L’affaire Bugingo secoue les médias

François Bugingo a annoncé par communiqué qu’il se retirait momentanément de l’espace public, le temps de préparer sa réponse. 
Photo: TV5 François Bugingo a annoncé par communiqué qu’il se retirait momentanément de l’espace public, le temps de préparer sa réponse. 

Accusé d’avoir inventé des reportages de toutes pièces, François Bugingo n’a pour l’instant pas donné sa version des faits qui lui sont reprochés.

Depuis samedi, une enquête fouillée de la journaliste Isabelle Hachey, du journal La Presse, remet en question la véracité des faits rapportés dans plusieurs reportages internationaux de François Bugingo, en Somalie, en Égypte ou à Sarajevo. Selon Mme Hachey, M. Bugingo aurait à plusieurs reprises inventé des reportages de toutes pièces, en se basant en partie sur ses propres expériences de voyage.

Tard dimanche soir, par l’entremise de son avocate, Me Chantal Boyer, François Bugingo a diffusé un communiqué annonçant qu’il se « retir[ait] momentanément de l’espace public », le temps de préparer sa « réponse » à ce qu’il qualifie d’« enquête à charge ». M. Bugingo n’a pas donné suite aux demandes d’entrevues du Devoir.

En entrevue, Isabelle Hachey a de son côté donné quelques détails sur ce qui avait lancé son enquête. « Plusieurs de ses prétentions m’apparaissaient peu crédibles, trop extraordinaires pour être vraies. [...] Nous étions plusieurs collègues à nous interroger sérieusement, depuis longtemps. »

Dans la foulée de la publication de l’article de Mme Hachey, les médias avec qui collaborait M. Bugingo ont suspendu leurs relations avec ce dernier. Par voie de communiqué, le Groupe Média, qui inclut TVA Nouvelles, Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, a tenu à préciser que François Bugingo était un collaborateur, et non un employé, et que les allégations étaient prises au sérieux. Pour sa part, le 98,5 FM, a suspendu la chronique quotidienne du journaliste, « le temps de faire la lumière sur ces événements ».

De son côté, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) « invite Monsieur Bugingo à s’expliquer » sur ces allégations qui ont « le potentiel d’entacher la crédibilité de la profession journalistique ». L’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), qui représente les journalistes non salariés, comme M. Bugingo, rappelle pour sa part l’importance de « restaurer la confiance du public envers les journalistes ».

Le Devoir a contacté plusieurs reporters habitués des reportages à l’étranger et des zones de tensions, mais ces derniers ne souhaitent pas se prononcer sur l’affaire avant que M. Bugingo lui-même n’ait apporté ses propres éclaircissements.

Certains internautes qui commentaient l’affaire ce week-end voient dans le travail de Mme Hachey un nouvel épisode d’une guerre entre les grands joueurs médiatiques, Québecor, propriétaire de TVA et du Journal de Montréal, et Power Corporation, propriétaire de La Presse.

 

Peu de moyens

En entrevue avec la télévision communautaire de l’Abitibi, TVC9, l’ancien journaliste de Radio-Canada Jean-François Lépine a pris le temps de s’exprimer sur le sujet. « Ce qui est terrible dans cette histoire-là, c’est que voilà un personnage dont on a très peu contrôlé, visiblement, ce qu’il disait. » Le grand reporter estime également que les médias avec qui il collaborait devraient eux aussi « se poser de sérieuses questions sur leur professionnalisme ».

Marc-François Bernier, professeur de journalisme à l’Université d’Ottawa, rappelle qu’il existe peu de services de vérification des faits (fact-checking) dans les médias québécois et que la relation entre journalistes et rédactions est avant tout basée sur la confiance. « Cette relation de confiance est un élément essentiel de notre métier », confirme André Béliveau, professeur de journalisme à l’Université de Montréal, qui estime qu’il ne serait pas réaliste de penser que les rédactions puissent vérifier chacune des informations de leurs journalistes.

Il croit néanmoins que le peu de moyens accordé aux reportages internationaux, ainsi que le faible effectif de journalistes spécialisés dans le domaine, n’arrange pas les choses. « On laisse beaucoup de place aux reportages des grandes agences de presse, dont la réputation est normalement fiable. »

Les grands perdants de cette histoire, outre le public, sont les journalistes, dont « la crédibilité est la seule richesse », estime M. Beliveau.

« Nous justifions toutes nos activités par la poursuite de la vérité », rappelle pour sa part Cliff Lonsdale, président du Forum du journalisme canadien sur la violence et le traumatisme. « Le monde est déjà un endroit très dangereux pour les journalistes et, même s’il ne faut pas exagérer les conséquences potentielles de l’affaire, chaque événement qui contribue à miner leur crédibilité est dommageable pour l’ensemble de la profession. »

Ce qui est terrible dans cette histoire-là, c’est que voilà un personnage dont on a très peu contrôlé, visiblement, ce qu’il disait

16 commentaires
  • Michel Bernier - Inscrit 25 mai 2015 01 h 53

    Vivre dans le mensonge

    Lorsque l'on ment, après il faut vivre avec, et c'est pas facile a gérer...

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 25 mai 2015 02 h 37

    Malheureuses allégations

    Personnellement, ma faculté de jugement doit être défaillante car je considérais M. Bugingo comme faisant partie de la crème du milieu journalistique québécois. On nous dit maintenant que c'est un fumiste mais il faut aussi lui laisser le temps d'apporter une défense pleine et entière face à ces allégations d'un media concurrent à ceux auxquels il participait.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 25 mai 2015 08 h 25

      Faut arrêter de parler d'allégations. Mme Hachey accuse tout simplement. Et pas rien qu'un peu, ni une fois mais à plusieurs reprises. Il y en a trop, ça déborde.

      De la part de Bugingo, son retrait est un aveu en soi. D'ailleurs, s'il était innocent, il s'empresserait de traîner la journaliste et La Presse en diffamation. Mais voilà, il n'en fait rien. Il se retire le temps de réfléchir ... Ben voyons !

  • Denise Lauzon - Inscrite 25 mai 2015 03 h 50

    Une idée pour M. Bugingo


    Je pense que M. Bugingo à un réel talent pour écrire des romans.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 25 mai 2015 08 h 39

      Il me fait penser à Jonathan Littell, l'auteur du prix Goncourt « Les bienveillantes ». C'est l'histoire d'un officier SS Maximilien Aue qui écrit ses mémoires sur la Shoah par balles et la déroute allemande qui a suivie. Les faits rapportés sont si réels, c'est comme si vous y étiez et pourtant ... Et pourtant, Jonathan Littell est juif et n'était même pas né à l'époque décrite. Maximilien Aue est un personnage fictif, « Les bienveillantes », un roman.

      Voilà, si notre ami a du talent pour écrire, c'est un auteur. Sinon, c'est un fumiste.

  • Gaston Bourdages - Abonné 25 mai 2015 06 h 12

    Peut-on parler ici d'un prix à payer...

    ...pour LA nouvelle, le «scoop» ?. Le monde des communications est aussi une business ou... avant tout, une business?
    Feu Pierre Péladeau a déjà décrit sa business comme une affaire des quatre «S»:
    Sexe, sang, spectacle, sports. J'y ajoute S coop.
    J'emprunte à cet autre lecteur-commentateur du Le Devoir son si pertinent :«Ah! Misère...»
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Chantale Desjardins - Inscrite 25 mai 2015 06 h 31

    C'est grave...

    Le cas Bugingo fera réfléchir nos journalistes et les animateurs de radio et tv sur la véracité de leurs discours. Mais en général, on peut se fier à leur jugement mais l'auditeur ou le lecteur ne doit pas avoir une confiance exagérée mais être prudent.
    Le cas Bugingo me semble unique et il a poussé à l'extrême ses reportages. Mais rien ne peut battre certains politiciens qui pour être ré-élus nous lancent des sornettes honteuses.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 25 mai 2015 08 h 45

      Allez voir l'histoire de Patrick Poivre d'Arvor. Vous n'avez pas plus correct que ce journaliste français de renom. Allez voir ce qu'il a fait de son entrevue fictive avec Fidel Castro. Extraordinaire. Comment a-t-il pu en arriver là ? Mystère et boule de gomme.