De «Charlie Hebdo» à Ghomeshi

Dans son dernier essai, Francine Pelletier fait le point sur l’état du féminisme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans son dernier essai, Francine Pelletier fait le point sur l’état du féminisme.

Féministe de la première heure, Francine Pelletier livre dans Second début un puissant cri du coeur. Plus de 35 ans après la création de la revue La Vie en rose, le féminisme, malmené par l’indifférence envers l’hypersexualisation et la violence sourde, avance à tâtons, titube et s’égare, plaide-t-elle. Sommes-nous mûres pour un second début ?

Au moment de coucher les premières lignes de son essai, Francine Pelletier est encore sous le choc de la violence de l’attentat survenu à Charlie Hebdo. Alors que la planète se mobilise pour la liberté d’expression et clame sur tous les fronts #JeSuisCharlie, une pensée l’assaille. Quand 14 femmes sont tombées sous les balles à Polytechnique en 1989, qui s’est précipité pour défendre le droit à l’égalité ? Charlie, Poly : deux poids, deux mesures ?

« Le massacre de Charlie Hebdo, c’est l’envers de Polytechnique, à 25 ans d’intervalle. Comme l’équipe de Charlie Hebdo, les étudiantes mortes à Poly étaient aux yeux de l’assassin des blasphématrices, des usurpatrices, des fautrices de troubles », analyse Francine Pelletier, appelée par l’équipe de Nouveau Projet à faire le point sur l’état du féminisme dans la série « Document ».

Fort comme parallèle ? Soit, la peur généralisée du djihadisme et la puissance des réseaux sociaux ont aidé à embraser l’opinion publique, mais à la base, était-ce si différent ?, soulève Pelletier. « Dans un cas, on a tué que des femmes, dans l’autre que des hommes [et une femme]. Les frères Kouachi sont reliés à tout ce qui nous fait peur, alors que Marc Lépine était un “ loner ”, mais c’était un extrémiste de la même trempe. Il était un militant de sa propre cause qui parlait au nom de masculinistes qu’on a vus émerger après Polytechnique », avance-t-elle.

Plutôt que de renforcer un droit fondamental comme celui de l’égalité entre les sexes, la tuerie de Poly a sapé l’essor du féministe, rappelle l’auteure. Malgré les points marqués sur le front de la reconnaissance des droits, malgré l’élection d’une première première ministre, la cofondatrice de La Vie en rose constate que loin des estrades, au fin fond de chacune, la confiance des femmes a été ébranlée.

Maman putain, belle ou bum ?

Depuis la fin des années 90, selon Pelletier, l’hypersexualisation et la violence sourde qu’instille aux rapports hommes-femmes la soft porn généralisée — jugée cool sur Internet et ailleurs —, sont venues mêler les cartes. « La mode et la porno redonnent vie à l’idée [qu’une] femme est d’abord une bête sexuelle. Les images hypersexuées sont une façon de rappeler les femmes à l’ordre, comme le sont la burka et le tchador », dixit Second début.

Dans les années 1980, on a hurlé devant les pin-up utilisées dans les pubs de bière, aujourd’hui les panneaux géants étalant des corps prépubères alanguis n’émeuvent plus personne. « Il y a un guet-apens dans cette hypersexualisation. Beyoncé, la reine du bas résille qui prône le féminisme, ça fait parler du féminisme, mais ça envoie un double message. S’affirmer sexuellement et contrôler son corps, c’est une chose, mais ramener les stéréotypes de la femme sexy, ça veut dire : “ Restez des filles, même si vous voulez agir comme des hommes ”. »

La journaliste s’inquiète de cette dichotomie entre la tête et le corps. Second début dénonce l’esclavage de ce carcan botoxé que Nelly Arcand appelait la « burka de chair ». « Nous vivons un nouveau rideau de fer, avec d’un côté des femmes en petite tenue et de l’autre, des femmes couvertes des pieds à la tête. » Femme, choisis ton camp. Les jeunes femmes de 20 à 30 ans constituent 39 % de la population, mais comptent pour 71 % des femmes présentes au petit écran, rappelle Francine Pelletier. On avance, vraiment ?

Maman, putain, belle ou bum, les femmes font ce qu’elles veulent de ce corps voilé ou surexposé, mais, au final, écorchent parfois la cause féministe. D’ailleurs, les Femen qui manifestent seins nus pour défendre les droits des femmes « se plantent, et elles nous plantent en réduisant la cause des femmes à celle d’un corps, alors que le problème depuis toujours, c’est justement d’être réduite à un corps. » Entre la burka et les Femen, « il va falloir trouver mieux », tranche l’auteure.

La violence non dite

Second début navigue aussi du côté de l’introspection. Francine Pelletier y confie avoir vécu une agression « non dite », retournée « comme une crêpe et sodomisée » lors d’une relation au départ consentante. Une forme de violence cachée par nombre de femmes jusqu’à ce que l’affaire Ghomeshi éclate au grand jour et provoque le tsunami de gazouillis échangés autour du mot-clic #AgressionNonDénoncée. « J’ai fait comme tout le monde […] serré les dents et attendu que ça passe », confie-t-elle. Cette violence invisible, « ce goût pour la fête » revendiquée par les DSK et Ghomeshi de ce monde, contribue à miner les femmes de l’intérieur, confrontées « à une guerre sexuelle larvée ».

Pour la journaliste féministe, l’affaire Ghomeshi a permis de lever le voile sur ce lieu intime où plus d’une, bien que battante sur la place publique, traîne dans l’ombre une piètre image d’elle-même. « Malgré tous les progrès réalisés, les femmes sont souvent encore assujetties, du moins dans leur tête. C’est ce que j’appelle le Jell-O intérieur qui tremble toujours au fond de beaucoup de femmes, et je m’inclus là-dedans. Le féminisme est mûr pour un second début. »



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