Le nom du Fleuve

«Vue de la basse ville à Québec vers le fleuve St. Laurent», iconographie documentaire, 50x65 cm, 1760
Photo: Collections de BAnQ «Vue de la basse ville à Québec vers le fleuve St. Laurent», iconographie documentaire, 50x65 cm, 1760

Évidence ou préjugé ? Tous les Québécois ont sinon un souvenir, au moins une idée du Fleuve du St-Laurent. Qu’il soit associé aux vacances, à la traversée quotidienne d’un pont embouteillé, à la pêche sur glace ou à la peur de la construction d’un oléoduc, le St-Laurent charrie autant d’idées qu’il y a de têtes pour le rêver. Et ça ne date pas d’hier. Le chercheur spécialisé en littérature de la Nouvelle-France Sébastien Côté, avec son collègue Charles Doutrelepont, a remonté aux sources du St-Laurent littéraire.

« Dans les récits de voyage, les correspondances et les chroniques, le Fleuve est partout dans les écrits de la Nouvelle-France, précise en entrevue téléphonique Sébastien Côté, professeur au département de français de l’université de Carleton. C’est LA route. L’eau, avec la traversée de l’Atlantique, est très présente. Et c’est la peur : personne n’aime traverser. Personne n’aime être pendant 6 à 8 semaines sur l’Atlantique avec les tempêtes et les pirates… » Il y a tant de textes d’époque qui parlent du Fleuve qu’ils sont impossibles à circonscrire, évalue le chercheur « du moins pour un seul article, ça déborde… » Une vraie débâcle.

Avant de pêcher les traces du Fleuve dans les écrits, Côté, sous l’effet de l’essai Danube (Gallimard) de Claudio Magris, a voulu à sa manière « remonter aux sources écrites et aquatiques » du St-Laurent. « Comme c’est le cas un peu partout dans les colonies, on peut trouver la date de naissance d’un toponyme. Comme je connaissais les textes, je pouvais m’y retrouver, et je voulais montrer à quel point le hasard joue : le Fleuve aurait pu être nommé Sainte-Claire d’Assise, ou de n’importe quel autre nom de saint si Jacques Cartier s’était fait attaquer par des pirates, et était arrivé à bon port un peu plus tard… ou un peu plus tôt. Idéalement, ç’aurait été St-Joseph qui aurait donné son nom au Fleuve. » Mais ce fut St-Laurent, puisque c’est un 9 août que Cartier et son équipage trouvèrent, selon les Relations de l’explorateur, « une moult belle et grande baye plaine d’isles et bonnes entrees ».

Un saint dont on a pourtant oublié les hauts faits, comme le rappelle, amusé Sébastien Côté. Laurent de Rome, patron des pauvres, qui prodiguait les aumônes, est mort martyr sur un gril, à Rome, en 258, pour devenir, est-ce suprêmement macabre ou ironique ?, le saint patron des cuisiniers et des rôtisseurs…

« L’Amérique a été conquise à la pointe de la plume. Il y a ainsi beaucoup de toponymes qui ont été perdus, rappelle Côté, déplorant les multiples appellations amérindiennes qui se sont perdues au fil du temps. Et pour le Fleuve, je crois qu’il n’y a aucun retour en arrière possible, malheureusement. »

À l’écrit, il y aura aussi dérives et redressements, avant que « St-Laurent » ne soit fixé. Le cosmographe André Thevet, en 1557, parle du « grand fleuve de Chelogua ». Marc Lescarbot, sous la dictée de Cariter, utilise « grand fleuve de Hochelaga », « chemin de Canada » et « baye sainct Laurent ». Champlain, dans Des sauvages (1603), mentionne « Cap de sainct Laurẽt » ou « Laurens », préférant à « ladicte baye sainct Laurencs » de Cartier le nom de « riviere de Canadas ». Entre autres navigation nominale.

Conceptions catholiques

« Au début, le Fleuve est souvent associé à la Vierge, analyse le professeur et chercheur. C’est une route : à la fois dangereuse et protectrice. Très tôt, la plupart des voyageurs qui arrivent dans le St-Laurent, en se rapprochant de la pointe de Gaspé, écrivent à peu près tous la même chose : que le St-Laurent est un des plus beaux et grands fleuves du monde.»

L’imaginaire des colons, qui suivent de peu, c’est celui des missionnaires : un imaginaire chrétien, catholique. « Ils croient à la Providence. Le symbole qu’ils sont au bon endroit, dans ce continent, c’est que si le Fleuve est dangereux, surtout l’hiver, il nourrit tout le monde. Pour eux, c’est un indice envoyé par Dieu pour les conforter dans leur mission. Et ils ont besoin de réconfort, face aux conditions terribles de leur mission, ils ont besoin de la générosité de la nature… » Sébastien Côté donne l’exemple de la pêche d’hiver, qui permet d’attraper et de conserver « du poisson frais dans la neige au lieu de l’infâme poisson salé ». Même à la dure saison, le fleuve est nourricier.

« Il y avait d’autres eaux à cette époque : les Grands Lacs, la Rivière des Outaouais », précise encore le chercheur. « L’eau est synonyme d’aventures, de risques, de liberté. Les coureurs des bois étaient souvent des colons de première génération qui avaient accès à une liberté inconcevable. Je crois que les paysans français ne pouvaient, à cette époque, imaginer de telles conditions.» Aussi, l’eau, en Nouvelle-France, est un concept masculin. Chez les colons, on voit très peu de femmes embarquer. «Entre Montréal et Québec, sur une voile, ça se faisait sans problème, mais sur la Rivières des Outaouais, pour se rendre jusqu’aux Grands Lacs, vous pouvez compter les femmes sur les doigts d’une main. C’était une affaire d’hommes pour les colonies. » Alors que du point de vue Amérindien, l’eau était « familiale ». Hommes, femmes, enfants, tous dans le même bateau, en quelque sorte.

Au XIXe et XXe siècle, quand le roman se déplace en ville, le Fleuve change de statut, ou s’efface, se domestique. Mais le chercheur refuse de s’aventurer dans ces eaux hors sa spécialité, aux textes multipliés, hyper nombreux. « Il serait intéressant, suggère-t-il toutefois, de se pencher sur la grande vogue des romans historiques, si populaires au Québec. Je serais curieux de voir comment on représente le Fleuve St-Laurent dans le roman historique d’aujourd’hui : est-ce qu’on magnifie son importance ? Comment le représente-t-on dans l’imaginaire contemporain, maintenant qu’on connaît toute son importance historique ? » Qui plongera là ?

3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 juillet 2015 02 h 54

    Le Fleuve...

    Au quotidien, les Français l'appellent le Saint-Laurent.
    Nous, nous pour qui il représente depuis 500 ans notre lien physique et symbolique au monde, veine nouricière qu'il est de notre économie comme de notre imaginaire, nous l'appelons Le Fleuve.
    Tous, du plus modeste au plus riche, du plus inconnu au plus connu, du plus actif au plus contemplatif, nous avouons ainsi notre soumission et notre fierté culturelles à sa présence. Nous rendons ainsi hommage obligé et reconnaissant, à sa douce et tumultueuse mainmise sur nos perceptions de la vie.
    Etre Québécois et vivre loin du Fleuve, c'est se condamner à le chercher.
    Dans nos esprits, nos mémoires, nos souvenirs.
    Ah oui, Je Me Souviens !
    Mieux que les points cardinaux, il nous indique les directions à courir. A parcourir selon ses uniques repères.
    Le quoi ?
    Ah oui ! : Le Fleuve.
    Mon amour infini.
    Mon infini d'amour.

    Merci de m'avoir lu.

  • Catherine Fortin - Abonnée 27 juillet 2015 12 h 41

    Au nom du fleuve

    La gravure de la basse-ville de Québec que vous publiez pour illustrer l'article de Catherine Lalonde est complètement imaginaire. Elle est signée par François-Xavier Habermann et a été publiée à Augsbourg en Allemagne vers 1775.

  • Jacques Morissette - Abonné 27 juillet 2015 21 h 17

    Le fleuve est aussi une certaine ouverture sur le monde.

    De fait, c'est moins le fleuve qui charrie les idées à son propos que ce que certains proposent parfois de faire avec lui, indépendamment des répercussions sur lui. Le fleuve, c'est aussi une certaine ouverture sur le monde.