Tensions éthiques chez les ingénieurs

Photo: Getty Images

Durement critiqué pour les dérives éthiques mises au jour à la commission Charbonneau, l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ) doit débattre jeudi d’un plan visant à redonner une crédibilité à la profession. Mais la stratégie est loin de faire l’unanimité chez les ingénieurs.

L’organisme qui représente les 61 000 ingénieurs québécois n’a pas tiré les leçons de la commission Charbonneau, font valoir des sources au sein de la profession. L’OIQ tarde à donner suite à un rapport indépendant qui invitait à faire un grand ménage dans la profession pour mettre fin à la corruption et à la collusion, indiquent nos sources.

La direction de l’OIQ proposera aujourd’hui, jeudi, en assemblée générale de hausser de 15 $ par année, à 325 $, la cotisation professionnelle des ingénieurs. C’est nettement insuffisant pour permettre à l’OIQ de jouer son rôle de chien de garde de l’intérêt public, déplore Daniel Lebel, ancien président de l’organisme.

« La profession a encore toute une côte à remonter avec le rapport Charbonneau qui s’en vient, mais l’Ordre n’a pas les moyens de faire son boulot », a affirmé Daniel Lebel au Devoir.

L’ex-président reste amer, un an après avoir quitté l’OIQ dans la controverse. Il avait tenté d’augmenter la cotisation annuelle à 405 $ pour permettre à l’Ordre d’embaucher davantage d’enquêteurs, mais sa proposition avait été battue en assemblée générale. M. Lebel invite les ingénieurs à participer à l’assemblée générale annuelle de l’Ordre, jeudi à Montréal, pour faire pression en faveur d’une hausse substantielle des cotisations.

Un rapport accablant commandé par l’Office des professions du Québec, et rendu public en janvier dernier, est arrivé aux mêmes conclusions que Daniel Lebel et son équipe : un coup de barre s’impose à l’Ordre des ingénieurs, qui se trouve en position fragile et n’a pas les moyens de remplir son mandat. Les auteurs soulignent des « lacunes en matière d’inspection professionnelle depuis plusieurs années », qui ont mené aux scandales éthiques révélés à la commission Charbonneau. Collusion, corruption, financement illégal de partis politiques, les grandes firmes d’ingénierie ont violé les lois en toute impunité durant des décennies.

Grogne d’ingénieurs

« Ce scénario d’une hausse minime [de cotisation] pour les prochaines années n’est pas très surprenant. Il est en droite ligne avec l’approche adoptée par l’Ordre depuis des décennies, à savoir de limiter au minimum les ressources que l’Ordre doit consacrer à sa mission », indique le rapport de l’Office des professions, rédigé par l’avocat Pierre Pilote et le Dr Yves Lamontagne, ex-président du Collège des médecins.

« Est-ce une approche qui va amener l’Ordre à se distinguer parmi les meilleurs en matière de protection du public ? La question se pose. Cependant, nous sommes d’avis que l’Ordre mérite une modernisation en profondeur de ses pratiques et la vision budgétaire projetée pour les prochaines années semble davantage destinée à calmer la grogne de certains membres plutôt que d’amener l’Ordre à un niveau supérieur pour assurer la protection du public », poursuivent les auteurs.

Le rapport recommande de faire passer le nombre d’enquêtes de 1700 à 4000 par année, pour s’assurer de maintenir la discipline au sein de la profession. Mais avec des cotisations gelées à 310 $ (pour 2015-2016) et augmentées à 325 $ par année l’an prochain pour ses membres, l’Ordre n’a pas les moyens de ses ambitions : l’organisme a dû puiser dans son fonds de prévoyance et mise sur des coupes de postes en interne pour équilibrer ses finances.

Invité à commenter, l’OIQ a renvoyé Le Devoir à un texte écrit par le président, Robert Sauvé, sur le site Web de l’organisme. « Je demeure convaincu que tous reconnaîtront le virage entrepris par l’Ordre ainsi que les rigoureux efforts de rationalisation et de planification conduits par le CDA [conseil d’administration de l’Ordre] », a-t-il écrit le 7 mai 2015.

5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 11 juin 2015 04 h 36

    La corruption et la collusion sont-elles....

    ...que des «affaires» pour ne pas écrire des chimères de consciences ? Est-il, chez-nous, au Québec, possible de faire des affaires propres, limpides, transparentes, claires, nettes et quoi encore? sans avoir recours à de tordus arrangements ? Foi d'ex-bagnard.

    Je sympathise avec monsieur Lebel et tous ses pairs qui croient à la propreté de la profession et dans la profession. Cinglants mes propos ?

    À ces ingénieurs aux comportements malpropres, foi de Commission Charbonneau, je veux aussi confier qu'il s'agit de nos argents. Nous, payeurs de taxes et d'impôts, sommes les pourvoyeurs de toutes ces cocho.......

    Si un membre de l'ordre avait le goût de consulter l'ouvrage que j'ai déposé à la Commission Charbonneau ?

    Un travail dont le titre, à lui seul, plonge au coeur des laideurs que sont corruption et collusion: «Pourquoi la corruption?» - «Pourquoi la collusion?» Avec sous-titres: «Causes, incitatifs, origines, racines et conséquences»

    Nous bailleurs de fonds et vous ingénieurs aux comportements probes...nous sommes aussi les conséquences. Nos taxes et impôts pour confirmer.

    À tous les ingénieurs, un excellent congrès !

    Sans autre prétention que celle d'avoir brassé des millions$ suite à une transaction toute légale mais combien moralement malpropre !

    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

    • Pierre Bernier - Abonné 11 juin 2015 11 h 57

      En effet, une autre illustration des limites de l' "autorégulation" en matière d'éthique et de déontologie.

      D'autant que la question des comportement licites dans les "marchés publics" (le "quoi", le "pourquoi", et le "comment") n'est jamais abordé correctement dans la formation de ces braves "techniciens" !

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 juin 2015 20 h 19

      Là n'est pas la question. Le seul problème, c'est que les ingénieurs qui participent à l'AG ne veulent pas payer plus. Donc l'Ordre n'a pa d'argent pour les enquêtes.

      D'ailleurs, la loi sur les ingénieurs et le système professionnel en général n'ont jamais été conçus pour ce genre de problèmes; les syndics traitaient plutôt des problèmes de compétence, pas d'inconduite.

  • François Dugal - Inscrit 11 juin 2015 07 h 53

    Enrichissons notre vocabulaire

    Incompétence :
    Manque de connaissances et de qualifications dans L'exercice d'une fonction dans un domaine donné.

  • Jacques Gagnon - Abonné 11 juin 2015 10 h 28

    Pas de leçons à donner

    Le docteur Lamontagne n'a pas de leçons à donner aux ingénieurs. Chez le médecins, que pensez-vous des cours «donnés» dans des paradis tropicaux par les compagnies pharmaceutiques ? Tout est permis quand il s'agit des médecins. Allez donc voir ce que font les hôpitaux pour les garder, jobs aux conjoints, garderies, facturation à leur place et bien d'autres.

    Vous me faites bien rire avec les ingénieurs. Je n'apprécie pas du tout le travail de l'OIQ qui s'est soudainement réveillée après la commission Charbonneau. Maintenant, ils obligent la formation continue, mais il y a longtemps que, sur le terrain, on a dû se débrouiller par soi-même. On demande à des ingénieurs qui possèdent leur entreprise depuis des années de suivre des cours de leadership et autres trucs élémentaires, ridicule. Quand vous êtes honnête, vous n'avez pas besoin d'un cours sur l'éthique et la majorité des ingénieurs sont honnêtes. Chaque année des ingénieurs sont sanctionnés, ce qui n'est pas le cas chez d'autres professions qui ont le bonheur de ne jamais se tromper.

    Quand un ingénieur est incompétent, il perd sa job. Quand un ingénieur signe un plan, il en est responsable toute sa vie. Ce n'est pas le cas des professionnels infaillibles de monsieur Lamontagne.

    Cependant, on demande la lune aux ingénieurs pour chaque contrat. Qui décide ? Qui possède l'argent ? Qui fait chanter ? Les donneurs d'ordre. Quand vous avez des dizaines de techniciens et d'ingénieurs à faire vivre, vous acceptez tous les compromis qu'on vous impose, ou presque. Combien de firmes sont sur le banc des punitions des donneurs d'ordre parce qu'ils ne sont pas des «amis» ?