Le français cajun n’est pas mort

Offerts depuis 1983, les programmes d’immersion, inspirés du modèle canadien, permettent aux élèves d’apprendre non pas le français, mais bien « en » français, dans une proportion variant de 50 à 60 % de leur formation.
Photo: Gerald Herbert Associated Press Offerts depuis 1983, les programmes d’immersion, inspirés du modèle canadien, permettent aux élèves d’apprendre non pas le français, mais bien « en » français, dans une proportion variant de 50 à 60 % de leur formation.

« Chaque fois qu’on s’apprête à fermer le cercueil du français cajun en Louisiane, le cadavre se lève et demande une bière », lance Zachary Richard aux gens qui lui demandent de brosser le portrait de sa communauté. Or le cadavre semble avoir troqué le tabouret du bar pour le banc d’école, une nouvelle génération de programmes d’immersion française connaissant un succès sans précédent en Louisiane.

Le français louisianais se meurt. L’État du sud des États-Unis compterait quelque 150 000 francophones, surtout des personnes âgées, et le taux de transmission de la langue d’une génération à l’autre ne peut qu’être qualifié que d’anémique. Ostracisés toute leur jeunesse durant par leurs enseignants, car ils parlaient le français, de nombreux Cajuns ont fait, une fois adultes, une croix sur leur langue, associée pour toujours à ces sévices, expliquait lundi à Ottawa la professeure de l’Université de Louisiane à Lafayette Laura Atran-Fresco.

« Si on était pris à parler le français, on devait s’agenouiller sur des grains de riz dur, ou encore écrire des centaines de fois “I will not speak French”, relate-t-elle. Les enfants qui ne pouvaient demander les toilettes en anglais se souillaient. La plupart ont choisi de ne pas transférer la langue à leurs enfants pour leur éviter cette humiliation. »

Mais voilà qu’un ensemble de lois adoptées au cours des dernières années change peu à peu la donne, explique cette Franco-Américaine, dont la thèse porte sur les revendications identitaires des Cadiens, descendants des Acadiens de la déportation.

En 2010, le congrès de la Louisiane adoptait à l’unanimité une loi chargeant le Conseil pour le développement du français en Louisiane, une agence publique, de « promouvoir, soutenir et renforcer les programmes et l’instruction en immersion de langue française à tous les niveaux d’enseignement primaire et secondaire de l’État […] et de développer un programme d’immersion française qui puisse être utilisé par toute école désireuse d’inclure dans son cursus un tel programme ». Offerts depuis 1983, les programmes d’immersion, inspirés du modèle canadien, permettent aux élèves d’apprendre non pas le français, mais bien « en » français, dans une proportion variant de 50 à 60 % de leur formation. D’autres lois ont depuis été adoptées pour faire du français une langue administrative de l’État, ou encore pour permettre la signalisation bilingue.

Époque charnière

En 2013, la Louisiane allait encore plus loin en adoptant la loi 361 sur le choix de l’école d’immersion. Depuis septembre dernier, il suffit de 25 signatures de parents prêts à inscrire leurs enfants d’âge préscolaire à un programme d’immersion française pour que la commission scolaire locale soit forcée de le faire.

Les dernières données disponibles, datant de l’année précédente, montrent que plus de 4050 élèves suivent la majorité de leur formation en français. En dix ans, leur nombre a pratiquement doublé.

Une conjoncture à laquelle s’ajoute le fait que les premiers diplômés des programmes d’immersion sont, à leurs tours, devenus parents. « On est vraiment à une époque charnière pour le français en Louisiane, parce qu’on va voir si ces enfants de l’immersion, si ces nouveaux jeunes francophones, cadiens, qui commencent eux-mêmes à avoir des enfants, vont pouvoir transmettre le flambeau. Déjà, on voit que certains enfants de l’immersion deviennent à leur tour professeurs. »

Lucide, Mme Atran-Fresco reconnaît qu’il est tôt pour qualifier ces mesures de succès. Comme au Canada, de nombreux parents décident de retirer leurs enfants des classes d’immersion en cours de parcours, par exemple en cas de problèmes au niveau des notes scolaires.

Toutefois, longtemps associé à la misère crasse des bayous, le français est aujourd’hui pour la Louisiane une langue de savoir et d’ouverture, mais aussi un outil de développement économique. Ce qui, en soi, constitue une victoire pour les Cadiens.

Mme Atran-Fresco se trouvait lundi dans la capitale canadienne à l’occasion de la 4e édition de l’Université d’été sur la francophonie des Amériques, dont l’Université d’Ottawa est l’hôte jusqu’à vendredi. Quarante universitaires et professionnels de 12 pays participent à ce sommet bisannuel, qui propose en 2015 de jeter un regard critique sur la nature des échanges caractérisant le développement de la francophonie des Amériques.

On est vraiment à une époque charnière pour le français en Louisiane, parce qu’on va voir si ces enfants de l’immersion, si ces jeunes francophones, cadiens, qui commencent eux-mêmes à avoir des enfants, vont pouvoir transmettre le flambeau. Déjà, on voit que certains enfants de l’immersion deviennent à leur tour professeurs.

3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 juin 2015 04 h 57

    La vie...

    Monsieur Orfall, à l'unisson du gouvernement canadien à Ottawa et du gouvernement provincial à Québec, vous nous dites donc que le seul avenir continental souhaitable du français se trouve partout dans le maintien de son agonie.
    Pardon, mais moi, tout inconvenant je puisse paraître, je préfère nettement la vie.
    La seule qui vaille, celle de tous les jours.
    Celle des enfants qui rigolent à l'école, à la maison ou dans la rue en se trompant de mots, tellement en français ils sont parfois confondants.
    Celle de nos Anciens qui nous ont porté jusqu'à nous une langue belle (merci M. Duteil!) pour que nous soyons non seulement fiers d'elle, mais d'eux et d'elles aussi.
    Celle des Bas-de-la-Ville et celle de nos campagnes, remplie peut-être de fôtes, mais pleines d'amour, de chants mélancoliques ou drôles et de cris, de joies ou de peines.
    Celle des musées calmes, des ruelles de béton et d'arbres, celle des ti-culs, des exodes, des renfrognements, des balcons et des pommiers pleins, de la mer, des chars, des folles déclarations d'amour, de nos auteurs, de nos hauteurs aussi parfois (salut M. Parizeau, Doré et tous les autres, hommes et femmes, qui nous laissent un héritage significatif à redécouvrir sans cesse !), celle-là de nos misères itou.
    J'arrête-là mon emportement.
    De cette maudite langue, exigeante et généreuse, oui j'en veux.
    Mais de l'agonisante, je n'en veux tellement pas, que je persiste à prétendre que nous sommes un peuple et que, libre, il aura tout ce qu'il faut en lui pour non seulement vivre en français en Amérique, non seulement donner refuge culturel et linguistique sûr à tout francophone dont le pays ultime est le français, mais pour aider, de ses propres libertés politique et de création, ceux dispersés et qui se trouvent en situation précaire de parler le français.
    Situation exacte où se trouvent les Cajuns aujourd'hui et, sans aucun doute possible, comme ils se trouveront demain encore malgré tout.

    Merci de m'avoir lu.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 juin 2015 08 h 28

      Attendez M. Côté, les Cajuns se sentiront moins seuls bientôt car nous allons les rejoindre.

      PL

  • David Huggins Daines - Abonné 17 juin 2015 09 h 55

    Les langues peuvent mourir, mais elles sont plus souvent tuées...

    ...et toujours de la même manière - en instaurant chez les enfants une profonde honte de leur langue et leur culture.

    Ceux qui lisent ceci et se sentent touchés par le triste sort des acadiens et du français en Louisiane doivent aussi lire les témoignages des survivants des pensionnats au Canada et comprendre que nous avons fait exactement la même chose ici. Si les langues autochtones ont mieux survécu au Québec, c'est tout simplement parce qu'ici on a tardé à appliquer cette solution finale.