À moi la colère, à toi la lumière

Naomi Fontaine espère affranchir ses élèves de l’image de l’autochtone misérable.
Photo: Monique Durand Naomi Fontaine espère affranchir ses élèves de l’image de l’autochtone misérable.
À l’occasion de la Journée nationale des autochtones, Le Devoir trace le portrait inspirant d’une jeune enseignante innue, qui est aussi écrivaine, et, à travers cette figure, le portrait d’un monde en train de changer dans les communautés autochtones.


Elle partage un petit appartement avec Marc-Aurèle, son fils de 5 ans. « Le nom d’un empereur romain, fait Naomi en souriant. Mon père, mort dans un accident de voiture quand j’étais petite, s’appelait Marco. J’ai longtemps pensé que Marc-Aurèle s’épelait Marcorèle. » Appartement minuscule, au second étage d’une maison à logements à Sept-Îles, minuscule, mais dévoré par une large bibliothèque de bois où elle a déposé ses trésors, comme Le sel de la terre de Samuel Archibald. Ou Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. Ou Adagio de Félix Leclerc. « Ce livre-là parlait de race. Je m’y reconnaissais. »

C’est elle, Naomi Fontaine, que les spécialistes considèrent parfois comme « la première écrivaine moderne » de la littérature innue, réputation que lui a value son premier livre, Kuessipan/À toi. « Elle ose sortir du carcan indianiste. C’est là une forme d’émancipation par rapport à ce qu’écrivent ses aînées », avance le chercheur Maurizio Gatti.

À côté de sa bibliothèque, un autre trésor : son diplôme de l’Université Laval en enseignement du français. « J’aime la langue française et la littérature. Et je voulais choisir une carrière qui serait utile à ma communauté. […] Mais il n’était pas question que je m’installe et élève mon fils sur la réserve, ajoute-t-elle, c’est une sorte de ghetto. » Elle réside donc à Sept-Îles et enseigne sur la réserve d’Uashat, à dix minutes en voiture.

Naomi Fontaine est née là, à Uashat, en 1987. Quand elle avait 7 ans, sa mère, veuve, a décidé contre l’avis de tous de quitter sa maison et d’emmener ses cinq enfants vivre à Québec. « Ma mère pensait qu’on n’allait pas pouvoir s’en sortir en restant sur la réserve. C’était comme une fuite », raconte-t-elle. Naomi a fait ses études à Québec avec, en tête, une idée fixe : revenir à Uashat pour y enseigner. « Je me suis choisie. J’ai voulu ma vie, écrit-elle. Dormir tôt le soir. Troquer mes t-shirts pour des habits de madame. Motiver ces graines d’humains qui créeraient notre futur. »

Je la retrouve à l’école Manikanetish, où elle enseigne en 4e et 5e secondaire. Ses élèves sont en examen. Naomi se promène de long en large dans le corridor attenant à sa classe en gardant l’oeil sur ses protégés. Dehors, soleils éclatants et pluies torrentielles se succèdent. Une journée en dents de scie, un peu à l’image de ce qu’est sa vie d’enseignante. Aux jours exaltants où elle ressent un intense sentiment d’accomplissement succèdent des jours de découragement. Surtout quand ses élèves lui disent que le français n’est pas leur langue et qu’ils n’en ont rien à f… « À quoi ça sert, le français ? leur répond-elle avec fougue. Ça sert à écrire comme il faut et à parler comme il faut. Si vous savez lire, écrire et parler correctement, alors personne ne pourra vous dire quoi penser. C’est d’abord ça, la liberté. »

Pas de pitié

La jeune prof s’insurge contre l’image de l’autochtone misérable qu’elle voit parfois inscrite sur les visages dans sa classe. « Je refuse de les prendre en pitié, et c’est ce qui me vaut leur plus grande colère. » Assez de la pitié ! Assez de se sentir victime ! « Je leur fais des speechs. Personne ne me fera croire que les Innus ne sont pas aussi capables et brillants que les Blancs. Et c’est pas vrai que vous allez venir dormir dans mes cours ! » Elle est vue par ses élèves comme un modèle de confiance et d’exigence envers soi.

Elle, Naomi, son modèle, c’est sa mère. Qui a choisi de rester seule, de faire un bac en toxicomanie à l’Université Laval et de se convertir au protestantisme, au grand dam de sa famille catholique. Cette mère a transmis à sa fille son indépendance d’esprit. Naomi n’a pas froid aux yeux et ne craint pas de prendre à rebours les idées reçues. L’autre jour, elle a refusé de s’associer à une cérémonie de purification où brûlait la sauge, au son du tambour. « Je ne fais pas de choses auxquelles je ne crois pas. Par respect pour moi-même d’abord. Je refuse de jouer à l’Indienne. »

Attention, oreilles orthodoxes et adeptes de la « bien-pensance », les propos de Naomi Fontaine peuvent déranger. « Quand arrêterons-nous de jouer à l’Innu et de fantasmer sur l’Innu protecteur de la nature ? Quand oserons-nous nous regarder en face ? » Une autochtone ne peut pas penser comme ça, lui dit-on dans sa communauté. Eh ! bien oui, elle pense comme ça. Ce qui l’indispose le plus à propos d’Uashat, c’est l’espèce d’unanimisme qui y règne. « Tout le monde pense pareil ! Alors qu’il devrait y avoir autant de façons de penser qu’il y a d’Innus. »

L’examen est terminé. Naomi a ramassé les copies. « Cette génération, dit-elle, est ouverte, allumée, de plus en plus consciente de l’importance des études et en train d’acquérir des compétences dans tous les domaines. Elle commence à prendre la parole publique. Ses attentes envers la vie ne se limitent plus au “BS” et à des maisons fournies par le conseil de bande. »

Alors que le rapport de la Commission de vérité et réconciliation et le drame des pensionnats autochtones sont à l’avant-scène de l’actualité, Naomi réagit ainsi : « Cette tranche de notre histoire devait être dite, écrite, analysée. Maintenant, il faut poursuivre la route. »« Je ne me sens pas victime de notre histoire comme ma mère, poursuit-elle, qui me répète souvent : “À moi la colère, à toi la lumière.” » Elle a eu longtemps honte d’être une Indienne. Et savez-vous qui l’a guérie ? Sa meilleure amie, une Blanche. « Ça sert à ça, l’amitié et le dialogue entre les cultures. »

L’autre soir, au Musée Shaputuan d’Uashat, Naomi a lu, d’une voix forte et belle, un texte intitulé Puamun, le rêve devant un auditoire rassemblé pour le lancement de la revue Littoral, à laquelle elle a collaboré. « Pour mes élèves, je souhaite qu’après le secondaire, ils aillent au cégep et à l’université. Et pour mon peuple ? Qu’un jour, il fasse l’envie des autres peuples, avec de spectaculaires taux de réussite. » Et pour elle ? « Une petite maison et une galerie en bois d’où je verrais et entendrais la mer avec Marc-Aurèle, à qui toutes les portes de l’avenir seront ouvertes. »

Mais la petite maison sur la mer attendra. Car entre-temps, il y aura quelques années à Québec, « où mon fils étudiera ». À l’ombre du Château Frontenac, avec Uashat en songe, Naomi, elle, retournera à son travail d’écrivaine. « Pour voir plus loin que ce que les yeux voient. »

6 commentaires
  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 20 juin 2015 07 h 37

    Bravo Madame Fontaine

    Votre vision devrait inspirer vos semblables, et surtout toute la société , cela nous servirait a tous et aurait pour effet surtout de rapprocher nos differentes communautés. Nos différentes communautés font face aux memes problemes, ensemble nous pourrions mieux trouver des solutions, a tous les defis que nous devons relever. Votre sortie d'un ghetto est deja une victoire en soi!
    Bravo et merci Madame Fontaine.

  • Yves Côté - Abonné 20 juin 2015 08 h 51

    L'Innu...

    L'Innu, l'Homme.
    Donc la femme pour moitié de lui.
    Ce que nous montrent ici et ailleurs, d'une manière pour le moins transparente selon moi, Madame Fontaine et son amie Blanche.
    Le rêve de Champlain serait-il en train de finalement, nous prendre tous par surprise ?
    Je ne le sais pas, mais pour ma part, je serais vraiment appaisé de dorénavant pouvoir en envisager la chose.
    Parce que de cette manière, Québécois, nous nous serions enfin sans doute trouvés nous-mêmes.

    Merci de m'avoir lu.

  • Chantal Gagné - Inscrite 20 juin 2015 09 h 10

    Il en a de la chance ce Marc-Aurèle

    J'ai enseigné et je disais aux élèves qui abhorraient l'école que la réussite était la meilleure façon de ne pas étirer leur martyre. Je leur disais aussi que la réussite scolaire était leur première clé vers la liberté qu'il chérissait parce qu'elle offrait le choix de poursuivre ou d'arrêter. Je ne peux donc qu'être en accord avec cette jeune femme et lui souhaiter bon succès.

  • Luc Pouliot - Abonné 21 juin 2015 09 h 28

    Bravo Mme Monique Durand

    Merci pour votre reportage inspirant sur Mme Fontaine. Vous devriez envoyer votre texte à Mme Theresa Spence, chef d'Attawapiskat, qui peine à arriver avec un salaire de 250 000$...
    "...les Autochtones pourront regagner leur dignité et participer à l'évolution du monde en jouissant des mêmes droits fondamentaux que tous les Québécois, incluant l'accès à la propriété privée et le partage intégral des responsabilités et des bénéfices des citoyens." p 385 Les autochtones ne sont pas des Pandas de Réjean Morissette

  • Yvon Bureau - Abonné 21 juin 2015 10 h 22

    Admiration et gratitude

    En réflexion profonde, depuis la série sur le Rêve de Champlain/TQ, et 1001 vies, avec monsieur Dupuis.

    Que la lumière vous comble, et en abondance !