La réussite n’a de sens que si on contribue à la société

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Me René Dussault recevait, le 26 mai dernier, un doctorat honorifique en droit de l’Université McGill.
Photo: Université McGill Me René Dussault recevait, le 26 mai dernier, un doctorat honorifique en droit de l’Université McGill.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Me René Dussault, premier président de l’Office des professions du Québec (OPQ), mis sur pied en 1973, lance une invitation à la relève : il exhorte les professionnels de tous les horizons à emprunter la voie de la formation continue, il les convie à un recours accentué à l’interdisciplinarité et il prône l’engagement personnel.

Cet homme a conduit une carrière juridique à titre d’administrateur public et d’avocat s’échelonnant sur 45 ans ; il a été juge à la Cour d’appel pendant près d’une vingtaine d’années à partir de 1989 et il a notamment coprésidé, avec Georges Erasmus, la Commission royale sur les peuples autochtones dont le rapport est paru en 1996. Il pratique aujourd’hui le droit de manière indépendante, à domicile.

Il n’a que la jeune trentaine lorsqu’il préside l’OPQ et coordonne la rédaction de ce qui deviendra le Code des professions. À partir de là jusqu’à nos jours, il dégage en quoi le professionnel d’aujourd’hui se distingue principalement de celui d’hier : « Il évolue dans un environnement passablement différent de celui qui existait au début des années 1970. »


Les changements majeurs

Il s’explique : « On oeuvre dans des contextes de travail beaucoup plus diversifiés : il s’est produit un accroissement assez phénoménal des professionnels qui travaillent comme salariés à la fois dans la fonction publique, dans l’entreprise privée et dans les grands bureaux dans le domaine du génie, du droit, de la comptabilité, etc. » Il en résulte que l’indépendance professionnelle des salariés vis-à-vis de leurs employeurs a largement évolué depuis l’avènement du Code.

Il signale en outre que de nos jours, ce qui est complètement nouveau et ce qui est relié à la formation continue, c’est qu’il existe un régime d’inspection professionnelle ou de vérification des compétences. Toujours selon Me Dussault, il y a de plus le fait que « les professionnels sont soumis à des codes de déontologie qui sont nettement et davantage orientés vers la protection du public ».

Le professionnel d’aujourd’hui a subi les effets de l’adoption des chartes des droits et libertés tant québécoise que fédérale et il est appelé à se conformer à quelques lois adoptées depuis la création de l’office. Il existe aussi depuis ce temps une nécessaire conciliation à appliquer entre les valeurs professionnelles et syndicales dans le cas de certains ordres.

Il tient ce langage sur le plan individuel : « Le professionnel d’aujourd’hui fait face à beaucoup moins de certitude dans l’exercice de la profession ; il doit être à l’aise avec l’ambiguïté parce que la norme n’est pas toujours aussi claire ; il ne peut plus se contenter uniquement de la maîtrise des techniques parce qu’il doit souvent s’inscrire dans de grandes équipes où il doit travailler avec d’autres professionnels ; il y a sur ce plan une capacité d’adaptation importante dont il doit faire preuve. »


Message en trois temps à la relève

René Dussault recevait, le 26 mai dernier, un doctorat honorifique en droit de l’Université McGill. Il tient ces propos au sujet de l’allocution qu’il a prononcée à cette occasion : « Lors de la remise de tels honneurs, il y a des présentations qui portent sur des questions ou des sujets plutôt abstraits ; on ne s’adresse pas toujours aux étudiants et je trouvais important de le faire ; cesont les diplômés du jour et ce sont eux les vedettes. »

Il a parlé en premier lieu de formation continue : « On n’est plus reçu professionnel à vie, ce qui est vrai dans tous les domaines ; il faut maintenir ses compétences à jour et il y a des sanctions administratives qui sont prévues dans le cas contraire. »

Il confère à cette formation une portée plus large : « À mon point de vue, elle procure une ouverture d’esprit qui est la force derrière la vigueur intellectuelle ; cette ouverture sert à éviter de tomber dans les idées reçues, à établir des comparaisons et à regarder ce qui se passe ailleurs. » Il pousse plus à fond sa réflexion : « Cette formation nous conduit en partie hors des sentiers battus, dans le sens qu’elle apporte une aide à la créativité qu’il est difficile de développer dans une routine. »

Il ajoute encore que « ce n’est pas parce qu’on détient un diplôme que nos connaissances sont acquises pour la vie : on doit constamment être aux aguets pour maintenir une vigueur intellectuelle constante et créative ». Dans ce sens-là, et en vertu de l’accessible réservoir du savoir qui existe de nos jours, il préconise pour le professionnel une nécessaire ouverture sur le monde dans sa quête de perfectionnement.

Il tient ce langage au sujet de l’interdisciplinarité, un autre des thèmes qu’il a abordés : « On est appelé comme professionnel à travailler de plus en plus au sein de grandes équipes. » Il donne un exemple : « On dit que le droit est une science sociale parce qu’il comporte des règles qui s’appliquent à une société qui a des valeurs ; si on ne les comprend pas et si on ne les suit pas, il est difficile d’avoir des règles de droit qui soient adaptées à cette société. »

« C’est vrai dans tous les domaines et, au sein des équipes, on est astreint maintenant à travailler sur les plans de compétences qui sont différentes et essentielles, mais que l’on doit respecter », soutient-il. Il convie à l’adoption d’une attitude propre à tirer le meilleur de chacun vers l’objectif du groupe à atteindre.

Finalement, le volet humaniste qui a marqué toute la carrière de René Dussault ressort du message adressé à la relève des professions ; il parle ici de déterminisme ou d’engagement personnel : « Les gens ordinaires doivent savoir qu’ils peuvent produire des résultats extraordinaires, ce qui est important. »

Il s’est révélé un ardent défenseur de toute la question des dons d’organes à travers son militantisme au sein de Transplant Québec, ce qui lui inspire cette réflexion : « Ça peut faire toute une différence si une personne est déterminée, s’informe et pousse constamment pour l’avancement d’une cause. Il importe de ne pas déléguer seulement aux professionnels l’idée que ce sont eux qui vont faire marcher la société, à ce titre. Sur le plan humain, il s’accomplit fréquemment un travail extraordinaire qui est certainement aussi rentable, sinon davantage, que celui qui est réalisé à titre de professionnel. » Il livre ce message aux jeunes : « Votre réussite professionnelle ou sociale n’aura de sens que si elle s’accompagne de votre contribution à la société et à notre monde en évolution… Engagez-vous dans certaines actions non rémunérées pour le bien commun. »