ils pratiquent encore une bonne vieille technique éprouvée, inspirée du diapason.

Sans instrument, Alain introduit tout simplement une longue tige de métal dans les entrées d’eau menant aux diverses adresses civiques, où vient s’aimanter un amplificateur. Branché sur ce haut-parleur, il analyse les gargouillis de la ville souterraine.

« Ça coule comme une douche ouverte en continu, diagnostique Denis Labbé. On sait que la fuite se situe entre la borne et cette entrée. Reste à préciser le point de la fuite à quelques pieds près. Avec le sonar, on devrait y arriver », ajoute-t-il.

Les causes ? Mauvaise réfection de la chaussée, sol effondré, corrosion des tuyaux, mais surtout l’âge vénérable de cette toile qui sert à abreuver la ville.

On marque la chaussée à la bombe aérosol pour guider les Travaux publics, qui viendront colmater le tout, puis l’équipe repart en quête d’une prochaine fuite. Dans l’ordinateur qui cartographie l’ensemble du réseau montréalais, un avis de réparation est ajouté au dossier. « Parfois, on se trompe de quelques mètres, mais, en général, notre taux de réussite est de 90 %. Au centre-ville, ça se corse. On tourne autour de 75 % », dit Denis Labbé.

Réseau centenaire

Ces dépisteurs d’eau ont pour terrain de jeu les 24 000 bornes du réseau d’aqueduc, branchées comme autant de micros sur le réseau tentaculaire, où se perd environ le tiers de l’eau potable. La mer à boire, quoi. « Entre l’ère Drapeau et l’ère Tremblay, la consommation d’eau à Montréal a monté en flèche, mais pas le nombre d’habitants. Ça donne une idée du laxisme qu’il y a eu dans l’entretien du réseau », affirme le directeur technique. On ne rentrera pas dans ces eaux troubles, puisqu’à Montréal, côté chaussées et compteurs d’eau, on sait qu’il y a eu anguille sous roche…

Bref, pas étonnant que ça ruisselle sous nos pieds, puisque les boyaux de la ville sont souvent plus que centenaires. Dans les vieux quartiers, le quart des bornes sont jugées « fragiles ». Souvent les services vers les maisons fuient, en catimini. Les bris de grosses conduites, plus rares, ne sont souvent décelés que lorsque les rues sont transformées en geyser. « Plus la conduite est grosse, plus la fuite est difficile à détecter. Ça peut fuir deux ans avant que l’eau ne perce la chaussée. Notre défi, c’est de trouver la fuite avant que ça pète », ajoute Labbé.

Juché dans sa camionnette, Alain Charbonneau pianote sur son ordinateur portable, où apparaît, grâce à un GPS, le schéma détaillé du coin de rue où sa camionnette est postée. Poteaux, égouts, tuyaux, bris de conduite, tout est affiché sur une carte, comme le dossier médical d’un patient bien mal en point. Les deux techniciens ont sous les yeux la radiographie complète du malade, rue par rue. Rue Saint-André, voyons voir… « On a sous les pieds des tuyaux de fonte qui datent de 1908...» Avec 75 % des tuyaux accusant plus de 40 ans d’âge, pas étonnant que la vieille dame montre des signes d’incontinence… Le plus vieux conduit de l’aqueduc montréalais affiche 147 ans au compteur.

« Chaque fois que j’intercepte les messages d’urgence pour les bris d’aqueduc, je me précipite pour voir si on avait signalé l’endroit pour une fuite, ajoute le technicien. Parfois, entre le moment où on signale et celui où on envoie les Travaux publics, il peut se passer du temps...»

Bientôt, ces dépisteurs ne seront plus seuls. Dans quelques mois, de 600 à 700 capteurs électroniques, branchés en permanence au centre-ville sur divers points névralgiques du réseau d’aqueduc, signaleront les bris à toute heure du jour. L’eau qui rêve de filer en douce vers le fleuve n’a qu’à bien se tenir. Triste époque pour les délits de fuites.

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 3 août 2015 22 h 08

    Sauter aux conclusions

    « Entre l’ère Drapeau et l’ère Tremblay, la consommation d’eau à Montréal a monté en flèche, mais pas le nombre d’habitants. Ça donne une idée du laxisme qu’il y a eu dans l’entretien du réseau ».

    Pourquoi faudrait-il que la seule explication, voire la principale explication, de cette croissance soit les fuites? Après tout, ces décennies ont aussi connu la multiplications des machines à laver, l'arrivée des lave-vaisselle, celle des douches biquotidiennes et des shampooings quotidiens, les logements avec plus de salles de bains que de chambres, les piscines de plus en plus nombreuses et, surtout, la croissance du nombre de système de climatisation utilisant l'eau potable comme agent de refroidissement. Ce qui est illégal, si je comprends bien.

    Après tout, 30% de fuites, c'est énorme. Il me semble qu'on nagerait un peu partout dans la ville.

  • André Bastien - Abonné 3 août 2015 23 h 22

    46 ans plus tard: aucune amélioration?

    Déjà, à l'été 1969, j'ai travaillé un été comme étudiant avec une équipe qui cherchait les fuites sur les conduites principales du réseau d'aqueduc. On me disait alors comment certaines conduites étaient vieilles et pouvaient sauter n'importe quand.

    Ils faisaient du bon travail en 1908! Mais des investissements majeurs doivent être faits ... Ha? Oui? Nous "investirons" plutôt 50 millions$ dans l'éclairage du pont Jacques-Cartier pour les fêtes du 375 ième? Et dans 10 ans, nous paierons pour enlever cet éclairage???

    Bien sûr, il faut mettre les priorités à la bonne place; n'est-ce pas, Messieurs Coderre, Lebel et Harper?